‹ Éléments de statistique: comprenant les principes généraux de cette scienceChapitre 28 sur 45 · CG · texte numérisé non relu

CG

Populat. moyenne 9,140,000 Pupulat. moyenne, 23,t07,000

Accroiss. annuel, 29 250 Acrroiss. annuel, 77,000

— individuel, 1 sur 312 — individuel, 1 sur 300

CH. X. — l'AITS SOCIAIX CONSTATES. 309

plus terribles, puisqu'elles tarirent leur population dans une proportion encore plus grande, et que les progrès en furent deux fois aussi lents que ceux des populations de la France et de l'Angleterre dans les plus mauvais jours de leur histoire.

Ces faits statistiques prouvent l'illusion de ceux qui prétendent que jadis les hQrames étaient beaucoup plus multipliés qu'ils ne le sont maintenant. Mille preuves, tirées de plusieurs autres ordres de traditions anciennes, appuient les chiffres que nous venons de présenter. Lors de leur fondation, les métropoles des premiers peuples de l'antiquité furent toutes construites dans des solitudes ; il en fut ainsi de Rome , Carthage, Alexandrie et même des villes phocéennes bâties sur les rivages de l'Espagne et de la Gaule. Cependant leur position était si avantageuse qu'on ne peut douter que les nations indigènes ne s'y fussent établies, si leurs populations eussent été considérables, comme on l'a prétendu. On ne trouve de nos jours aucune plage déserte, même dans l'Océanie ; et c'est ce qui rend si difficile de fonder une colonie de déportation.

Les causes qui s'opposaient à l'accroissement de la population de la France, sous le règne des Valois, se sont prolongées jusqu*à la révolution, avec la même puissance sous Louis XIV et Louis XV que sous Charles IX et Henri III. Sans doute, une brillante civilisation s'était introduite parmi les classes supérieures de la société ; mais le régime du peuple n'avait point changé ; il était tout aussi fu^

310 ELÉMBINTS DE STATISTIQUE.

neste à la conservation de la vie des hommes. En voici la preuve :

La population de la France était :

En noo, sous Louis XIV, de. . . . 19,669,000 hab. En 1784, sous Louis XVI, de. . . . 24,800,000 Ainsi Faccroissement total fut de. . . 5,131,000 en l'espace de 84 ans.

Et l'accroissement annuel ne fut que de 61 ,800 La population moyenne ayant été de. . 22,234,000 L'accroissement individuel fut seulement de 1 sur 360 h.

Il est d'un haut intérêt de comparer ces termes historiques à ceux d'une période embrassant la révolution tout entière, l'Empire, la restauration, et s'étendant jusqu'au dernier recensement. En voici les chiffres positifs :

La population du royaume était :

En 1784, de 24,800,000 hab.

Et en 1841 , elle s'élevait à. . . . . 34,230,000

Ainsi, en 57 ans elle s'est accrue de. , 9,430,000

Nombre total, qui fait par année. . 168,000 La population totale , entre les deux

époques extrêmes étant de 29,515,000

L'accroissement individuel a été de 1 sur 175 hab.

Ces supputations , basées sur des nombres officiels, établissent que pendant 84 ans, dont 1 4 appartiennent au siècle de* Louis XIV, 59 au règne de Louis XV et 10 à celui de Louis XVI, la population ne s'accrut que de 5, 1 3 1 ,000, faisant 6 1 ,800 par année. Calculé sur la population moyenne , c'était seulement un accroissement d'un sur 360 habitants; terme qui suppose que pendant la moi-

tié du temps cette population demeurait stationuaire, ou même restait en perte. En admettant que la fécondité fût néanmoins très-grande, par exemple d'un 25" du nombre des habitants, il fallait que la mortalité lui fût à peu près égale , comme dans le type suivant, qui doit être fort rapproché de la vérité.

Naissances. . . î)90,000 une sur 25 hab. Décès 928,200 un — 24

Accroissement. 01,800 un sur 360

II fallait bien qu'il en fût ainsi, puisque l'accroissement n'était que d'un individu sur 72 familles de cinq personnes chacune, et que par conséquent, pour un enfant qui survivait à sa pi^emière année, il y en avait une multitude qui ])érissaient par les maladies ou la misère. Dans cette situation, le doublement de la population ne pouvait être espéré qu'à l'extrémité d'une immense période de 250 ans.

Quand on examine les temps écoulés entre 1784 et 1841, on dirait qu'il ne s'agit plus du même pays. Dans un espace de 57 ans, la population s'est accrue de 9,430,000 individus ou 168,600 chaque année. Proportionnellement au nombre moyen des habitants, c'est un accroissement annuel d'un sur 175, ce qui fixe à 122 ans la période du doublement. Le pays a acquis chaque année unr nouvel habitant sur 35 familles de cinq personnes; et cela malgré 24 ans de guerres civiles et étrangères et

312 ÉLÉMENTS DE STATISïIQtE.

les plus terribles vicissitudes dont l'Europe moderne ait été témoin. On peut savoir avec certitude et précision comment s'est opérée cette augmentation étonnante. Sur une population moyenne de 29,5 i 5 habitants, il y a eu pendant 57 ans :

Naissances. . • . 952,000 une sur 31 hab.

Décès 783,000 un — 38

Accroissement annuel 168,600 un sur 175

Voici en peu de mots les différences distinctives et caractéristiques de ces deux périodes mémorables dé notre histoire.

Dans Tancienne monarchie , jusque vers la fin du règne de Ipuis XVI, la société était soumise à des influences qui multipliaient ses mouvements intérieurs d'une manière étonnante. Les naissances et les décès étaient extrêmement nombreux ; la fécondité humaine était vraiment prodigieuse, mais elle était stérile, car il mourait presqu'autant d'individus qu'il en naissait. Il y avait beaucoup plus de naissances pour une faible population moyenne de 22 millions, qu'il n'y en a eu, de 1784 à 1841, pour une population de 30 millions, c'est-à-dire plus forte de 37 pour cent. D'autre part, la mortalité était infiniment plus grande. Il y avait plus de décès en un an qu'il n'y en avait en 15 mois, pendant la seconde période, lorsque la population était plus grande d'un tiers et au delà. Au juste, il mourait ordinairement, dans la vieille société, plus de 4 personnes sur cent. Dans la société nou-

\elle, ce tribut est réduit à 2 et demi; et si, comme on doit Tespérer, les progrès des sciences physiques et économiques continuent, au commencement du siècle prochain, la mortalité n'excédera pas annuellement un cinquantième de la population, et sera moindre de moitié que sous Louis XIV, et même sous Louis XYI.

L'accroissement de la popiUation était ^autrefois nul, ou limité à un très-petit nombre, puisque les décès égalaient presque les naissances. Comparé à celui de. la deuxième période, il lui fut inférieur, chaque année, pendant trois générations, de 107,000 personnes ou 151 pour cent.

C'est pourquoi il n'y avait pas 20 millions d'habitants en France au commencement du xviii® siècle, et 25 millions à la fin. Et cependant, 4,440,000 familles produisaient 990,000 enfants chaque année, ou 23 par 100; tandis que, de nos jours, cette production n'est plus que de 952,000, pour six millions de familles, ce qui ne donne qu'une fécondité de 15 à 16 pour cent, ou inférieure d'un tiers à celle d'autrefois. C'était comme en Irlande, où plus la détresse est grande, plus il survient d'enfants. Mais, ici, la culture de la pomme de terre permet, dans les temps ordinaires, de les nourrir, et la population s'accroît considérablement, tandis que jadis, en France, étant privée de ce secours, dJe s'augmentait à peine. Quand les naissances avaient comblé ce déficit, causé par les décès, il ne restait plus qu'un enfant sur 1 7 iiouveau-néF.

Ces phénomènes, qui modifiaient si puissamment la vie civile et domestique, avaient leur origine dans la constitution vicieuse de ]a société, et dans Tabjection où l'agriculture était restée en sortant de la servitude féodale.

En recherchant dans les archives de la Statistique de l'Europe les recensements et les mouvements de la population dans chaque État, on peut établir, par la moyenne de plusieurs années récentes, quel est le terme de l'accroissement individuel, et rétendue de la période de doublement du nombre des habitants. Les résultats de ces supputations sont énumérés ci-après :

Belgique

Hollande

États-Sardes. . . .

jVorwége

Irlande

Autriche. . . . . .

Pologne

Espagne

Ecosse

Suède.

G.-Bretagne et Irl.

Italie

Prusse

Royaume de Naplcs.

Angleterre . . .

Accroise. ann. Période de doublem.

41 ans.

sur 60 habitants^

Allemagne.

Danemarii.

Empire russe Suisse. .

Portugal.

France. .

Ces chiffres sont plus nombreux que nous ne Feussions voulu; mais on nous en pardonnera peut-être la multiplicité, en considération de l'importance de leurs enseignements. Ils tracent Thoroscope des sociétés européennes, et réfléchissent l'image de l'avenir, dégagée des ténèbres par les lumières du présent.

Un fait frappant sort d'abord de leur tableau; c'est la diversité des termes de l'accroissement des peuples; sur vingt- un on n'en trouve pas plus de deux qui soient semblables. On ne saurait produire un témoignage plus convaincant de la complexité des éléments dont se composent les sociétés modernes. Les naissances, la vie, la mort, s'expriment, dans chacune d'elles, par des nombres qui donnent des proportions tout à fait différentes. Ainsi la fécondité des générations, leur durée, leur accroissement gradatif ne sont point semblables, et même varient dans des rapports singulièrement éloignés. Ces différences manifestent que l'état physique et économique de chaque pays, l'état physiologique et social de chaque population se ressemblent bien moins qu'on ne l'imagine en remarquant

316 JÉLÉMEJVTS DE STATISTIQUE.

que les territoires sont souvent contigus et que leurs Iiabitants paraissent de la même famille.

La Belgique, par exemple, qui est adjacente à la France , dont la population a la même origine, les mêmes institutions et beaucoup d'autres affinités, accroît annuellement le nombre de ses habitants d'un sur 60. C'est une proportion dont la rapidité est triple de celte de la France, et qui la menace de voir doubler sa population en l'espace de 41 ans. En prenant des moyennes très-basses, on trouve qu'en 1880 elle doit avoir sept millions d'habitants ou plus de 4.000 par lieue carrée moyenne; ce qui ne donne pas un demi-hectare à chacun pour toute chose : cultures, forêts, chemins, rivières et propriétés bâties. Encore n'est-ce là qu'une supputation très-réservée, car un calcul plus large promet à la Belgique 6,000 habitants par lieue carrée. Or, il n'y a pas d'exemple qu'un peuple puisse subsister avec une telle accumulation d'hommes. L'Attique avait jadis 5,000 personnes par lieue carrée de son petit territoire; mais Athènes était alinïcntée par son commerce, et dégagée par ses colonies, du trop plein de sa population. De nos jours l'île de Ré dont la surface n'est pas de quatre heues carrées, a plus de 17,00(T habitants, ou 4,-100 pour chacune. Mais la moitié de cette population est composée de marins, qui séjournent bien plus souvent sur l'Océan que dans leurs foyers. 11 faut essentiellement à la Belgique des ressour ces quelconques, qui lui permettent une transmi-

gration annuelle d'environ 60,000 personnes ; mesure dont l'urgence ne peut souffrir aucun retard.

La Hollande et les États-Sardes éprouvent un ac croissement de leur population presqu'aussi grand, et qui leur donnerait la triste expectative de la voir doubler en 42 ans, s'ils étaient bloqués, dans leTkr territoire, comme les provinces Belges ; mais la Hollande est comme l'Attique; elle est nourrie par son commerce maritime, qui, avec^es colonies, absorbe une partie de ses habitants. Quant à la Savoie et au Piémont, leur population est bien moins agglomérée, et d'ailleurs ses habitudes cosmopolites lui font trouver partout du travail et une nouvelle patrie.

La Norwége, la Pologne et l'Autriche ne possé* dant encore que la moitié des populations que leur sol peut faire subsister, le doublement qui en est promis en 50 ou 52 ans , n'a rien qui puisse exciter l'inquiétude. Il en est autrement de l'Irlande. Les moindres termes qu'on puisse assigner à l'accroissement de ses habitants, est un 72®; ce qui ne laisse qu'un demi-siècle à la période capable de conduire leur population à 14 ou 15 millions. En défalquant du territoire utile les bogs ou marécages, la population serait, en 1890, de 4,000 personnes par lieue carrée. Bien, parmi toutes les calamités qui affligent les peuples , ne peut égaler le malheur d'un tel avenir. L'ouragan des Antilles, qui renverse les villes, exerce sur les

campagnes une ventilation salutaire; il fait cesser rinfection des marais et arrête les épidémies dans leur cours meurtrier. — Le fleuve, dont les eaux débordées viennent de dévaster ses rivages , est à peine rentré dans son lit , que déjà les blés verdoient dans les champs qui, la veille, étaient couverts de vingt pieds d'eau. — Un peuple dont la patrie est envahie par des ennemis formidables , peut trouver son salut dans le courage et le dévouement des citoyens. — Enfin , les révolutions ellesmêmes, qui, pour rajeunir les nations, les baignent dans leur propre sang, sont des remèdes héroïques, dont le succès parvient, avec le temps, à faire oublier ou pardonner la violence. Il n'est point , comme on le voit, de fléau, quelque terrible qu'il puisse être, qui ne soit accompagné d'une espérance et même suivi d'une consolation.

Il ne faut rien attendre de semblable dans les malheurs dont un pays est accablé quand sa population excède les limites de la production possible de son territoire. Alors, le temps lui-même, qui guérit tous les autres maux de la société, ajoute chaque année à la détresse publique, en multipliant le nombre des habitants et en agrandissant le cercle de leurs besoins. Les subsistances devenant plus rares, leur prix s'élève; et les classes pauvres qui ne peuvent plus les acheter, sont réduites à vivre d'aliments malsains, qui affaiblissent leur constitution et joignent la maladie h la misère. Les salaires qui, dans la disette, devraient s'augmenter,

diminuent au contraire considérablement par la concurrence que se font les travailleurs, rendus plus nombreux par la nécessité de vivre. Bientôt le frein des lois est impuissant pour détourner l'indigence de la voie du crime. La faim ne s'arrête plus devant le droit de propriété; elle ne recule point devant l'homicide; elle brave l'autorité publique et ses châtiments ; et l'intelligence populaire qui devait servir à la prospérité sociale, n'est employée qu'à organiser le pillage, le meurtre et l'incendie.

Ce triste tableau est tracé avec des couleurs historiques. C'est la peinture fidèle de l'Irlande, la plus belle des îles de l'Océan après la Grande-Bretagne. Sans doute une partie de ses souffrances proviennent du joug de fer qui pèse sur elle depuis si longtemps, mais ses malheurs sont aggravés et éternisés par l'accroissement sans bornes de sa population , qui a déjà doublé trois fois de nombre en 150 ans, et qui menace de doubler une quatrième fois avant qu'un demi-siècle soit révolu*.

Assurément aucun des autres pays de l'Europe n'est dans cet état de délabrement; cependant les chiffres de l'accroissement de la population de plusieurs d'entre eux montrent évidemment qu'ils sont en proie à la même cause de ruine. Il ne faut

Pop. de l'Irlande. Accroissement. Autorités.

92 1,034,000 hab. » »

1712 2,099,000 — 1,065,000 en 20 ans. South.

1792 4,088,000 — 2,000,000 80 Beauford.

1841 8,205,000 —4,117,000 49 Rec off.

320 ELEMEINTS DE STAITSTIQLE.

pas se faire ^d'illusion sur cette plaie de la société européenne : elle est incurable. Tous les moyens essayés, non pour guérir le mal, seulement pour le pallier, n'ont abouti qu'au désappointement. J^es colonies d'indigents de la Hollande et de la Belgique ont disparu peu d'années après leur création. Les établissements anglais, à la Nouvelle-Zélande , à Sierra-Leone, dans l'Afrique méridionale , sur la côte nord de l'Australasie, n'ont éprouvé que des revers. Ceux des Belges, sur le littoral américain, et les nôtres, aux Marquises et aux îles de la Société, ne peuvent échapper au même sort. Les transmigrations volontaires d'Irlande au Canada, n'ont produit aucun effet perceptible. L'invasion de nos départements du Nord, par les ouvriers belges, et celle des provinces occidentales de l'Angleterre , par les paysans irlandais , n'opèrent qu'un faible soulagement individuel, et n'exercent aucun bien général. Ces émigrations sont fort nuisibles aux pays qui les reçoivent, et ne sont point seçourables aux pays d'où elles sortent *. Qu'est-ce donc que le départ de 30 à 40,000 hommes quand un ou deux millions surchargent la société? et quelle assistance la population peut-elle éprouver parce qu'un homme sur cent mille aura renonce librement à sa patrie. Remarquez que, dans ce cas, ce sont tou-

" 11 y a 25,638 étrangers dans les bagnes et les maisons centrales de détention, condamnés pour crimes par les cours d'assises; c'est 1 sur 18 détenus; savoir : dans les bagnes 581, ou 1 sur 13 ; et dans les maisons de détention 766, on 1 sur 23.

jours les gens d'élite, les trayailleurs qui émigrent ; et que, derrière eux est laissée, dans l'abandon, la population improductive et nécessiteuse des vieillards, des femmes et des enfants.

Lorsque les peuples de l'antiquité étaient afiQigés de cette funeste surabondance d'êtres humains, ils chargeaient sur leurs chariots leurs familles et un approvisionnement de blé, qui pût les nourrir pendant plusieurs mois^, et ils allaient à la recherche de terres vacantes, dont l'étendue et la fertilité promissent de satisfaire à leurs besoins. L'histoire de nos ancêtres, les Gaulois, nous les montre souvent, au nombre de 400,000, entreprenant ainsi de transporter leur patrie dans une nouvelle région *. Cette cruelle nécessité se reproduit, de nos jours, avec une fatalité plus grande encore , car il est impossible de la combattre par les mêmes moyens. On ne peut changer de place en Europe, on ne peut y faire un pas sans trouver les clôtures de la propriété et les délimitations des États. Ce sont vraiment bien d'autres barrières que la grande muraille de la Chine. Si la Belgique, qui est trop à l'étroit dans le territoire que la politique lui a fait, prenait seulement quelques arpents dans les bois déserts du Luxembourg, le monde serait mis en combustion par la diplomatie. 11 n'y a point, pour les transmigrations modernes, d'autre chemin que

* Les HeWétiens, Caes. i. 1, c. 30. Les CImbres, les Teutons, Phitarq. v* âc Marins.

322 ÉLÉMK^TS DE STATISIIQIE.

celui des mers, ni d'autres pays que ceux situés dans un autre hémisphère, à la distance des antipodes. C'est dire assez que leurs projets sont impraticables, car comment transporter si loin de grandes populations? Chacun des 80,000 criminels que l'Angleterre a envoyés à Botany-Bày, lui a coûté bien plus qu'il ne faudrait pour soutenir une nombreuse et honnête famille» Pour créer une population de 1,500,000 esclaves aux Antilles, il a fallu, pendant trois siècles^ le concours de tous les négriers des marines de l'Europe , avec l'intérêt mercantile le plus stimulant qui ait jamais été offert au commerce, puisqu'il donne encore aujourd'hui quatre capitaux pour un, en présence des flottes de France et d'Angleterre, combinées pour s'opposer à ce trafic odieux.

Il suffit de cet exemple pour montrer l'impossibilité de transporter, dans les contrées lointaines d'outre-mer, les populations dont l'Europe occidentale est surchargée et qui, d'ici à dix ans, s'élèveront probablement à vingt millions. Sans doute les mêmes obstacles ne s'opposent point à ce que ces populations s'établissent en Afrique, et qu'elles rélèvent les colonies romaines, depuis le Nil jusqu'au Maroc, dans ces régions ," qui n'attendent, pour redevenir fertiles, que le retour de la civilisation. Mais il faudrait, pour cette œuvre grande et bienfaisante, une entente cordiale, sincère et durable, entre les principales puissances du monde politique ; et quelque urgente qu'elle soit dans

CH. X. — FAFfS SOCUtX COINSTATÉS. 323

cette question de vie ou de mort, ce serait se faire illusion que de ne pas en désespérer.

La France n'a pas à redouter le fléau d'une population plus grande que la production de son territoire; il existe un parfait équilibre entre le ncnnbre de ses habitants actuels et l'étendue des terres qui doiyent les nourrir. La preuve vient d'en être donnée par deux mauvaises années successives , dont les récoltes incomplètes ont suflî cependant à la subsistance du pays ; car il fatit reconnaître qu'une importation de céréales de quatre millions d'hectolitres ou seulement un 30« de l'approvisionnement nécessaire, est une mesure encore plus politique qu'économique, et plutôt destinée à rassurer les esprits qu'à pourvoir à la consommation. Toutefois , il est évident que si , au lieu de 1,300 personnes par lieue carrée, nous en avions eu 2,100, comme l'Angleterre et la Hollaude, la famine eût été inévitable, puisque trois pers<^nes auraient dû vivre de la part de deux. Il est également certain qu'avec une population moindre d'un tiers , nous aurions encore été réduits à la famine, si nos cultures n'avaient rapporté que huit hectolitres par hectare, comme sous Louis XIV, au lieu d'en produire treize. 11 faut donc, pour arriver à l'équilibre qui résulte d'un heureux ordre de choses, non-seulement que la population se maintienne dans une proportion rationnelle avec l'étendue du i)aj s , mais , de plus , que ses pi-ogrès soient suiAÎs pas à pas par ceux de l'a-

324 ÉLKMEINTS DK STATISTIQUE.

griculture ; condition qui implique la division des propriétés, puisque une grande production dépend de rintérêt qu'apportent à bien cultiver leurs champs un grand nombre de propriétaires. En Angleterre , où il n'y en a pas 600,000, il y a tant de terrains détournés de la production alimentaire, que la quote-part de chaque habitant dans le domaine agricole, ne s'élève pas à 30 ares; elle est, en France, de 82 ou presque triple.

Pour atténuer les mauvais effets de cette, insuffisance , l'agriculture anglaise déploie une grande habileté ; mais ses efforts sont impuisi^nts pour produire seulement les trois cinquièmes de la consommation du blé : il en faudrait 48 millions d'hectolitres , elle n'en peut donner que 27 ; et encore, la science qu'elle y met, rend-elle le pain si cher que les classes laborieuses sont presque constamment dans une cruelle disette. Cette déiresse paraît d'autant plus grande et plus extrait rdinaire, qu'elle se montre au milieu de tous les raffmements do la civilisation, dan6 une société parvenue au plus haut degré de richesse, de luxe et de splendeur. Deux causes concourent à la produire. L'une est la conservation ou même l'agrandissement de l'ancienne propriété féodale, dans un pays dont la population a décuplé depuis le temps de l'institution des fiefs. L'autre est un accroissement prodigieux des classes indigentes, qui semblent d'autant plus prolifiques qu'elles sont plus misérables. On dirait vraiment qu'elles préparent, en se

multipliant, des projets de vengeance, tels que la guerre servile des Romains , ou l'insurrection sanglante des serfs de Gallicie.

Le phénomène de ce débordement de créatures humaines, vouées, dès leur naissance, par la pauvreté et le malheur, à une mort prématurée, mérite que nous cherchions à lixer son origine en appelant, pour l'éclairer, le secours de chiffres historiques inédits.

La Statistique , en sondant la profondeur du passé, découvre avec surprise que, du xiv« au xvp siècle, la société féodale demeurait immobile, comme si elle était privée de vie. Dans chaque génération, le père et la mère étaient remplacés par deux de leurs enfants, les autres périssaient sans qu'on eût le temps de les compter; la famille restait donc héréditairement la même, et la population n'éprouvait aucune augmentation. Les guerres intestines , les famines périodiques , la peste noire, la suette contagieuse, le mal des ardents dévoraient les hommes à mesure qu'ils surgissaient en ce monde , et ne laissaient rien de cette multitude qui, de nos jours, double en 50 ans les populations des États européens. £n voici des témoignages certains.

En 1328, sous Philippe de Valois, la France avait, d'après un état de subsides, 2,500,000 feux, ou 1 millions d'habitants. 472 ans après, en 1 700, sous Louis XIV , un recensement fait connaître qu'elle en possédait 19,000,000. L'accroissement

326 ÉLÉMEINTS DE STATISTIQUE,

annuel, comparé à la populatioa moyenne, n'avait été que de 1 4,200, ou un sur 680 ; il devait être naturellement cinq à six fois aussi grand. L'extrême mortalité absorbait la différence.

En 1 570 , sous Elisabeth , TAngleterçe avait une population de 5 millions d'habitants. En 1688, sous Guillaume d'Orange, elle en comptait 5,500,000. L'accroissement n'avait été, pendant cette période de 1 18 ans, que de 4,300 chaque année, ou uiisur 1220. Il était moindre de moitié que celui de la France. Au xix® siècle, nous le verrons devenir 21 fois aussi grand. La révolution, qui délivra le pays de la dynastie des Stuarts, opéra un grand changement dans la population de l'Angleterre ; elle lui donna plus de liberté, de sécurité, d'aisance, et son accroissenient tripla. C'était encore bien peu, car il n'excédait pas 12,000 personnes par an, ou un sur 447. Ce terme fut celui du temps de la reine Anne ; et quoiqu'il soit sextuplé aujourd'hui, il ne doit pas nous surprendre , puisque c'est celui qui nous est donné pour la France, sous les règnes de Louis X TV et de Louis XV, pendant une période de 71 ans.

Sous la domination des trois Georges , Taccroissement s'augmenta irrégulièrement , selon les événements, variant entre un sur 245 et un sur 1 1 5 ; mais tout à coup il retomba à la proportion des temps désastreux , entre 1790 et 1801, pendant la gu^re acharnée et chanceuse que la République française fit à l'Angleterre. Pendant cette ère de batailles n^a-

en. X. — FAITS SOCIAliX COINSTATÉS. 327

vales aussi terribles pour les vainqueurs que pour les Yaiocus^'y il ne resta annuellement au pays qu'un excédant de 19,700 personnes, au delà des décès. C'était la même proportion d'un sur 445, qui avait eu lieu lors des campagnes de Marlboroug contre Louis XIV ; et le peuple anglais paya exactement au même prix que les lauriers de Blenbeim le ministère de William Pitt. Il faut toutefois reconnaître que les succès de l'bomme d'Etat surpassèrent immensément c«ux de l'homme de guerre. On peut même dire qu'aucun souverain n'exerça sur l'Europe une influence aussi grande, aussi prolongée et, en même temps, aussi désastreuse. Le système de Pitt remua le monde, comme s'il eût été le levier d'Archimède. C'est l'argent qui lui servit de point d'appui ; mais il fit payer cher à son pays la force qu'il eu obtint. Il endetta l'Angleterre de neuf milliards et demi , pendant les guerres contre la Bépublique , et de 24 , pendant celles de l'Emptre , non compris un milliard et demi de papier-monnaie. C'était 34 fois le revenu de l'État sous Georges III, et 200 fois celui de son prédécesseur. Pour tirer du peuple une si prodigieuse richesse, il fallut, par mille artifices, lui arracher jusqu'à son der-

* Dans la bataille navale du 13 prairial an u (ler juin 1794) le vaisseau le Jemmape, à bord duquel Tauteur était artilleur, eut 500 bfwinles tués ou blessés à mort, sur 1000 horamea d*équU Piage et de garoisoa. U n'avait pas 100 hommes capables de faire la manœuvre lorsqu'il arriva devant Brest, sans mâts, sans gouvernail et près de couler bas. En rentrant à Portsmouth, la flotte anglaise était dans le jnéme état.

328 KLÉTVIEM'S DE STATtSÏIQLE.

nier schelling, engager éterneUement son avenir, et qui JMS est, réduire les classes inférieures à la plus cruelle misère , celle qui n'a d'autre terme que la mort. Il fallut, pour alimenter cette multitude, créer une liste civile dés pauvres , qui s'élevait , en 1822, à 222 millions de francs. Les documents parlementaires énuméraient , en 1 803 , par localités , 1,041,000 indigents soldés, qui faisaient un huitième de la population. Encore cette proportion était-elle doublée, dans plusieurs provinces, et les pauvres officiels s'y élevaient-ils au quart des habitants. On calculait qu'il y avait :

Dans le Wiltshire. . . un pauvre stipendié sur 4.38 hab.

— le Berkshire. . . un — 4.91 — - rOxfordshire. . . un — 6.07

— le Buckinghamshire un — 5.58

Le temps, qui adoucit les malheurs des hommes, n'a pas eu le pouvoir de cicatriser ces plaies douloureuses; et la détresse des prolétaires s'est perpétuée , malgré une longue paix , jusqu'à ce jour. En 1837, les paroisses de Londres avaient à leur charge 77, 186 pauvres patentés, ou le 20® des habitants de la capitale, non compris aucun des indigents, qui n'étaient pas reconnus comme tels, et qui auraient doublé cette population. Il y avait, parmi les premiers seulement :

13,972 individus atteints de la fièvre intermittente 1 sur 5.5 7,017 — de la fièvre continue 1—11.

5,692 — du typhus 1—14.

On comptait donc 37 pei^sounes sur cent, atta-r

quées par ces maladies, exclusivement à toutes les autres. Aussi, dans les paroisses de la métropole , habitées plus particulièrement par les pauvres, la mortalité était-elle du quadruple de celle du reste de la ville.

Dans la plupart des grandes cités de TAngleterre , les loyers étant d'un prix trop élevé pour les ouvriers , ce sont les caves qu'ils habitent. A liverpool, un septième de la population demeure dans 7,862 caves. A Manchester, un huitième des ouvriers n'a pas d'autre asile. A Glascow, c'est également la retraite de 30,000 journaliers irlandais. En 1837, la fièvre ayant atteint cette colonie , il mourut 21,800 personnes ou 72 sur cent. On voudrait pouvoir dire que ce fut une année malheureuse, mais les mêmes faits se reproduisent continuellement. De 1 838 à 1 844 , sur un nombre moyen de 21,152 enfants au-dessus de cinq ans, recensés à Manchester, il y eut une mortalité de 20,726 , causée par la mauvaise nourriture , l'air vicié des logements, la malpropreté, et surtout l'usage meur trier d'empêcher les cris des enfants, et de se délivrer du soin de les garder, en leur administrant des narcotiques.

Tant de causes (te mortalité réunies sembleraient devoir diminuer la population. Loin de produire cet eflfet, elles font de la vie une sorte de jeu effréné , dans lequel , à force de multiplier les chances, on obtient le triste avantage de faire excéder le nombre des morts par celui des vivants. Plus la

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misère est grande , plus cet excédant s'accrott et plus la société est surchargée d'êtres humains, qui sont pour elle un fardeau , et qui ^ tôt ou tard , deviendront un danger. On conçoit mal d'abord icomment cette foule affamée y maladive , émaciée, peut s'abandonner à un tel penchant , au lieu de concentrer toutes ses facultés dans la recherche des moyens de subsister. On s'étonne de voir sortir, d'une pareille source, une surabondance d'hommes trois à quatre fois aussi grande que la reproduction ordinaire des peuples qui vivent dans l'aisanee domestique, au milieu de tous les biens de la civilisation. On est tenté de révoquer en doute la possibilité de ces effets et la misère publique , qui y à la fois, déciment les populations et doublent le nombre des individus qui les composent. C'est cependant un phénomène social dont on ne saurait douter; et l'Angleterre, comme Tlrlande, en fournit, dans sa Statistique, des témoignages irrécusables.

Dans la dernière moitié du iviii* siècle , lorsque sa situation était analogue à celle de la France, l'accroissement décennal de ses habitants ne différait pas essentiellement du nôtre. Il fut diminué énormément, de 1790 à 1801 , par les pertes de la guerre; mais, dans la période suivante , entre 1801 et 1811, l'Angleterre étant réduite au\ dernières extrémités, privée de numéraire, de commerce , de subsistances , payant le blé 50 francs l'hectolitre, par un terme moyen , et nourrissant 97 1 ,000 fa-

milles de pauvres , il se fit alors une révolution sociale fort étrange et dont l'histoire n'offre sans doute pas un autre exemple. Les prolétaires , sous Texcitation de la loi qui les stipendiait, commencèrent à se multiplier prodigieusement ; et ils ont continué de le faire jusqu'à présent, malgré même les restrictions tardives apportées à ce fatal système de charité. On pourra juger de l'étendue et de la persistance de ce fléau, par le tableau suivant, qui montre l'accroissement de la population de l'Angleterre, depuis le commencement de ce siècle.

• Périodes. Pop. moy. ann. Accrolss. ann. Kapp. proport. 1801 à 1811 9,017,000 129,100 1 sur 75. habit.

£n40ans. 11,980,000 175,725 1 sur 68.

Ainsi, pendant cette longue période de quarante ans, l'accroissement de la population de l'Angleterre, comparée au nombre moyen , annuel de ses habitants, a été d'un individu sur 68. C'est presque trois fois celui de la population de la France, pendant la même étendue d'années. Maintenant , l'Angleterre doit posséder 1 7 millions d'habitants, ou cent pour cent de plus qu'en 1801 .

Le gouvernement anglais , justement alarmé de cette invasion menaçante , a pris de nombreuses mesures pour en diminuer les effets ; il a ouvert à l'émigration : le Canada,la Nouvelle-Ecosse, l'Afrique méridionale, le Honduras ; il a même favorisé

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celle aux États-Unis. Rien n'a réussi ; raccroissement gagne de plus en plus , comme une inondation désastreuse; et M. Farr vient de calculer qu'en 1851, le Bojaume-Uni sera peuplé de plus de 30 millions d'habitants, ce qui élève à trois millions raccroiss^nent naturel de dix années. C'est un homme sur neuf.

Il est évidemment impossible que la production des terres, les débouchés extérieurs pour l'industrie manufacturière , la fortune publique et jusqu'aux établissements religieux , charitables, répressifs s'agrandissent dans cette énorme proporr tion ; et il faut avouer qu'il y a, dans cette funeste multiplication de l'espèce humaine, une cause de ruine entièrement nouvelle pour les contrées de l'Europe moderne, et bien plus redoutable que tous les autres désastres , puisqu'on n'a aucun moyen de la prévenir ou de la détourner.

A quoi tiennent cependant les destinées des nations ! Si l'illustre Fox fût resté dépositaire du pouvoir, le germe de ces maux ne se serait point développé; mais son rival l'emporta, et fit régner sur l'Angleterre son dangereux système. Depuis soixante ans, deux générations d'hommes d'État, admirables par leur talent, leur caractère et leur courage, ont pris ce système fatal, pour but de leurs nobles et patriotiques efforts, l'une en l'attaquant, l'autre en cherchant à arrêter les calamités dont il est la source. C'est par leurs soins réparateurs que la taxe des pauvres a été réduite à moi-

tié ; — les maisons de travail organisées ; — l'émigration rendue moins difficile ; — les lois céréales abolies ; — les objets de consommation dégrevés ; — la contribution foncière établie ; — et la Chambre des communes réformée.

Notre plus respectueuse vénération est due aux auteurs de ces lois bienfaisantes ; mais, nous le disons à regret , ces remèdes n'agissent qu'avec une lenteur désespérante ; ils n'empêchent de s'accroître ni la population ni la misère des classes inférieures ; et l'on peut croire, non sans raison, qu'ils sont impuissants pour guérir la gangrène profonde, qui, sous le régime des vieilles institutions de l'Angleterre , continue de ronger le corps social. Quelles que soient les modifications partielles qu'ils ont produites, comment espérer qu'on puisse oc<;uper sans cesse et faire vivre de son travail , cette tourbe de prolétaires des fabriques, qui n'était, en 1800, que de la moitié de la population , et qui , maintenant, en forme plus des trois quarts? — Gomment arrêter la déserticm des campagnes dont les ouvriers étaient à ceux des villes, en 1790, comme deux sont à un, tandis qu'en 1 84 1 , c'était déjà l'inverse? — Gomment repousser de l'enceinte de Londres, ces hordes de provinciaux, qui viennent y chercher à gagner leur vie, et qui, en 40 ans, en ont doublé la population, l'élevant à la proportion monstrueuse du septième des habitants de l'Angleterre? — Gomment rétablir la famille avec sa surveillaiiœ , ses raditions, ses bons exemples, parmi tous ces ou-

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vriers isolés, abandonnés à euK-méflies dès Lear enfance, et entraînés à mal faire par leiur inexpérience ou par la contagion de la perversité? — Comment éviter la promiscuité des sexes et des âges, dans les caves où se blottit cette malheureuse population, dans les échoppes à genièvre où elle va ^ 'enivrer, dans les fabriques où elle est à rangs serrés , et surtout dans les mines où travaillent pêlemêle, hommes, femmes, enfants^ réduits, par la chaleur de ces lieux souterrains, à ne porter absolument aucun vêtement ? — Comment nettoyer les cloaques de cette vaste Babylone , qui renferme , dit-on, 80,000 femmes publiques, parmi lesquelles, si Ton en croit la Société formée pour donner un asile aux jeunes filles, se trouvent 14,000 prostituées au-dessous de quinze ans, et même un grand nombre, qui n'en ont pas douze ? — Comment surtout remédier à rabrutissement que causent la misère et l'usage des liqueurs alcooliques, et dont le premier effet est d'ôter à l'homme, toute prévoyance du lendemain, toute retenue dans ses instincts égoïstes et grossiers et même toute affection pour ses propres enfants qu'il multiplie à outrance, comme s'il s'agissait de repeupler la terre après^e déluge? — Comment enfin restreindre cette funeste multiplication, qui est passée dans les habitudes pc^ulaires et qui est érigée en devoir social et religieux, lors même que l'enfant qui va naitre n'aura pour gîte qu'un terrier, pour nourriture, que le sein desséché d'une femme malade, pour

apaiser ses cris, qu'un poison stupéfiant ; et, s'il échappe à la mort , un travail , à Tàge de cinq ans , de quatorze heures par jour, au fond d'une mine de houille ou dans l'atmosphère empestée d'une boyauderie?

Il faut l'avouer : aucun fléau n'égale celui d'un accroissement désordonné de la population. C'est une source intarissable de calamités. Mais , n'oublions pas que la bienfaisance a des inspirations imprévues pour calmer les douleurs de l'humanité. Jamais assurément elle ne pourra trouver un objet plus digne de ses pieux eiforts.

Quand on rapproche des chiffres qui expriment l'accroissement de la population de TAngleterre, ceux fournis, pour les mêmes périodes, par la Statistique de la France, on trouve des différences extraordinaires et d'autant plus frappantes qu'elles se produisent à l'égard d'un phénomène naturel et social, commun à deux pays, dont les affinités sont grandes et nombreuses. On en pourra juger par le tableau suivant, qui énumère l'accroissement de la population de la France , depuis le commencement de ce siècle.

£poqâe8. Pop. moy. ann. Aocroiss. &dd. Rapp. proport. 1801 à 1811 28,220,000 174,373 1 sur 262 hab.

En 20 ans. 30,845,000 172,029 1 sur 180.

Ces nombres sont d'accord avec les grands évé-

nements historiques de chaque période. Le moindre accroissement de la population de la France eut pour époque 1801 à 1811, pendant les guerres sanglantes de l'Empire^ contre l'Europe. La période suivante comprend encore cinq ans de guerre, mais elle embrasse aussi cinq ans de paix ; et ce fut assez, pour réparer vingt-quatre ans de batailles meurtrières, en élevant l'accroissement de 18 pour 100.

Mais Taccroissement le plus considérable eut lieu, sous la restauration, de 1821 à 1831 ; il répara toutes les pertes faites par un quart de siècle dont chaque jour fut marqué par des destructions d'hommes. L'augmentation fut de 72 pour 100 du terme de la période précédente.

De 1831 à 1841, l'accroissement s'est ralenti, dans la proportion d'un tiers, par les irruptions du choléra, par l'émigration militaire et civile en Algérie, et surtout par les progrès de la prospérité publique, qui atténuent la multiplication des hommes, en imposant des conditions plus difficiles à leur existence sociale. L'augmentation n'est, année * moyenne, pour cette dernière période que d'un sur 200 habitants. C'est la plus lente qu'il y ait maintenant en Europe; elle donne 139 ans à la période de doublement de la population de la France, tandis que celle de l'Angleterre sera doublée avant un demi-siècle. Le calcul indique que, dans l'hypothèse de la persistance de l'ordre actuel des choses dans les deux pays, la France aurait , en l'an 1980, 66 millions d'habitants ou moins de 2,500 par lieue

carrée, tandis que F Angleterre est menacée d'avoir, dès Fan 1915, une population de 30 millions, qui fait 4,000 personnes par lieue carrée moyenne. La quote-part de chaque habitant, y compris les terres stériles et toute autre sorte de surface, serait encore en France de 80 ares; elle ne serait plus que de 50 en Angleterre; terme dont TinsufiSsance est manifeste et exclut toute possibilité de laisser se prolonger encore longtemps l'ordre social qui conduit à une telle issue.

Mais plutôt que de spéculer sur l'avenir, examinons le présent, et rechej*chons jusqu'à quel point agit sur sa prospérité, l'accroissement actuel de la population.

Une estimation rapprochée des terres cultivées de l'Angleterre leur attribue une étendue de 4,650,000 hectares ou 2,351 lieues carrées. C'est pour une population de 15 millions, 31 ares par personne, c'est-à-dire bien moins que Je nécessaire, dans les années moyennes.

£n France, les constatations cadastrales et statistiques attestent que les cultures ont 27,654,000 hectares ou 14,000 lieues carrées. C'est pour 34 millions d'habitants, 81 ares chacun ou, comparativement à l'Angleterre, 266 pour 100. Ce serait trop si le blé donnait 20 hectolitres par hectare; mais c'est assez puisqu'il en donne 13. La différence entre ces deux termes est la réserve de l'avenir, et Bera certainement son ouvrage. Mais rien ne presse dA&s un pays qui, au lieu d'accroître sa popula-

tion^ chaque année, comme l'Angleterre, de 14,500 individus par million d'habitants, ne l'augmente tout au plus que de 5,000 ou d'un tiers seulement. Ce pays n'éprouve, dans les temps ordinaires, ni la nécessité d'interroger sans cesse, avec crainte, les marchés publics, pour savoir s'ils peuvent fournir à la subsistance de la population, ni la crainte plus grande encore qu'inspire l'énorme accroissement de cette population, lorsqu'on prévoit que le terme qu'elle doit bientôt atteindre, ne laisse aucun espoir de pouvoir la nourrir.

Rendons grâces à Dieu de l'ordre admirable qui, dans notre société civile, résulte de la pondération de ses éléments et du parfait équilibre existant entre l'étendue de notre territoire, la production de nos cultures et le nombre des habitants de la France. Ces trois éléments constituent, par les rapports numériques, qui les lient et les combinent, les principes vivifiants de la prospérité publique et de la puissance nationale. Leurs proportions qui proviennent du hasard des événements, semblent avoir été réglées par les plus sages prévisions.

r Le pays est assez vaste pour contenir un grand peuple ; il était bien moins riche et bien moins peuplé quand il sut résister à l'Europe et même la dominer.

T La culture surpasse par l'abondance de ses produits, par leur variété et par leur richesse, celle de toutes les grandes puissances, à la seule exception de l'Empire russe, en ce qui concerne

la quantité des céréales ; elle donne, année moyenne, à chaque personne, trois hectolitres de grains et OB hectolitre de vin, lorsque TAngleterre, malgré son agrieultore supérieure, ne peut fournir, à chacun de ses habitants, que deux hectolitres de céréales, dont plus de la moitié est convertie en bière et en eau-de-vie.

3" L'industrie crée une richesse égale à la moitié de celle de Tagriculture. Sa fortune doubla une première fois, de 1788 à 1812, puis une seconde fois, de cette dernière époque jusqu'à présent. Elle pourvoit à presque tous nos besoins, et rien n'empêche qu'elle puisse un jour, comme maintenant celle de l'Angleterre, devenir l'usine où se fabriqueront les produits consommés par les peuples du monde entier. Mais le Ciel nous préserve d'un tel succès, qui ne peut s'acheter que par la misère la plus déplorable des classes inférieures.

4^ La population n'est pas assez grande pour surchaîner l'État du plus pesant dé tous les fardeaux pubUcs, celui des hommes. Mais elle est asse2 nombreuse pour armer, encore, un million de volontaires et quatre millions de gardes nationaux. C'est plus qu'il ne faut pour garantir efficacement l'indépendance du pays.

La Statistique constate complètement les faits sociaux que nous venons d'énumérer sommairement ; en interrogeant les chiffres qui les expriment, elle en conclut un résultat général, digne de prendre place parmi les plus grands événements

de l'histoire des sociétés humaines. C'est que la France, par les effets bienfaisants de son organisation civile, de ses libertés politiques et des progrès de rintelligence de ses populations , joints aux dons naturels de son territoire et de son climat, est devenue, de nos jours, l'État le plus prospère de l'Europe et le pays du mondecivilisé qui possède au plus haut degré les éléments de la fâieité publique.

Après avoir exposé succinctement, dans ce programme, quels sont les éléments statistiques de la Société civile, il nous serait possible d'énumérer, de la même manière, les éléments de la Société politique de l'Europe. Mais ce sujet a trop d'importance pour être resserré dans les limites étroites qu'il faudrait lui tracer. D'ailleurs, il suffit au but que nous nous étions proposé d'avoir donné des exemples nombreux et choisis des applications de la Statistique à l'histoire et à l'Économie sociale, et d'avoir indiqué les études utiles que l'on peut faire pour obtenir, des chiffres épars dans les annales des peuples anciens et modernes, des lumières propres à éclairer une foule de questions du plus grand intérêt. C'est là l'unique objet de l'esquisse que nous venons de présenter, et qui n'est rien de plus qu'un sommaire. 11 faudrait, pour traiter ce curieux sujet comme il mérite de l'être, des développements numériques étendus, avec leurs

CH. X. — FAITS SOCIAl\ CONSTATES. 311

déductions et la citation des sources authentiques d'où proviennent les faits, détails dont nous avons dû nous abstenir ici. Cependant, nous espérons que , malgré notre extrême brièveté , les esprits studieux et intelligents discerneront, dans cette analyse, quels services la Statistique est appelée à rendre aux peuples qui feront, de ses opérations, un moyen usuel de rechercher la vérité, et quelles habitudes de logique et de précision acquerront les affaires publiques, quand elles seront traitées avec le secours de termes numériques scrupuleusement exacts. C'est une impérieuse née^sité dans tout pays de libre examen ; car, ainsi que Ta remarqué l'illustre Goethe, non-seulement les chiffres gouvernent le monde, mais encore ils enseignent comment le monde est gouverné.

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