VI. — La Fra?îce est, de toutes les grandes puis
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8ai]ces, celle dont la Statistique est la plus étendue, la plus avancée et la plus régulière ; mais elle possède sur le passé moins de chiffi*es que la plupart d'entre elles, ce qui s'explique par les vicissitudes que cette institution a subies.
Avant qu'aucun autre pays eût entrepris rien de semblable, la Statistique naquit, sous Louis XIY, de la pensée du grand roi, à l'époque où la France devint, par la gloire de ses armes, la supériorité de SCS institutions et le génie de ses œuvres intellectuelles, le premier Empire du monde moderne. Les plus beaux noms de ce siècle immortel , ceux de Golbert et de Yauban, illustrèrent son berceau. Elle s'éclipsa pendant tout le siècle suivant, et ne reparut que sous les auspices de l'Empereur, pour s'associer à ses victoires, en organisant ses conquêtes. Proscrite avec lui, elle ne trouva grâce, au bout de quatorze ans, que pendant le Ministère bien intentionné, mais éphémère ^, dont la chute fut le présage d'une grande catastrophe politique. Bientôt, en 1830, une nouvelle ère s'étant ouverte, il devint enfin possible à la Statistique de réaliser, sous un règne de paix et de prospérité sans exemple dans notre histoire, les projets conçus par Louis XIV, l'Assemblée nationale et Napoléon. L'institution de la Statistique générale du royaume fut rétabUe , en 1 833, par le Gouvernement, avec l'approbation des Chambres, et à la satisfaction de tous les esprits
* Ministère Martien ac.
éclairés. Voici quelle fut Foccasion de cette résolution :
La Statistique officielle de TAngleterre venait de paraître, et son premier volume, qui avait été traduit au dépaii:ement du Commerce, avait excité beaucoup d'intérêt. Le Conseil des ministres reconnut la nécessité de faire pour la France une publication semblable. Le projet en fut adopté unanimement ; et , comme on ne pouvait douter des difficultés de son exécution, qui avait déjà échoué trois fois, chaque membre du cabinet s'engagea à y concourir de tout son pouvoir ; engagement qui a été tenu fidèlement pendant une période de quinze ans, malgré les changements opérés par le temps dans les hommes et dans les choses. Ce service public fut confié à M. Moreau de Jonnès, qui était déjà chargé depuis six ans de la Statistique commerciale. Les Chambres, appréciant l'utilité de cette entreprise pour leurs propres travaux comme pour ceux de l'administration , votèrent des fonds pour l'impression du premier volume ; et leur approbation, renouvelée d'année en année, s'est déjà répétée 14 fois. Jamais ouvrage de Statistique ne i^eçut une sanction légale aussi manifeste.
La décision du cabinet de 1833 porta non-seulemcat sur l'Institution de la Statistique générale du royaume , mais encore sur sa centralisation au Ministère du commerce, qui fut chargé de l'exécution de toutes ses parties. Cette disposition était conforme à ce qui a lieu en Angleterre, où le départe-
ment de la Statistique est, depuis sa création en 1832, Tune des attributions du Bureau du commerce. Elle rétablissa't ce qui avait été statué en France lorsque, en 1828, le Ministère du commerce fut réorganisé par le cabinet Martignac. La Statistique générale forma Tune de ses divisions. Le choix de ce département était justifié d'ailleurs par sa spécialité ; car il est chargé de Fexamen des questions économiques que la Statistique seule permet de résoudre, et de plus il réunit dans ses attributions l'agriculture, Findustrie, le commerce intérieur et extérieur, c'est-à-dire les parties de la Statistique générale les plus étendues et les plus difficiles à explorer.
Quant à la centralisation de la Statistique dans un département unique , personne alors ne crut qu'on pouvait mettre en doute son utilité, qui est reconnue par toute l'Jilurope. Il fut compris implicitement que chacun des ministères continuerait à faire des travaux statistiques spéciaux pour le service de son administration ; et qui que ce fût n'imagina qu'il fiit nécessaire ou même qu'il fut possible d'instituer autant de Statistiques qu'il y avait de départements ministériels. Un tel projet aurait paru d'autant plus impraticable, qu'il était fort incertain qu'on pût, au lieu d'une dizaine de Statistiques , en exécuter seulement une seule ; et il était bien permis d'en douter, puisque déjà trois fois cette entreprise avait avorté, malgré la puissance vigoureuse des souveraius qui l'avaient prescrite.
190 ÉLÉMEliTS DE STATISTIQUE.
Cette fois la Statistique générale a eu plus de bonheur; et, protégée par la tranquillité publique, par la diffusion des connaissances nécessaires à ses cent mille collaborateurs , par la centralisation administrative, par Topinion générale de son éminente utilité, par l'heureuse rencontre de quelques esprits supérieurs et bienveillants qui lui ont accordé leur assistance , elle a poursuivi le cours de ses travaux pendant quinze ans, malgré les nombreuses difficultés des choses et les obstacles que quelques hommes malfaisants ont jetés sur sa route. Voici ses publications par ordre de dates.
F Documents statistiques sur la France, contenant le programme de la collection et un spécimen. 1835. Un volume grand in-4*^ de 236 pages. Il s'y trouve une série de tableaux sur les finances, ayant un grand intérêt historique.
2'' Territoire et population, 1837. Un volume de 544 pages , contenant une description de l'état physique du territoire , la collection des dénombrements du royaume et celle des mouvements de la population des départements et des villes. Aucun autre pays ne possède sur cette matière une série de documents aussi étendus et aussi riches en détails d'une authenticité parfaite.
3° Commerce extérieur. 1838. Un volume de 560 pages. Il expose en deux parties le tableau du commerce de la France avec chacune des puissances des deux hémisphères, et l'histoire commerciale, en chiffres, de chacune des marchandises im-
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portées ou exportées. Ce travail remonte à 1815, et contient des données inédites sur les époques antérieures à la révolution.
4** SlalisHque de V Agriculture de la France. 1840, 1841 et 1842. 4 volumes de 1500 pages. C'est le plus grand travail de Statistique, agricole et économique, qui ait été entrepris et achevé. Il a exigé six années et le concours de tous les administrateurs des départements du royaume.
5* Administration publique. 1843 et 1844. 2 volumes de 480 et 470 pages, contenant la Statistique des établissements de bienfaisance et celle des établissements de répression; savoir : l"" Les enfantstrouvés, les hôpitaux et hospices, les aliénés, les bureaux de bienfaisance et les Monts-de-Piété; — 2'' Les prisons départementales, les maisons de correction, les dépôts de mendicité, les maisons centrales de détention et les bagnes.
e^" Statistique de V Industrie. 1846, 18 47, 1848. 4 volumes de 1500 pages, contenant : La Statistique des Manufactures et exploitations, et celle des Arts et métiers. Ce travail qui fut projeté en 1788, 1810 et 1828, mais qui faillit chaque fois dans son exécution, expose, par établissemenls, quelle est la production industrielle de la France, en quantités et en valeurs, par localités et par nature de produits.
VIL — Les États-Unis présentent dans leur histoire un phénomène qui n'a pas d'autre exemple ; c'est celui d'un peuple qui institue la Statistique de
son pays, le jour même où il fonde son État social, et qui règle, dans le même acte, le recensement de ses concitoyens, leurs droits civils et politiques et les futures destinées de la Patrie. La Charte constitutionnelle du 1 7 septembre 1 787 prescrit , article r*", section 2, qu'un dénombrement général des habitants sera fait trois ans après la première réunion du Congrès, et ensuite de dix ans en dix ans. Une loi spéciale prononce une amende de cent francs contre celui qui ne remettrait pas à l'époque fixée la liste des personnes composant sa famille, avec l'indication de leur sexe, couleur, âge et condition. Copie de cette liste doit être affichée pour recevoir toute publicité. Les inexactitudes, ou seulement l'exécution tardive des relevés, constituent, de la part des agents du recensement, des délits punis de 1000 francs d'amende. On Yoit que la Statistique était prise au sérieux, il y a déjà 70 ans, chez un peuple qui, tout jaloux qu'il est de ses libertés, n'hésite pas à punir, comme une infraction coupable, ce qu'on regarde ailleurs comme des actes sans conséquence ou même comme de futiles contraventions. C'est aux États-Unis un devoir civique dont l'importance parut si grande au Congrès pi'ésidé par Washington, et où siégeaient Madison, Livingstou et Franklin, qu'il prononça des peines contre l'habitant ou le magistrat qui le négligerait.
Les recensements généraux des États-Unis ont été exécutés, qiielles que fussent les occurrences pu-
bHques, en 1790, 1800, 1820, 1830 et 1840. Ils sont faits maintenant par sexes, par catégories d'Âges, par conditions civiles ; et Ton y tient compte des aveugles, dessonrds et muets et des aliénés. la Statistique des grandes villes reçoit des développements considérables. Si l'on en excepte la France, TAugleterre, l'Autriche et la Russie, aucun État de l'Europe ne possède une population aussi grande que celle de l'Union américaine,qui s'élève maintenant à plus de 17 millions. Ce nombre considérable ajoute d'autant plus aux diflBcultés des opérations statistiques, que les habitants sont répandus sur une surface immense, presque sans bornes, et que dans beaucoup d'endroits le pays est encore à l'état sauvage.
VIII. — Les pays que nous venons d'énumérer ayant un vaste territoire et une population qui varie de 15 millions jusqu'au quadruple, cette double extension oppose aux opérations de leur Statistique de nombreux et puissants obstacles. Et cependant, c'est là précisément où ces opérations sont faites avec habileté et persévérance, tandis que, dans une grande partie des États secondaires, elles sont réduites à de faibles ébauches quoiqu'elles n'exigent guère plus d'étendue que la tâche remplie par chacun de nos 86 Préfets. Quelques efforts fructueux ont pourtant été tentés pendant ces dernières années, et Ton doit espérer que la vieille tradition de cacher les chiffres comme des secrets d*État, ne prévaudra pas sur l'utilité qu'on retire déjà de ces
premières investigations. La plupart des souverains de rAllemagne font exécuter des recensements triennaux très-détaillés et dignes d'éloges. Ceux de la Bavière, du Hanovre et de la Saxe, sont fort remarquables ; mais dans le Wurtemberg on déduit la population du calcul trompeur donné par l'excédant des naissances annuelles. Le Danemark, la Belgique et le Portugal sont moins avancés encore ; leur cadastre n'a point été entrepris, et même leur dénombrement n'a pas été fait depuis très-longtemps. Celui de la Belgique remonte à 1829. On doit le regretter d'autant plus que le recensement de la ville de Bruxelles, exécuté il y a quatre ans, est parfaitement conçu. Un autre plus méritoire encore, parce qu'il comprend quatre millions d'habitants ^ est celui du Piémont, fait en.. 1838. C'est un bel exemple offert aux Puissances de l'Italie.
L'Espagne, dont la population n'a point été recensée depuis un demi-siècle, ni les terresc adastrées depuis 100 ans , s est émue à l'aspect des progrès de l'Europe. En 1841, le Régent prescrivit que la Statistique de l'Espagne serait préparée immédiatement; et il institua, à cet effet, une commission spéciale sous la présidence de M. Madoz, député aux Cortès, et l'un des publicistes les plus savants de son pays. Deux jeunes gens distingués furent envoyés en France par ordre du gouvernement; et sur la demande faite, à M. le Ministre de l'agriculture et du commerce, par M. Martinez de la Rosa, alors ambassadeur d'Espagne, ils furent at-
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tachés au Bureau de la Statistique générale de France^ pour se former à la pratique du service auquel ils étaient destinés dans Texploration de leur pays. Dans un rapport du Ministre de Tintérieur, adressé au Bégent à ce sujet, il est déclaré que les connaissances statistiques sont la base de toute administration juste et paternelle j et que , sans elles, il est impossible de réaliser les amélio* rations nécessaires à la prospérité du pays. On ne peut assez regretter que des dispositions aussi fa- Torables soient demeurées sans eflScacité, et que les violentes agitations de TEspagne aient toujours fait ajourner, depuis un demi-siècle, l'œuvre importante de la Statistique de ce beau pays.
En résumé, la Statistique a fait, pendant ces iringt dernières années, de grands et utiles progrès; elle est devenue parlementaire eu Angleterre et en France, classique et populaire en Allemagne, administrative dans tous les pays policés. Tout permet d'augurer qu'elle continuera d'agrandir et de féconder son riche domaine. Toutefois, il ne faut pas s'y tromper, son avenir est lié intimement aux destinées paisibles des peuples. Les premiers coups de canon tirés en Europe, seront le signal de ses dcTuières opérations; et le faux système des inductions, le hasard, l'arbitraire, remplaceront encore, comme pendant si longtemps^ le gouvernement rationnel des nombres. En confessant cette triste vérité, il faut dire, cependant, que l'utilité de la Statistique peut se prolonger au delà de ses travaux , et que,
longtemps encore après que la guerre l'aurait détruite, on pourrait se servir de ses œuvres. L'expérience prouve, en effet, que, malgré leur mouvement perpétuel, les choses ne sont point altérées par le temps, dans leurs nombres élémentaires, aussi profondément, du moins, qu'on Timagine, en observant les vicissitudes de chaque jour; et la plupart des travaux statistiques donnent encore plusieurs années après leur exécution des approximations suflisantes , pour la pratique des affaires. Ces travaux auraient, de plus, l'avantage qu'au retour de la paix, ils fourniraient des types, des ]>oiuts de départ, des termes de comparaison, des enseignements clairs et précis sur le passé de chaque sujet économique , taudis que nous avons été privés de tous ces secours, quand, il y a quinze ans, nous avons commencé nos investigations.
IVlais combien ne vaudrait-il pas mieux que la Statistique continuât ses opérations dans les deux hémisphères, sous la protection tutélaire de la paix? Alors, elle se naturaliserait dans les pays , qui lui sont restés étrangers, malgré les sympathies que lui témoignent leurs plus grands citoyens et leurs savants les plus illustres ; elle étendrait et multiplierait ses travaux , dans les contrées, qui n'ont encore osé entreprendre qu'un petit nombre des plus faciles. Enfin, dans les États, où elle a fait le plus de progrès, elle compléterait ses opérations et les améliorerait en les réitérant ; car, il faut bien se le persuader, lorsqu'on doit exécuter des inves-
tigations^ qui n'ont jamais été faites, et lorsque cette tâche doit embrasser, eomme en France, un grand territoire et une immense population, on ne peut se flatter raisonnablement d'atteindre, dans un premier essai , le degré de perfection , auquel il est permis de s'arrêter.
L'Institution générale de la Statistique officielle assurerait d'importants avantages à la Société européenne et aux États qui la composent. En faisant connaître la production naturelle et manufacturière de chaque pays, elle préparerait les transactions commerciales, elle les dirigerait et les agrandirait. En montrant par des nombres les heureux effets de telle et telle mesure d'économie politique , elle enseignerait aux pouvoirs publics, quelle supériorité il est possible d'acquérir, par la prompte imitation des peuples les plus avancés en agriculture, en industrie et même dans la pratique perfectionnée des arts et métiers. En recueillant des termes numériques qui permettent de comparer entre elles, dans les moindres détails, les diverses contrées de l'Europe, elle dissiperait une multitude de préjugés et de préventions ; et l'exemple des succès , qu'obtieiment à force de persévérance quelques peuples mal favorisés, convaincrait peut-être les autres, de l'inanité des vanités nationales qui persuadent à chacun qu'il est le prototype de l'intelligence humaine.
I^'usage constant , régulier et général de la Statistique, dans les affaires intérieures de chaque
pays^ serait, s'il se peut, encore plus fructueux que dans les relations internationales. Le cadastre, exécuté partout, rectiûerait l'impôt, et le rendrait strictement proportionnel au re\enu ; il n'y aurait nulle part de propriétaire qui en paierait le cinquième , tandis que d'autres sont seulement taxés au dixième. Le recensement distrairait exactement la population flottante de la population sédentaire ; et les contributions ne seraient partagées, en aucun lieu, entre des habitants réels et des habitants fictifs. D'autres opérations variées établiraient par des nombres certains une juste proportionnalité : — entre les levées militaires et les jeunes gens de chaque localité, ayant atteint l'âge légal, — entre les charges de la société et la richesse, — entre le travail et les salaires, — entre les services et les récompenses, etc. Pour régler, en chaque chose , cette proportionnalité, qui est la base de toute société moderne bien organisée, et quelle que soit, d'aiUeurs, la forme de son gouvernement, il faut évidenunent mesurer, par le calcul, ce qui doit être partagé, rechercher ensuite le nombre des copartageants , et enfin déterminer la quote-part revenant à la charge ou au profit de chacun d'eux. La Statistique prépare et exécute ces opérations; elle en met les résultats en lumière; et fait briller leur vérité aux yeux de tous. Supprimez-la, et aussitôt l'ignorance des éléments de l'Économie sociale fera rétrogader la civilisation vers les confins de la barbarie. Le recrutement cessera d'être soumis à la loi des âges et à la proportionna-
lité des tarages ; il se fera au hasard et avec violence comme la presse anglaise, ou bien en masse, comme au temps de la république, ou par subornation et à prix d'argent, comme dans rancienne monarchie. — Les impôts délivrés des règles du cadastre et des recensements frapperont à Faveu^e ; mais ils n'atteindront, comme les avanies des Pachas turcs, que les riches qui seront à leur portée, et qui paie^ ront pour les autres. — Les fonctions publiques, au lieu d'émaner de Turne électorale, deviendront, comme autrefois, un apanage de la naissance ou de la faveur. — Dans le silence des chiffres statistiques, l'autorité ignorera qu'il y a :
Des villes où les hospices d'orphelins perdent aujourd'hui , comme pendant le xvm* siècle, deux nouveau-nés sur cinq ;
Des prisons où la moitié des déc^s se forme des détenus entrés dans l'année ;
Des communes rurales où la mortalité est, comme dans les Marais Pontins, d'un habitant sur seize;
Des droits de douanes, qui prélèvent, comme au temps des Valois, 100 pour cent de la valeur des objets de consommation importés ;
Des octrois, qui, comme les péages féodaux, font payer 30 francs d'entrée pour un bœuf qui en vaut 200, ce qui enchérit la viande d'un 6";
Un département où l'on compte , comme dans la Calabre, quarante-sept homicides sur 220,000
habitants , ou treize fois la proportion commune à toute la France.
Dans chacune de ces éventualités, la Statistique, dont le ministère est d'en révéler la perpétration , fournit à Tadministratioii publique l'occasion de manifester ses talents et sa bienfaisance. Mais parfois il lui appartient de faire plus et mieux encore, en dirigeant, par ses chiffres, les graves résolutions, qui changent, pour les rendre meilleurs, les destins des nations. C'est elle qui a convaincu l'Angleterre que son Parlement, dont beaucoup de membres étaient nommés par une douzaine d'électeurs, tandis qu'il en fallait plusieurs milliers pour d'autres, devait être complètement réformé. C'est elle encore qui , montrant au même pays que, par l'effet de ses lois sur les céréales, il payait le blé 72 pour cent plus cher qu'en l'iane^, et 133 de plus qu'en Allemagne, l'a déterminé récemment à abolir le monopole dont l'aristocratie anglaise tirait un revenu annuel d'un milliard.
La Statistique , qui prend une part importante à ces grands événements , descend volontiers de leur hauteur, pour exercer son utile influence dans les plus basses régions de la société, celles où le bien ne peut être fait que par les soins vigilants d'une police sévère. L'exemple que nous allons rapporter, en terminant ces aperçus, prouvera quels avantages on peut obtenir des recherches statisti-
quesy même en len appliquant aux objets les plus immondes.
La \ille de Liverpool, parvenue, en 1838, à la plus eminente prospérité, comme place de commerce , port maritime et cité manufacturière , reconnut qu'avec sa richesse et la population exubérante qu'elle attirait , il s'était introduit une terrible démoralisation. Ses magistrats résolurent d'en constater toute l'étendue , au moyen d'une exploration statistique , conduite avec habileté et qui fit pénétrer la lumière jusque dans les recès du vice les plus profonds. 11 fut établi officiellement que, sur 286,000 habitants, il y avait eu, dans le cours de l'année, 17,404 crimes ou délits de toute espèce, c'est-à-dire un sur 16. Le nombre des maisons de débauche était de 949 ; elles étaient habitées par 1902 prostituées, dont 1176 avaient été arrêtées dans Tannée , sous la prévention de vol. Il y avait 105 maisons de receleurs notoires, servant à 2,61 1 voleurs, dont 1480 vivaient entièrement de ce métier, 916 y joignaient une autre profession, et 216 leur étaient seulement associés. Cette effrayante Statistique , que nous abrégeons , quoiqu'on puisse en tirer un curieux chapitre sur la dégradation de l'homme dans quelques sociétés civilisées, devint la base des mesures répressives des magistrats. 11 y eut dans l'année deux condamuationsàmort, 72 à la déportation, 200 à l'emprisonnement. Par suite des dispositions prises pour déraciner cette perversité, 69 voleurs reconnus s'amen-
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dèrent, et 1553 disparurent, abandonnant une ville dont la police était désormais trop bien faite, pour leur laisser aucune sécurité.
Un travail analogue est entrepris maintenant , en Angleterre, par la Statistique, non plus pour épurer les populations des villes, mais bien pour assainir les villes dles-mémes, en éloignant les causes d'insalubrité , au moyen du concours de toutes les puissances de la civilisation.
En scrutant ainsi Torganisatiou sociale des peuples, la Statistique parvient de nos jours à eu découvrir les vices secrets. Elte les révèle à la science et au Pouvoir, qui, de concert, y remédient, en prenant pour guides ses salutaires indications.
On racontait jadis, dans Fingénieuse Italie, que la lance d'or d'Argail avait le pouvoir bienfaisant de guérir les blessures, qu'elle avait faites. Dans le monde des réalités , la Statistique est plus merveilleuse encore; car il lui suffit de quelques caractères arabes pour instruire un bon gouvernement, des maux publics, et pour en faire opérer soudainement la guérison.