CHAPITRE PREMIEft
Définition et objet de la Statistique. — Origine et diffusion de cette Science.
La Statistique est la Science des Faits sociaux ^ exprimés par des termes numériques.
Elle a pour objet la connaissance approfondie de la Société, considérée dans ses éléments, son économie, sa situation et ses mouvements.
Elle a pour langage celui des chiffres, qui ne lui est pas moins essentiel que les figures à la géométrie et les signes à Talgèbre;
Elle procède constamment par des nombres, ce qui lui donne Je caractère de précision et de certitude des sciences exactes.
Les travaux, qui se parent de soq n^n san^ avoir son objet et son langage, ne lui appartiennent point puisqu'ils sont en dehors, des conditions de son
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existence. Ainsi, des Statistiques sans cliiffres ou dont les chiffres n'énumèrent point des Faits sociaux ne méritent pas le titre qu'elles empruntent. U en est pareillement des Statistiques morales et intellectuelles; car, c'est une vaine tentative que de vouloir soumettre au calcul l'esprit ou les passions, et de supputer, comme des unités définies et comparables, les mouvements de l'àme et les phénomènes de l'intelligence humaine.
- La Stàtidiqùe constitue une science de Faits, çoinnipJ'hi§toirG-,.la géographie et les sciences na-
.tuFeîlés.'Elhe.iBSt, comme l'astronomie et la géodésie, une science de Faits numériques.
Elle ressemble «M'histoire, en ce qu'eUe recueille, comme elle , les faits présents et passés ; mais elle en diffère essentiellement, car, au lieu de s'arrêter aux événements extérieurs de la vie des peuples, elle s'efforce de pénétrer dans leur vie civile et intime, et de découvrir les éléments mystérieux de l'Économie des sociétés. Au contraire de l'histoire^ qui concentre presque toujours l'intérêt de ses ré^ cits sur les batailles et les conquêtes, la Statistique s'occupe surtout des bienfaits de la paix.
La géographie n'a de rapports avec la Statistique que par les travaux qu'elle lui emprunte, et qu'elle s'approprie. La première décrit les contrées, la seconde analyse les sociétés; l'une raconte ou disserte ; l'autre calcule et analyse ; il n'est guère possible de moins se ressembler, pe toutes les sciences, l'Économie politique ^\
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celle qui est liée à la Statisticpie le plus intimement. Toutes deux ont pour but d'améliorer Fétat social, en guidant , par les lumières d'une liante raison , les pouvoirs administratifs et politiques. Alais la première est une science transcendante , qui plane avec audace dans la région la plus élevée des systèmes spéculatifs, tandis que la seconde est seulement une science de Faits, qui énumère, par des chiffres rapides, les besoins des populations , leurs progrès de chaque jour, et chacune des particularités heureuses ou fatales de leurs destinées. Elles ont l'une comme l'autre le désavantage d'être peu populaires, alors même qu'elles dévouent tous leurs efforts aux intérêts des peuples. C'est un malheur irrémédiable , car il tient aux formes scientiliques et obligées de leur langage; l'Économie politique procédant par abstraction, comme les sciences philosophiques, et la Statistique ne pariant que par des signes numériques , comme les sciences exactes.
Néanmoins , parmi les connaissances humaines , il en est bien peu qui n'aient recours aux services d^ la Statistique et qui ne la prennent pour auxiliaire. L'histoire reçoit d'elle des chiffres lumineux, qui montrent la réalité des choses ou leur imposture , et les calculs qu'elle lui emprunte, prouvent, après vingt-cinq à trente siècles, la véracité d'Hérodote, l'exactitude de Thucydide et les erreurs de Diodore. La géographie lui doit ses meilleurs matériaux, ceux qui, formés de termes définis rigoureusejmnti échappent à la versatilité des jugements des
1 elj':mk> rs de statistïqi e.
hommes, et ne sont altérés ni par l'influence des temps, ni par celle des lieux. Enfin, TÉconomie politique s'enrichit de ses travaux , et lui demande continuellement les Faits numériques et les supputations qui servent de bases à ses théories ou qui en justifient les déductions.
La Statistique s'applique sans cesse à toutes les transactions sociales, soit explicitement par de grandes opérations, soit par des opérations de détail presque imperceptibles.
Dans la vie privée, elle prend L'homme à son premier jour ; elle le considère comme une unité , qu'elle ajoute d'abord au nombre général des naissauces, et qu'elle reproduira, peut-être, pendant un demi-siècle, dans les cadres des recensements de la population. Elle le compte à vingt ans, dans les rangs de l'armée, ou bien elle l'enregistre parmi les mariages. Elle le fait figurer dans la classification des professions si multipliées et si diverses ; elle lui assigne une place parmi les capacités politiques et jusqu'au faîte des illustrations du pays; puis elle le range enfin dans une colonne fatale, celle où chacun figure pour la dernière fois , et où viennent aboutir les vanités humaines. Mais, combien de fois, avant la catastrophe du drame de son existence, le faitelle reparaître dans ses chiffres? Au jury, aux élections, à la chambre, c'est un suffrage, un vote, une voix qui le représente, et qui parfois fait pencher la balance de la justice ou celle des destinées de l'État. Possède-t-il des terres, des manufactures? alors,
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il dispose d'une grande quantité de travail et de richesses, et il devient la racine des nombres, qui expriment la production agricole ou industrielle et tous les intérêts qui accompagnent la fortune. N'est-il qu'un pauvre prolétaire? la Statistique recherche utilement si les objets de consommation nécessaires à ses besoins, ont un prix qui soit en équilibre avec le prix de ses salaires. Elle lui indique l'avantage d'acîcumuler ses épargnes au lieu de les dissiper ; elle jette des lumières sur les établissements de bienfaisance , qui doivent le secourir dans sa détresse. Sans doute elle n'a pas le pouvoir d'agir; mais elle a celui de révéler, et heureusement de nos jours , c'est presque la même chose. Jadis, le cri du peuple était : Si le roi savait î Jfaintenaut l'autorité sait tout; il suflBt de quelques chiffres pour lui faire connaître les abus. Il y a quinze ans , la mortalité des enfants trouvés était dans quelques hospices de vingt-cinq sur cent. La Statistique dénonça ce méfait et cette mortalité est aujourd'hui réduite de plus de moitié. Sans elle, on eût continué d'ignorer que, depuis cent ans peut-être, il y avait des hôpitaux où la mort emportait le (piart des malheureuses créatures confiées à leur meurtrière charité.
La Statistique n'est pas moins nécessaire à la vie publique des peuples qu'à leur vie privée ; c'est par ses travaux , ses investigations que les grands intérêts de l'État sont élucidés , approfondis et connus ; ses chiffres fournissent les meilleurs arguments, les témoignages les plus péremptoires que l'on ])ro-
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duise chaque jour au conseil du Prince, au Parlement et à l'Académie. L'absence de ce moyen de gouvernement caractérise l'ignorance et la barbarie d'une époque, d'un pays ou d'une administration. En France, il n'y avait point de Statistique sous Louis XIII et Louis XV, sous le Directoire et sous la Restauration. Mais sous les règnes de Louis XIV et de Napoléon , la Statistique fut cultivée , honorée, et placée au rang de science officielle, administrative et politique. La révolution de 1830 lui a rendu le droit de servir l'État.
Les mêmes phases de bonne et de mauvaise fortnne se retrouvent dans toute son histoire, qui embrasse une période de 40 siècles. Les Égyptiens, les Grecs, les Romains, l'employèrent pour seconder leur merveilleuse civilisation dans ses développements, et, au contraire, le moyen âge détruisit ses institutions. C'est bien longtemps après la renaissance des sciences et des arts , que quelques peuples de l'Europe, à commencer par les Suédois, reconnurent les avantages qu'on en pouvait tirer; mais elle lit bien peu de progrès, car elle demeura une science de savants, purement spéculative et sans application aux affaires publiques, ou bien elle fut repoussée par les peuples, qui la prenaient pour une invention du fisc, et par les souverains, qui la redoutaient comme uqc divulgation des secrets de leur cabinet. L'exemple de la France, de l'Angleterre et de la Prusse, commence à dissiper ces vaines craintes; et désormais ses progrès sont assurés