‹ Éléments de statistique: comprenant les principes généraux de cette scienceChapitre 18 sur 45 · CH. VIII. — ERREURS · texte numérisé non relu

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montré dans ses recherches qu'il y en avait seulement 9.,999. Ainsi y Ton persistait à trouver cinq communes où il y en avait une seule. On ne saurait s'étonner de ce que, sous les Plantagenets et les Tudors , l'Angleterre eût d'aussi mauvais Statisticiens que la France sous Charles IX. Mais il est prodigieux de retrouver la même erreur, tout aussi grande, de nos jours, sous le règne de Georges III. Hume rapporte qu'en 1775 , la Chambre des communes ayant taxé chaque paroisse à 22 shillings, elle supposa que la somme totale de l'impôt s'élèverait à 50,000 1. st. On fut fort surpris, ajoute rhabilc historien, quand on reconnut qu'on s'était trompé des quatre cinquièmes *.

Tel était l'état des plus hautes régions du monde politique, quand la Statistique s'y introduisit pour dissiper les erreurs qui depuis des siècles s'y perpétuaient. Grâce à ses travaux, le Pouvoir ne tombe plus de nos jours dans de pareilles méprises, et l'on sait maintenant au juste une multitude de choses dont on n'avait, il y a 60 ans, que de fausses notions. Pour étendre ces connaissances usuelles, il faut non-seulement populariser la Statistique par son enseignement et ses applications, mais encore la recommander à l'estime publique par sa bonne exécution et par un soin particulier à la préserver des défectuosités qui trop souvent diminuent la confiance qu'elle doit inspirer.

Dans les sciences qui se servent du langage des

• Hume, t. II, p. 401.

chiffres, et spécialement dans la Statistique , il est fort diflBcile de se défendre contre deux sortes d'erreurs très-fàcheuses : les erreurs de calcul et les fautes d'impression.

Les premières résultent de diverses causes, telles que l'inexpérience des calculateurs, leurs distractions, leur mauvaise santé, l'incertitude de leur sovt on l'exdtstion causée par les évéoCTi^its publics. De pareils effieto paiyent être produits par des habitades vicieuses de travail , comme de copier ou coUationiMT les taUeaiUL par colonnes^ au lieu de suivre les lignes horizontales, seul moy^i qui permette de suivre les corrélations des chiffres. Il y a encore des sources d'erreurs : dans l'extrême étendue des additions, qu'il faut, pour les bien faire, couper par séries ; — dans le défaut de moyen de contrôle, qui rend nécessaire de réitérer plusieurs fois les opérations ; — dans les méprises graves qui sont faites bien souvent en enregistrant les corrections ; — dans la confiance qu'on accorde à tort aux supputations des documents servant de matériaux, et qui doivent être vérifiés sans exception ; — dans l'assemblage d'unités qui ne sont pas spécifiquement les mêmes, comme l'addition d'enfants mortnés avec des enfants nés vivants , ou dans les décès des étrangers ajoutés à ceux de la population sédentaire; — et surtout dans les intercalations complétives qui nécessitent des remaniements dans les nombres déjà inscrits , et qui changent tous les calculs. Ainsi, à l'instant où l'on termine un grand

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travail dont toutes les supputations s'enchaînent, il survient un fait numérique nouveau dont les chiffres étaient réclamés depuis plusieurs années , et auxquels on avait été forcé de renoncer. Il faut l'insérer à sa place, et changer tous les totaux qu'on avait faits en son ahsence. Il faut , de plus , changer tous les rapports proportionnels qui en ressortaient. C'est une occurrence qui peut se répéter plusieurs fois, et lasser la patience la plus philosophique.

Du moins peut-on , à force de travail, réussir à écarter les erreurs qui ont cette origine ; mais celles qui surviennent lors de l'impression sont souvent au-dessus de tout pouvoir. On sait qu'il y en a dans les tables de logarithme, même dans la Mécanique céleste; et qu'aucune œuvre de chiflres ne peut s'en défendre complètement. En triplant , en quintuplant la lecture des épreuves, opération fastidieuse au plus haut degré, quand elle s'étend à plusieurs millions de chiffres, on peut espérer réduire les fautes typographiques à un petit nombre. Mais il n'y a point de dispositions dont on puisse se prévaloir, pour éviter les effets d'un accident qui arrive dans les imprimeries au moment du tirage, et qu'on découvre trop tard pour y remédier. C'est la chute de quelque chiffre qui se détache de la forme et change la valeur des nombres. Nous avons sous les yeux un tableau où trois chiffres tombés causent une erreur d'autant de millions, et gâtent toute l'économie des supputations. Il est juste de

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remarquer que ce désastre n'est pas du Mt de l'Imprimerie royale, qui apporte les plus grands soins pour prévenir ces accidents fâcheux.

Lorsqu'il s'agit de documents importants, on pourrait se prémunir contre la chute du caractère numérique, en recourant à l'opération du cliché ; mais ce serait un accroissement de dépenses, qui, dans l'état actuel des choses, est impossible.

Eu examinant, avec attention, les erreurs de la Statistique actuelle, et en les comparant à celles commises communément, il y a seulement trente à quarante ans, on reconnaît combien les progrès de la science sont grands et heureux, et combien il faut attendre de succès, dans un avenir peu éloigné, des efforts habiles et fructueux des premières nations de l'Europe, pour rendre la Statistique digne de notre siècle. .

II. Par une complication de circonstances assez peu connues, il arrive, parfois, à la Statistique d'être obligée de propager volontairement des erreurs , en reproduisant des travaux numériques , qu'il n'est pas en son pouvoir de rendre plus parfaits, l'out ce qu'elle peut faire c'est d'en donner avis, mais la vérité n'y gagne que bien peu ; car, chacun continue de prendre des chiffres partiels pour des clûffres d'ensemble, et des nombres de convention pour des nombres vrais. Ainsi, l'on dit sans hésitation : Le prix du froment fut, l'année dernière , de 22 francs l'hectolitre dans tout le royaume; — le commerce général de la France

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s'éleva, en 1844, à 2,340,000,000 de francs, el celui de TAngleterre valut, en 1842, 4,475,000,000, etc.,. etc.

. Il faut bien se garder d'accepter ces nombres comme les termes exacts des choses; ils sont tantôt en deçà et tantôt au delà du vrai, dont ils demeurent toujours fort éloignés. On peut objecter, sans doute, qu'ils ne sont pas spécifiquement faux , et qu'ils disent la vérité à leur manière, dans une certaine mesure et sous certaines conditions ; mais , comme ils tiennent la place de chiffres qui manquent entièrement, et dont on a un besoin continuel, on les prend pour en tenir lieu ; et Ton finit par les accepter comme réels. Quelques explications montreront qu'ils ne méritent pas cette confiance.

Les tableaux régulateurs du prix des blés sont dressés officiellement pour déterminer le taux des droits à l'importation et à l'exportation , ils sont établis d'après les ventes faites mensuellement dans 26 marchés choisis. Il semblerait que Ton devrait en déduire tout au plus les prix de 26 départements; pas du tout, on les considère ordinairement comme réglant d'abord ceux de 39, et ensuite, par une extension arbitraire, ceux des 47 autres départements qui restent en dehors de la fixation de ces prix, et qui, néaiunoins, sont censés n'en point avoir d'autres. En sorte que la valeur des blés, sur chacun des 26 marchés désignés est supposée, par nne extension abusive de sa signification officielle

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et réelle, s'étendre à toute la production des céréales d'une surface de 2 millions d'hectares ou 1000 lieues carrées moyennes. Ce n'est pas tout , cette fiction est encore agrandie par les économistes, qui, pour avoir, malgré tout, des résultats généraux, additionnent les prix des 26 marchés, en divisent le total par ce nombre, et croient avoir trouvé, par cette opération, le terme moyen de la valeur du froment, dans toute l'étendue de la France. Leur résultat n'est évidemment qu'une hypothèse construite sur des hypothèses.

Par des motifs qu'il serait trop long de déduire , nous croyons que dans les temps ordinaires les.prix ruraux, par communes, sont moins élevés que ceux des mercuriales, de plus de 4 francs par hectolitre, et que ceux par départements le sont encore de près de 3 francs.

C'est surtout dans les travaux qui ont pour objet le commerce extérieur, que la Statistique est réduite à la fâcheuse extrémitéde donner des nombres convenus pour des nombres réels. La différence entre ces termes forme des erreurs trèsgrandes, qui abusent les publicistes médiocrement expérimentés. L'une des causes de ces erreurs est la contrebande, qui, parfois, altère les valeurs du commerce d'une Puissance avec une autre, déplus de 65 pour cent. Mais il y a bien d'autres altérations cachées plus profondément. En voici un exemple :

On sait que la conservation des types pendant

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une longue période est, jwur la Statistique, un immense avantage, puisque la comparaison des chiffres de périodes distantes, coordonnée semblablement, fournit d'excellents matériaux à l'histoire économique du pays. Mais rien n'est plus difficile que cette conservation, si l'on en juge par la France, car on n'y trouve sur presqu'aucun sujet une série de tableaux numériques dont l'exécution ait été suivie, d'après le même modèle, pendant plusieurs années. Il survient sans cesse quelqu'homme supérieur, qui, pour mieux faire, change tout ce qu'on a fait, et rend impossible de constater, à travers des transformations sans nombre, quels ont été les progrès des choses. Une disposition d'esprit toute différente prévaut en Angleterre ; on y garde avec une persévérance opiniâtre les formules les plus anciennes; et, par exemple, on continue encore aujourd'hui de s'y servir usuellement et officiellement, pour évaluer les marchandises importées et exportées, d'un tarif dont les prix furent établis, en 1660, sous Charles II. On conçoit qu'après une période de 186 ans, qui a vu la face du monde se renouveler, ce tarif immuable est bien moins un document statistique qu'un monument d'archéologie. En effet, on ne saurait trouver ailleurs rien de semblable à cette hypothèse statistique, dont la durée a dépassé celle de six à sept générations. Pour justifier l'usage de ces évaluations si différentes de la vérité, on a prétendu qu'on pouvait en déduire la comparaison des quantités

de marchandises importées ou exportées, et connaître, par leur moyen, les progrès du commerce anglais entre deux époques données. Cette assertion n'a point de fondement, car elle suppose que les marchandises sont toujours les mêmes, et qu'elles changent seulement de quantités, tandis qu'évidemment leur nature varie également, et qu'une multitude d'objets qui entrent maintenant en masses considérables dans les transactions commerciales, n'en faisaient point partie du temps de Charles II. Ainsi cette grande collection statistique ne fournit point de notions pour constater les quantités, et quant aux valeurs, les prix assignés par ce tarif aux marchandises exportées sont devenus tellement élevés par l'abaissement des prix actuels, qu'ils les exagèrent de 100 p. cent. On peut s'en convaincre en rapprochant des valeurs officielles celles qui sont déclarées à l'exportation. En 1842, les premières montaient à 2,506,000,000 francs ; et les secondes, pour les mêmes articles, à 1,184,000,000 seulement. Si l'on tient compte d'une moindre exagération dans l'élévation de l'importation, il faut encore reconnaître que la valeur du commerce anglais, au lieu d'être de près de quatre milliards et demi, comme le fait croire l'usage bizarre de ces tables surannées, est seulement d'environ trois milliards; richesse qui est bien assez grande pour n'avoir pas besoin d'être augmentée fictivement. Le tarif officiel l'exagère de moitié en sus.

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La Statistique commerciale de la France n'est pas à beaucoup près aussi éloignée de la vérité. Cependant elle pourrait s'en rapprocher davantage. A Fimitation de nos voisins, un tarif fut adopté, en 1825, pour donner un prix officiel à chaque sorte de marchandises. Depuis 21 ans, ses évaluations sont appliquées, chaque année, dans les ta bleaux généraux de notre commerce, aux marchandises achetées ou vendues. Assurément il n'est pas survenu, dans nos prix, une réduction de moitié, comme en Angleterre ; mais, néanmoins, ils ont souffert un grand abaissement, et la différence n'est peut-être pas au-dessous d'un 10®. Dans ce cas, ce serait une somme de 234 miUions dont nous augmenterions fictivement notre commerce. Il serait bien préférable de remplacer ces chiffres illusoires par des chiffres vrais, ou du moins rapprochées le plus possible de la vérité. On y parviendrait en dressant chaque année une table de la moyenne des prix courants dans les places de commerce, et en appliquant ces prix aux objets d'importation et d'exportation. On pourrait en obtenir le contrôle en étendant à toutes les marchandises le système des valeurs déclarées qui n'est pratiqué qu'à l'égard de quelques-unes. Il y a là sans doute un accroissement de travail considérable. Mais il importe de bannir de la Statistique ces nombres de convention qui trompent perpétuellement les personnes intéressées à savoir au juste ces choses, et qni répandent sur les matières économiques, le»

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plus importantes, des idées complètement fausses.

III. D'autres erreurs, quoiqu'imaginaires, sont plus funestes à la Statistique que celles dont on peut l'accuser avec fondement. On en a trop parlé dans ces dernieis temps, pour que nous puissions les passer sous silence.

La Statistique n'est point l'une de ces sciences dont l'existence s'écoule paisiblement dans les méditations spéculatives ; elle vit au milieu des orages de la société ^ que suscitent les intérêts matériels et ]es passions politiques. Sa mission est de leur donner la raison pour guide ; et de les soumettre , jusque dans leurs conflits tumultueux , à une observation calme et réfléchie, en exprimant, par des chiflfres impassibles, des vérités utiles par le bien qu'elles produisent et plus utiles encore par le mal qu'elles empêchent. Toutefois, ce double but ne peut être atteint sans alarmer ceux à qui profite un monopole , un riche abus ou seulement un calcul fallacieux ; — sans irriter, en faisant jaillir des lumières, ceux qui ne se complaisent que dans les ténèbres du passé ; — sans soulever les inimitiés des faux savants ; — sans provoquer enfin des appels à la presse ou même à la législature, pour obtenir un Plébiscite qui condamne un malheureux chiffre dont la défense n'a point été entendue.

Telle est l'origine des accusations dirigées contre la Statistique oflicielle , depuis soixante ans ; leur objet apparent est de signaler ses erreurs, mais leur but véritable est de récuser ses témoignages et d'é-

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touffer ses importunes révélations. Ces injustices ne peuvent étonner que ceux qui ne sont pas familiers avec l'histoire des sciences, et qui ignorent combien de persécutions ont entravé la marche des connaissances humaines. Il y a perpétuellement, comme au temps de Socrate , quelque Anitus qui broie la ciguë pour l'audacieux apôtre de la vérité. Sans remonter aux exemples mémorables de l'antiquité, on trouverait dans le xviii* siècle, si vanté pour l'éclat de ses lumières, mille preuves de cette fatale destinée qui soumet chaque découverte utile, chaque science nouvelle , chaque progrès de l'esprit philosophique aux plus dures tribulations. Le quinquina, le tabac, le mercure, l'électricité, jusqu'au levain de bière pour la fabrication du pain , ont été condamnés solennellement avant que d'être d'un usage universel. La circulation du sang fut repoussée comme une imposture. Une lettre de cachet fut donnée contre le comte de Lauragais, pour avoir défendu l'inoculation et avoir révélé que la variole tuait , chaque année , en France, 50,000 habitants. Jenner fut poursuivi, à outrance, en Angleterre, pour sa découverte de la vaccine, et fut représenté sous la forme d'un monstre, qui dévorait des milliers d'enfants. Il n'est pas jusqu'au paratonnerre, qui fut mis en justice, et qui faillit être condamné par la cour royale d'Arras. Le jeune avocat qui le défendit avec succès, s'appelait M. de Robespierre. La plupart de nos meilleurs livres étaient traités, par le Parlement de Paris, comme

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des malfaiteurs, et brûlés en place publique, L'Emile de Rousseau subit cette ignominie. L'Encyclopédie, les Lettres persannes et une foule d'autres ouvrages furent frappés, en 1765, d'une condamnation infamante , par l'assemblée générale du clergé. Buffon et Bailly persécutés , l'un pour sa Théorie de la terre , l'autre pour ses Lettres sur l'Atlantide, furent réduits à la triste nécessité d'une rétractation. Cuvier fut obligé, en 1819, de capituler sur la question de la pluralité des espèces du genre humain; et si Joseph Fourier échappa à cette fâcheuse extrémité , quand il soutint l'existence du feu central, c'est qu'une plaisanterie de Louis X VTll réprima le zèle de ceux qui l'attaquaient.

Ainsi , chaque mission de progrès , de vérité . d'utilité publique doit éprouver, comme une confirmation authentique de son caractère , l'honneur de la persécution. C'est l'épreuve du fer rouge, qui jadis manifestait l'innocence et la faisait triompher. Ce succès n'a pas manqué à la Statistique. Il est vrai qu'on n'a pas élevé de bûchers au Parvis Aotre-Dame pour les Statisticiens, comme on faisait communément autrefois pour les astronomes, les chimistes, les physiciens, qu'on nommait : astrologues , philosophes ou sorciers ; mais c'est que la mode en était passée, et le bon vouloir n'y a jamais manqué, ce que prouveront les exemples suivants.

Il fut publié en 1784 un livre de Statistique

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comme on n*eu avait pas encore fait. Le sujet, le style, les calculs, leur certitude , leurs importantes déductions , tout en faisait une œuvre d'un mérite supérieur. C'était la première fois qu'on osait professer l'administration des finances d'un grand royaume; et il fallait à M. Necker autant de courage que de talent pour révéler avec une sage discrétion de périlleuses vérités, qu'on ne pouvait cacher plus longtemps. Cet ouvrage déchaîna contre son auteur la plus terrible tempête ; on en accusa les chiffres d'erreurs et les intentions de malignité. On alla plus loin , on le déféra à la justice. Au mois de février 1 785, un monsieur de Garadeuc, qui était alors procureur général au Parlement de Bretagne, fit aux chambres assemblées un réquisitoire en forme contre l'ouvrage de M. Necker, et en demanda la suppression et la condamnation , attendu, disait-il, qu'il était attentatoire aux privilèges des provinces ; — qu'il révélait les opérations de l'administration et les secrets de l'État; — qu'il détournait le roi de récompenser, comme par le passé, ses fidèles serviteurs en leur accordant des pensions; — et enfin parce qu'il était publié en contravention aux règlements de la librairie. Le Parlement de Bennes, qui n'était nullement disposé à servir les vengeances de M. de Galonné et de ses partisans, fit droit cependant à cet étrange réquisitoire en nommant une commissio4i pour lui rendre compte de l'examen de l'ouvrage; mais, par une disposition spéciale qui manifestait son opinion, il

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fixa à quatre ans, c'est>à>dire en 1789, la date de la séance dans laquelle ce compte lui serait rendu ; ajournement dérisoire qui fit tourner cet outrage à la confusion de ses auteurs.

Ce fait historique, consigné dans les registres du Parlement, montre quelle réception fut faite au premier livre de Statistique ofiBcielle qui fut publié en France. Il faut dire cependant qu'il se trouva , même parmi les adversaires du Ministre disgracié, des hommes de probité qui lui rendirent pleinement justice. M. de Fleury, son successeur, interpellé par le roi, répondit avec la plus louable impartialité que cet Exposé était exact; et c'est ce témoignage décisif qui amena la chute de Galonné et de Miromesnil. Or, le travail de M. Necker contenait des recherches sur la population qui servaient de bases à des calculs sur la répartition des impôts, et formaient par conséquent l'une des parties les plus essentielles de cette Statistique. Si cette partie avait été erronée, comme quelques critiques le prétendent aujourd'hui, M. de Fleury, qui avait tous les moyens de le savoir, n'aurait pas engagé son approbation devant le roi ; et de plus, un ennemi aussi habile que Galonné n'aurait pas manqué assurément de signaler l'énorme défectuosité d'une atténuation de la population réelle du royaume , qu'on suppose sans preuve maintenant, et qui suffisait pour renverser tout l'édifice des chiflFres de son rival. On ne trouve aucune trace d'une telle accusation dans les attaques dirigées contre

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M. Necker ; et personne alors n'osa imaginer qu'il fût possible à un Ministre des finances de se tromper de plusieurs millions en calculant quel était le n<fflilH*e d'habitants de la France. Cette découverte était réservée, au bout de soixante ans, à la perspicacité de Tun de nos contemporains.

U y avait déjà sans doute bien de la témâité à condamner comme frappée d'erreur l'œuvre statistique de l'un des plus savants ministres que nous ayons eus ; mais cette imputation s'étend beaucoup plus loin que ne le croyait son auteur ; elle atteint avec M. Necker tous les Statisticiens de la fin du xvra* siècle, qui, d'après leurs travaux spéciaux et séparés , ont, d'un avis unanime, attribué à la France de cette époque la même population. Parmi ces auteurs se trouvent des hommes illustres dont le témoignage est irrécusable. Voici les nombres qu'ils donnent à la population du royaume dans les années du règne de Louis XVI qui précédèrent la révolution. Les différences qu'on y remarque tiennent d'abord à la diversité des époques, et puis à celle des moyens employés pour parvenir à cette évaluation difficile. Ces différences montrent que des supputations basées sur des opérations dissemblables conduisirent néanmoins à des résultats concordants.

1778 Buffon 22,672,077 habitants.

1771-1780 Messance 23,025,000 1770-1774 Monthyon 23,655,000 1771-1775 Necker 23,655,598

1789 Arnould 24,677,000 sans la Corse.

1789 Pommelles 25,065,883

1790 Condorcet 25,000,000 1790 Lavoisier 25,000,992

On voit que ces savants publicistes s'accordaient dans leurs calculs avec ceux de M. Necker, et qu'aucun d'eux n'a soupçonné que la France eût alors, comme on l'assure aujourd'hui, une population plus considérable de plusieurs millions d'habitants. Ainsi les erreurs dont on a accusé la Statistique de ce temps sont tout à fait fabuleuses ; et nul raisonnement, quelque spécieux qu'il puisse être, ne saurait prévaloir contre les hautes autorités dont nous venons de rapporter les chiffres.

Ce fait est d'une grande importance historique ; car il nous enseigne que la population de la France étant ( :i 1789 de 25 millions, et s'étant élevée, lors (lu recensement général de 1801, à 27,349,000, elle s'accrut en 1 2 ans , sous l'influence du nouvel ordre de choses établi par la révolution, de 2,349,000 habitants, ou presque de 200,000 chaque année, tandis qu'antérieurement elle était stationnaire ou rétrograde pendant la moitié du temps. Les tableaux des naissances et des décès de cette époque, recueillis par l'Académie des sciences, montrent que, de 1778 à 1784, la mortalité générale l'emporta sur la reproduction pendant trois années sur sept. Ainsi s'évanouissent , devant la puissance des chiffres, les assertions d'une si grande consommation d'hommes par les événements de la

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révolutiou, qu'il dut en résulter, suivant quelques écrivains aveuglés par des préventions politiques, une immense diminution de la population de la France. Loin de là, malgré les fléaux des discordes civiles et de la guerre étrangère, cette population , délivrée de la dîme et des servitudes féodales, favorisée par la division de la propriété , par Tégale répartition des impôts et par la liberté du travail , s'agrandit à ce point qu'elle s'augmenta en 12 ans autant qu'elle le pouvait faire en 30 années sous le vicieux régime de la vieille monarchie.

Dans le cas que nous venons d'exposer, on n'imputait à la Statistique que des erreurs; mais, en voici un autre bien plus grave , car on l'accuse de falsifications.

Tout le monde sait que la Statistique impériale, œuvre d'un gouvernement, qui excitait bien mieux l'admiration quelasympathie, rencontra, même dans les temps de la prospérité de Napoléon, une grande défiance et de sourdes oppositions. Ce fut bien pire encore quand la victoire longtemps fidèle eut trahi l'Empereur. Alors la science qu'il avait favorisée, fut déclarée vaine et frivole , fausse et impossible. Elle fut proscrite par la Restauration, qui, dès le mois de décembre 1814, supprima jusqu'aux tableaux statistiques de l'agriculture , parce que, disait la circulaire ministérielle, ils étaient d'une confection minutieuse trop diflScile. On pouvait tout aussi bien, pour pareille cause , stigmatiser toutes les opérations arithmétiques, et eu rejeter l'u-

166 ÉLEMEINTS DE STATISTIQUE.

«âge. Il fut ordonné de remplacer ce travail numérique , par un simple rapport , qu'on désigna fort singulièrement par le nom de Compte moral des récoltes. On conçoit parfaitement que rien n'était plus inutile qu'une Statistique agricole, à des hommes d'État, dont les connaissances économiques étaient si profondes, qu'ils prétendaient que la France produisait beaucoup trop.

Pour justifier le procédé sauvage de l'abolition de la Statistique, qui avait été placée par Napoléon, au rang des attributions ministérielles et dotée au budget de l'État , on n'hésita pas à la flétrir par une accusation de corruption. On prétendit que l'Empereur la falsifiait au gré des intérêts de sa politique, et Ton interpréta jusqu'à son silence comme un témoignage de sa servitude. On publia que les mouvements de la population avaient été supprimés, pendant les dernières années de l'Empire, afin de cacher au pays les immenses pertes que la guerre lui faisait éprouver ; et l'on affirma que les tableaux de ces mouvements étaient falsifiés par un ordre du cabinet impérial, pour mieux tromper l'opinion publique sur cet objet important. Un écrivain recommandable alors par la violence de sa haine contre Napoléon, sir Francis d'Ivernois, soutint cette assertion, et la répandit en Europe, par le moyen de la Bibliothèque de Genève, Revue qui obtenait à cette époque un grand succès. Cette fable fut accréditée dans les pamphlets de Peltier, Lewis Goldsmith, Martinville, et autres

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écrivains de même sorte , et dans ces derniers tempsy elle a été reproduite malheureusement par deux auteurs qui, sans doute, en ignoraient la fausseté et l'origine impure. C'est une insigne calomnie qui n'a pas le moindre fondement. Les tableaux des mouvements de la population, par départements et par arrondissements, existent en originaux, aux archives du royaume, et s'étendent de 1800 à 1815, sans aucune lacune. Chacun peut les consulter et se convaincre qu'ils n'ont subi , dans leur exécution ou postérieurement, aucune altération. Le devoir de compulser, vérifier et décomposer ces documents, nous ayant été imposé , pour faire le second volume de la Statistique générale du royaume, nous n'avons pas découvert, dans cette vaste collection, le plus léger indice de fraude. Les erreurs de calcul qui s'y trouvent, sont de la nature de celles que commettent ordinairement des employés peu expérimentés , et l'on ne saurait rien en induire contre la véracité des chiflFres , attendu qu'elles agissent tantôt dans un sens et tantôt dans un autre.

Non-seulement on n'avait point songé à falsifier les mouvements de la population , mais encore on ne s'était pas mis en position de le faire, car on ne s'était pas même occupé d'en terminer les tableaux et d'en additionner les longues et nombreuses colonnes. Il nous fallut soumettre toutes ces pièces originales, au calcul, comme si les chiffres venaient d'en être recueillis, tandis que, depuis toute une

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génération, ils étaient restés muets et inutiles, dans la poussière des archives. L'impossibilité de les faire parler, garantit pleinement leur innocence.

Ces tableaux ne sont, d'ailleurs, que les relevés numériques des actes civils auxquels chacun pouvait à son gré, les comparer dans les registres des mairies. Il aurait donc fallu que les falsifications eussent été faites dans les écritures de ces registres; or, on ne pouvait les y opérer qu'en mettant dans la confidence de cette iniquité les Maires et leurs adjoints, au nombre de 80,000. Si l'on prétend que les faux étaient commis , dans les relevés des Préfets, il faut supposer que ces magistrats, les premiers de l'ordre administratif, se rendirent coupables de ce crime , pendant plusieurs années consécutives, en confiant son exécution à une multitude de complices , qui transformèrent les bureaux des Préfectures en ateliers de contrefacteurs, sans que le secret en ait transpiré.

Et quel était l'objet de ces colossales falsifications de papiers d'État? Celui, a-t-on dit, de tromper le public, en faisant paraître les naissances toujours plus nombreuses que les décès. On ne peut s'expliquer comment on a pu méconnaître que, pour établir ce résultat, il n'y avait aucun besoin d'altérer les chiffres de la Statistique. C'est un fait indubitable et manifeste que dans une population de trente millions d'habitants, quel que soit le fléau meurtrier qui sévit sur eux, les nais

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sauces sout naturellement et constamment plus nombreuses que les décès. Cela est ainsi, chez toutes les nations de l'Europe , depuis soixante ans ; et c'est un progrès si important de notre siècle, un témoignage si éclatant des bienfaits de la civilisation, qu'il n'est permis à personne de l'ignorer.

La guerre, qui, à la vérité, énerve les populations par sa longue durée , ne diminue pas sensiblement le nombre des habitants d'un grand pays. Elle agit comme les irruptions des maladies contagieuses, dont la mortalité, bien au tromont ^esaié&rable, est néanmoins réparée par le rapide accroissement du nombre des naissances, qui bientôt n'en laissent aucune trace. Ce serait nier la lumière de l'histoire que de vouloir contester ce fait.

L'augmentation de la population de la France ne fut, de 1821 à 1831, que de 2,108,000 personnes. Dans les dix années suivantes, elle fut de 3,770,000 ou moitié plus grande et au delà; et pourtant, dans cette seconde période, le Choléra asiatique régna pendant deux ans, et tua plus de 150,000 habitants; mais l'année qui suivit son apparition, vit le singulier phénomène d'un accroissement de 40,000, dans le nombre des mariages.

De 1811 à 1815, pendant les plus sanglantes campagnes dont l'histoire moderne garde le souvenir, la population de la France, bornée à ses anciennes provinces, s'augmenta par le seul excédant des naissances sur les décès de 707,000 individus : et, de 1808 à 1810, période des grandes batailles

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de FEinpire, elle s'accrut de 781,000. Ainsi, elle gagna 142,000 personnes, chaque année, pendant la première de ces deux périodes meurtrières ; et 156,000, pendant la seconde. Les faits expliquent aisément ces chiffres, et montrent que les vides produits dans la société, par une mortalité extraordinaire, permettent aux héritages, aux promotions, aux mariages, aux naissances, de se multiplier encore plus, et de fournir une génération nouvelle plus nombreuse que celle moissonnée par les combats ou les «épidémies.

Puisque ce fait de l'excédant des naissances sur les décès, et de l'accroissement de la population , quelle que soit la mortalité causée par la guerre ou les maladies, est un phénomène naturel, qui est constant dans notre siècle, la politique impériale n'avait point à s'embarrasser de le produire , par des manœuvres coupables ; et personne ne refusera de croire que l'Empereur fût assez bon statisticien pour savoir que c'était un résultat acquis sans cpi'il fût nécessaire d'y faire intervenir aucune fraude.

En résumé, la falsification des documents officiels était fort inutile, puisqu'elle ne pouvait avoir d'objet; elle était impossible, car pour l'exécuter, il aurait fallu que la moitié de la France fût dans la confidence des moyens employéii pour tromper l'autre moitié ; enfin, ce qui rend tout débat superflu , c'est que l'assertion de cette falsification est complètement détruite par des preuves matérielles dont le témoignage est péremptoire et irré-

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cusable. Mais il reste de cette accusation tout Todieux d'avoir Toolu noircir la mémoire de TEmpereur, imputer à Tadministration eu masse le crime de faux en écritures pubKques, frapper de suspicion les documents numériques de notre histoire, et montrer la France aux étrangers, comme un pays sans foi, où Ton pervertit jusqu'aux actes de l'état civil.

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