CH. III. — MÉTHODE
coup de temps, de travail , de persévérance, avec toute l'autorité du gouvernement , le lion vouloir des magistrats, depuis les Maires des communes rurales jusqu'aux t'rét'ets, et déplus, une grande tranquillité d'esprit, dans la population, et une disposition pleine de confiance et de sécurité , sans quoi on doit s'attendre a une multitude d'obstacles invincibles.
La méthode d'inductions évitait autrefois tous
on faisait, l'usage le plus étendu et le plus téméraire. Kn voici quelques exemples dont le souvenir est recommandé par les noms les plus illustres.
Au commencement du wnr siècle, Vauban, voulant connaître la production agricole de la "France et le revenu qu'elle donnait au pays, eut recoure à un moyen qui nous semble élrangc aujourd'hui, mais qui ne laissait pas alors d'être ingénieux. Habitué, par la science de la guerre, aux calculs et à l'observation, il fit, en détails, la reconnaissance topographîque de plusieurs parties de nos provinces, et il détermina quelle était , dans un territoire d'une lieue carrée moyenne, l'étendue des terres arables, des vignes, des pâturages, des hois, et quels étaient leurs produits en quantités et eu valeurs. Partant de la supposition que les chiffres qu'il obtint, ne différaient, point de ioas ceux qu'aurait fournis l'exploration de la surface entière du royaume, il les multiplia autant de fois que celle
■M i:\ik\ts df. sT.vrisTRji'E.
surface avait île lii'iii's carrées ; concluant ainsi d'un ù 25,000, en réalité, ou, comme il l'imaginait, d'un à 30,000, aiii indu qu'on exagérait alors d'un cinquième la grandeur du territoire.
Les nombres qu'il a donnés, n'étaient nullement, comme on l'a cru, des cliiflVes vrais, exprimant l'état réel du pavs; ils n'avaient, pour ton) fondement , qu'une induction hardie dont l'excuse était dans l'impossibilité de mieux faire, pour tâcher d'arriver à la vérité.
I n siècle après, aucun progrès n'avait encore été fait. L'n savant agronome anglais, Arthur Foung, avant vainement cherché, eu parcourant nos provinces, des nombres qui en lissent connaître l'état physique cl agricole, imagina v suppléer parle procédé suivant : il porta ses observations sur une carte ycnérale de la France, qu'il découpa soigneusement d'après les indications qu'il y avait inscrites; il pesa chacun des fragments; puis, comparant au poids tolal chacun des poids partiels, il détermina, par les rapports de ces deux termes, chaque sorte de superficie suivant sa nature et sa destination. On ne saurait pousser plus loin la témérité de In méthode de déduction.
I n autre expédient, inoins bizarre, mais prèsqu'aussi hasardé, fut mis en œuvre, en 1790, par l'un des hommes les plus illustres rie cette époque si féconde, l.avoisier. 1-e comité de l'Assemblée nationale, chargé de préparer l'établissement de L'impôt d'après des hases rationnelles, ne trouvant
de données positives nulle part, recourut aux lu-
généraux, devait avoir élaboré, avec les avantages d'un esprit supérieur, tontes les notions statistiques qu'on possédait alors. Dans l'écrit rédigé pour répondre au vœu du comité, [.aïoisicr se servit d'un accessoire qu'on ncdi^eviiil aujourd'hui, et il en lit le fondement de ses supputations. C'est le nombre des charrues qui existaient alors ; il en déduisit l'étendue des terres en culture, puis les quanti tés de la production et de la consommation , ces nombres que nos investigations n'obtiennent qu'avec des peines infinies.
Lorsqu'on étudie les résultats, auxquels Yauhan et Lavoisier sont parvenus, à l'aide de ces procédés étranges, on est fort étonné de leur trouver tous les caractères de la vérité; et. l'on est tente de croire qu'il j a des hommes de génie qui sont doués de la prescience des nombres, et dont l'esprit pénétrant arrive à son but , même en suivant une mauvaise route.
On ne peut refuser ce privilège à M. Decker, qui, en 1 784, n'osant entreprendre un recensement général de la population de la France, déduisit du nombre des naissances, le nombre des habitants, en adoptant la proportion d'une h 25.75. Mais il faut dire que, dans cette application de la méthode d'inductions, il fat guidé par l'exemple de deux statisticiens distingués : Messancc et Moutbvon , et qu'il
56 KLÉMKVrs HK STATISTIQUE.
s'environna de toutes les données qui pouTaient écarter l'erreur.
A nne époque si rapprochée rte nous qu'on ne s'attend guère ii la voie prêter sa date à un exemple nouveau rte cette ancienne méthode, le ministre Chantai s'en "servit délibérément rtans son ouvrage sur l'Industrie. Il y présenta un cadastre de l'agriculture et un tableau rte ses produits, qu'on admit
statistiques, exécutés pendant la période impériale. Pour reconnaître l'erreur rte eette sup|>osition , il a fallu retrouv er les chiffres rte ce travail très-loin des sources qu'on leur attribuait. Le tableau que M. Chantai a donné de l'étendue des terres arables, des vignes, des prés, des bois, n'est rien antre chose que eelui dressé en IN17, par M. Henoet, directeur du cadastre, et inséré par lui (p. 224) dans un rapport au ministre des finances de ce temps. Mais, en examinant ce document, on éprouve un singulier mécompte. On reconnaît qu'alors le territoire cadastré n'excédait pas 7, :!:>(>, 00» hectares ou moins d'un septième de la surface rte la France; el le tableau de M. Hennet, reproduit par M. Chaptal, sans eu indiquer l'origine, est établi sur l'hypothèse que les ii, (175,0(10 hectares restant à cadastrer, el formant les six autres septièmes du royaume, étaient parfaitement identiques avec les premiers, tant dans la nature que dans la destination de leurs terres. Conséquent ment cette simili-
tude n'avait d'autre base, pour chaque centaine d'hectares, que le cadastre de M d'entre eux, d'où l'on déduisait celui de 86, qui était inconnu. En faisant ce travail, 51. Heimet avait prétendu seulement indiquer la forme du tableau général qu'on pourrait exécuter après l'achèvement du cadastre ; et il croyait si peu que les chiffres qu'il hasardait, seraient présentés au bout de deux ans comme des nombres réels, qu'il commença son oniiniération eu disant: <■ Si l'on pouvait tirer de ces résultats partiels, des inductions générales, voici quelle serait, à la lin du cadastre, la Statistique territoriale du rovaume. <> Il lui était impossible de présenter plus clairement le caractère hypothétique de ce tableau; et d'ailleurs, il sutlisait, pour s'en convaincre, d'en examiner la construction.
L'inventaire de la production agricole qu'on Irouve dans le même ouvrage, n'a pas une beaucoup plus grande valeur que la détermination des surfaees. L'auteur annonce qu'il en a tiré les chiffres des états fournis au gouvernement pendant I i années consécutives ; il s'ensuivrait que ces documents remonteraient jusqu'en 18(15, et comprendraient toute la période impériale avec le commencement de la restauration, liais alors comment n'en aurait-on fait aucun usage dans l'Exposé sur la situation de l'Kinpire, au commencement de 1813; œuvre de Statistique, où d'aussi im|H>rtants résultats eussent néeessai renient pris place? Il est
n'i'L'iin qu'on in 1 |>('ss<"'ilait alors rien de scmhlahlr ; et il faut croire que cet inventaire a été établi d'après les aperçus de l'état des récoltes, qui sont envojés chaque année au Ministre par les l'rcfets, et qui sont bien plutôt des documents administratifs que statistiques, puisqu'ils ne résultent que d'appréciations faites en masse. Cependant, et quoiqu'on ne puisse attribuer aucune autre source à cet inventaire, lorsque nous eu avons vérifié les chiffres, en les comparant à ceux des originaux, ils se sont trouvés tout à fait différents ; et la meilleure opinion qu'il soit possible d'en avoir, c'est qu'ils ont été remaniés pour en formel' des mn venues arbitraires, dans lesquels on ue peut reconnaître les nombres officiels.
>ous n'avons pu nous dispenser de citer, quoiqu'il regret, cet exemple notable de la méthode d'inductions, parce qu'il montre comment des hommes reeommandables se laissent entraîner sur la pente qui conduit du connu à l'inconnu; et comment, pour la satisfaction de compléter quelques chiffres vrais par des chiffres déduits, spécieux et trompeurs, ils s'exposent à la dure alternative de faire douter de leur sincérité ou de la rectitude de leur jugement. La seule excuse qu'ils puissent avoir, est la multiplicité des exemples de ces opérations fallacieuses, qui semblait alors autoriser cette étrange manière de rechercher la vérité.
l.e choix d'une méthode rigoureuse est non-seulement nécessaire pour conduire une exploration
statistique à des résultais incontestables, il est même essentiel ii la possibilité de son éxecution, et l'on peut, malgré toutes sortes d'm antres, échouer dans une telle entreprise . par l'unique clfel d'une mauvaise méthode, qui suscite des {d>stacles qu'aucun pouvoir ne saurait surmonter. Deux fois cette seule cause l'a emporté sur la volonté de Louis XIV et sur celle de Napoléon, eu rendant inefficace le projet d'une Statistique, di: la France. A la lin du xvir siècle, et au commencement du lorsqu'on projeta cette ojuvre difficile, au lieu d'en concentrer l'exécution, eu appelant de toutes paris les matériaux qui (levaient servir à la composer, un s'opiniàtra à la l'aire exécuter simultanément dans les provinces et dans les départcmeuls, imaginant que l'on pourrait former une Statistique générale de toutes ces statistiques partielles, 11 en fut tout autrement. .Nonobstant la domination aliière des souverains qui ai aient prescrit ces travaux , et malgré l'intérêt qu'ils leur accordaient personnellement, un très-petit nombre de ces Statistiques locales furent achevées; plusieurs restèrent incomplètes, et la plupart ne furent pas même commencées. II y en eut quelques-unes faile.s avec un talent remarquable, mais en les rapprochant les unes des autres, oti n'y trouve point d'unité de composition. Chaque Intendant, chaque Préfet se croyant, par sa baute position , affranchi de la contrainte qu'un programme général lui imposait, lit tout différemment afin de faire, beaucoup mieux, et réussi I sett
00 i.l.O Kvj s ni; s AATIîSTItJLE.
lemcnt li rendre son travail à peu près inutile, puisqu'il m' peul ('Ire comparé à aucun autre. Ainsi le défaut de méthode, réduisit, il cent ans de distante, les .Mémoires des Intendants de la Monarchie de Louis XIV, et les Statistiques des Préfets de l'Empire, à un médiocre intérêt de circonscription, et les empêcha de jeter la moindre lumière sur la grande unité nationale de la France.
CHAP1TBE IV.
i.)|jtinilions île !;i Sliilislii|im.
Les opérations de, la Statistique ont pour objet de faire surgir, de rassembler et d'élaborer les faits numériques dont la connaissance importe aux intérêts de la société. Elles sont, fort étendues dans les grands États de l'Europe, qui ont un vaste territoire et une nombreuse population. Elles sont surtout fort difficiles, parce que la recherche de la vérité, qui est le noble but qu'elles se proposent, rencontre mille obstacles que sèment sans cesse l'ignorance, les préjuges, les préventions, l'incurie, les intérêts hostiles, et les mauvaises passions.
Ces opérations sont principalement : I.e cadastre du territoire , le recensement de la population, le relevé des actes de l'État civil, le cadastre de la production agricole et industrielle, et les enquèteB administratives, fious dirons quelque chose de chacune d'elles.
f. — Le cmi.asthk est le lever géométrique de la surface du pas s; son but est de déterminer l'étendue de cette surface, la nature des terres, leur destination, cl la valeur de leurs produits, aliu de pouvoir
apprécier avec certitude les ressources de L'État, sa ri. iu'ssi- agricole, cl la qualité fies revenus imposa-
tionné.
Des témoignages historiques et gi anliiques ne laissent pas douter que les terres lie l'ancienne Kgvpte ne fussent cadastrées, Les registres des Italnlouicus, etceuxdes l'Iiénieicns, cnnipulsés les uns par Bérose,au temps d' Aie vand rc- le- Grand, et les autres par Sancboniaton, pendant le règne de Salomon, paraissent avoir contenu, outre les faits historiques et religieux, des détails qui supposent l'existence du cadastre des terres de l'Asie orientale, aux époques les plus reculées des annales du globe. Hérodote confirme cette conjecture en nous montrant cette opération comme une pratique usuelle de l'administration des anciens rois de l'erse. 11 raconte " que Darius ayant imposé une taxe de iOO talents, ou deux millions et demi de francs, aux villes grecques de l'Asie mineure qu'il venait de soumettre il sa domination, des réclamations s'élevèrent à l'occasion de la répartition de cette contribution de guerre. Pour y faire droit avec équité, Artaphcrne, frère du monarque, et satrape de cette partie de l'empire, lit mesurer par parasanges carrées, de 8,(>15 mètres carrés, les propriétés des territoires nouvellement annexés; et il fit consigner
■ Wrorfote, i. j, c. bu; 1. e, c. h-
les résultats de ce cadastre dans un tableau qui perinit d' étahlii- la quote-part que devait payer chaque contribuable , proportionnellement à la valeur de ses biens. Il prévint ainsi, pour le présent et l'avenir, toute injustice et toute plainte, 1,'idéc de i-etle opération, et les moyens scientifiques de sou exécution, nous enseignent que les peuples asiatiques, appelés Barbares par les (Irccs, étaient en possession, il va vingt -trois siècles, d'une administration ei\ ile mieux ordonnée que celle de la plupai-1 des lilats de l'Europe moderne.
Les historiens d'Alexandre nous informent que lors de son expédition il emmena avec lui Dioguèle et Keton, géomètres-arpenteurs , qu'il chargea de mesurer le territoire des provinces conquises, et l'on sait encore qu'il fit faire, par des sens habiles, la description de ces provinces. Leur om rage, qui était un cadastre nmplilié, in! consulté par Aristohuleetpar Ptolémée, quand ils écrivirent l'histoire du conquérant, peu d'années après sa mort.
Jules César suivi I l'exemple d'Alexandre, et se lit accompagner, pendant ses campagnes dans la (iaule, par trois géomètres grecs, qui avaient la mission de faire le cadastre du pays. Il en fut encore ainsi des Arabes, quand ils établirent leur domination en Espagne.
Dans l'Europe occidentale, l'institution du cadastre semble avoir devancé, an moyen ftge, eelle du recensement. Quand les .Normands subjuguèrent l'Angleterre, ils y trouvèrent les terres cadas-
trées; et tout annonce que c'était un vestige de lu civilisation romaine, qui avait résisté à l'invasion des Danois et des Saxons, (iuillaume le Conquérant ne manqua pas de se servir de ce moyen d'administration et d'en étendiv l'application. Vn cadastre existait dans les deux Castilles à une époque très-ancienne ; et peut-être appartenait- il à la dominai ion des Arabes ou mime à celle des liomains. 11 y en avait un en Belgique, dès 1317; Charles- Ouinl en fit faire un nouveau en 1ÔI7; on en exécuta un autre en 1631, c'est celui qui existai! encore eu 1794, lors de l'invasion française *.
J'Ji Lomhardie, comme jadis en l'a pte, le besoin de l 'irrigation des terres et de l'endigucnu'ut des lleuves, lit sentir de bonne heure la nécessité de repartir les eaux d'arrosage, ainsi que les charges des travaux hydrauliques, suivant l'étendue des terres et la richesse des propriétaires ; et , de cette nécessité sortit, il y a plusieurs siècles, un cadastre parcellaire, qui fut dans la suite imité par le Piémont.
En France, les provinces orientales, héritières des traditions romaines, furent les premières où le cadastre l'ut essayé à des époques très- anciennes. 11 y avait, eu ])auphiné, de temps immémorial, un cadastre nommé Pcrcquairc , sans doute du mot Péréquation, l#roi Charles V le fit réviser en 1359. Il existait en Languedoc quelque chose d'analogue
sous l'appellation tic Compoix, L'Agénois, le Condommois, la généralité de Montanlian étaient déjà cadastres au X VIF siècle; et. parmi les projets d'améliorations, que Colberl avait formés, était un arpentage de tout le royaume qui devait égaliser la taille réelle, et rendre possible son application à toutes les propriétés foncières, sans distinction.
Quand les Kconomistcs curent ramené l'attention publique sur la nécessité d'une réforme du système des impôts, le contrôleur général Bertin reconnut que le seul remède é!ait l'établissement du cadastre; et un fidit du 21 novembre I7G3 en prescrivit, l'exécution, ordonnant qu'il comprendrait tous les biens fonds , même ceux du domaine royal , des princes, de la noblesse et du clergé.
Les grands et puissants intérêts que celte mesure menaçait, en empêchèrent l'exécution. Mais, l'impossibilité, de subvenir aux dépenses publiques en laissant le tiers état supporter seul le fardeau des impôts, obligea le ministère à revenir au projet d'un cadastre général. On l'appuya par l'exemple des heureux effets obtenus d'un essai fait, en 1771 , dans l'élection d'Angoulème, où cette opération avait fait cesser les procès sans nombre et les emprisonnements pour délits fiscaux, qui avaient lieu précédemment. 11 fut reconnu de plus , en 1 777 , que les deux vingtièmes et les quatre sols pour livre établis sur les biens fonciers, étaient atténués considérablement par de fausses déclarations, et, encf-
ï>ï> ÉLÉMENTS DU STATISTIQUE.
fel, ils ne produisirent que 54 millions, ce qtii supposait que le revenu imposé ne s'élevait qu'il SUD millions, t ne opération cadastrale, consistant dans la vérification des liions fonds, fut donc établie. Quoiqu'elle ne se fit que sommairement, ou ne put, en dis ans, l'cxéculer que dans 4,90-2 paroisses. C'était seulement un .Y de eelles qu'on devait explorer, on plus examinent 22 sur 100. Il restait à étendre la vérification dans -22,308; et encore, ne s'agissait -il pas dans ee travail des provinces qui portaient le singulier titre detrangères, ni de celles qui avaient le privilège d'être imposées par leurs états. Néanmoins il fut prouvé , par ee commencement d'investigation, que si les opérations avaient été terminées , le trésor puhlic aurait obtenu 84 millions au lieu de 54, ou plus de moitié en sus.
En 1782, cet utile travail fut ahandonné, par suite de l'opposition qu'apportaient à son exécution les Parlements, qui le considéraient comme attentatoire au droit qu'ils s'arrogeaient déjuger de la nature et de la quotité de L'impôt, et d'empêcher qu'il ne s'étendit auv biens des deux ordres privilégies.
Mais en 1780, lorsque Louis XVI convoqua les états généraux, les assenililées électorales consignèrent, dans les cahiers de leurs doléances, le vœu de la création d'un cadastre, consistant en un arpentage de tous les biens fonciers, avec l'estimation
détaillée, de ces biens. Soixante -treize assemblées électorales de la noblesse et cinquante-huit du tiers état exprimèrent, ce vœu.
L'Assemblée nationale consacra te principe de la création du cadastre , par un décret du 1 0 septembre 1791. Ce ne fut toutefois qu'en 1801! que le
en masse et non par parcelles, seule méthode exacte et utile. Après avoir suivi pendant cinq ans cette mauvaise route , on l'abandonna en 1 808 pour adopter enfin le cadaslre parcellaire ou par propriétés. Quand l'Kmpire s'écroula, six mille cinq cent vingt-une communes avaient été cadastrées. C'était seize sur cent. Les dépenses s'étaient élevées à 36 millions.
Il s'en fallut de bien peu que la restauration ne détruisit le cadastre avec les autres opérations de la Statistique. Ses orateurs le stigmatisèrent dans les chambres comme une conception gigantesque de 'Bonaparte, et un fléau fiscal introduit furtivement dans les institutions de la France. Le despotisme impérial, disaient- ils, a établi la conscription des terres et celle des hommes. Exemple frappant de l'ignorance profonde des hommes qui gouvernaient alors le pays, et qui savaient si mal sou histoire qu'ils attribuaient à Napoléon une œuvre projetée par Colhert sous la monarchie du grand roi, et dont l'exécution avait commencé sons Louis XVI, qui
moitié du royaume. A dater do cette époque, elles liront de grands progrès. En 1831 , elles embrassaient 38 millions d'hectares, et dix ans après, en 1844, 14 millions de plus étaient arpentés. Maintenant, sur 37,095 communes, il v en a seulement 57'J dont les opérations ne sont pas terminées. 11 faut même réduire ce nombre à 231, attendu que 338 appartiennent à la Corse, dont le cadastre n'a commencé qu'en 1813.
On remarquera que par des réunions successives, les communes, qui étaient au nombre de quarante mille, ont été réduites d"un 13', ce qui rend leur existence plus forte et leur administration plus facile.
Au demeurant, on doit considérer aujourd'hui l'entreprise immense du cadastre de la France comme achevée entièrement. Aucun autre pays de l'Europe n'en possède un aussi vaste et aussi parfait ; il embrasse une surface de 53,049,517 hectares OU 26,850 lieues carrées anciennes.
i,a Statistique obtient de ce magnifique travail tontes les bases fondamentales de ses opérations,
CH. IV. — OPÊKATIOHS. W.)
notamment : la division physique et politique du territoire, la topographie agricole, la distribution de !a population et la répartition de l'impôt. C'rst fe défaut de cadastre, qui prive les Iles Britanniques d'une Statistique rationnelle ; et il faut reeonnaitre que le nôtre, malgré quelques défectuosités, qui lui sont reprochées, est l'on des plus beaux monuments de la civilisation française du xi\" siè-
II. — Les hecehsemekts sont des opérations statistiques servant a dénombrer les habitants d'un pays : par individus et par sexes , par feux ou familles, par paroisses ou commîmes, par districts ou arrondissements , par provinces ou départements, et enfin par régions, pour arriver à la constatation de la population totale.
L'objet des recensements est, comme on le voit , de connaître cette population, ("est une nécessité impérieuse pour administrer et pour gouverner régulièrement un pays. Se pas s'y soumettre, c'est prendre pour guides des actes de l'autorité, le hasard et l'arbitraire.
lies recensements sont une institution qui remonte aux temps primitifs. L'histoire, d'accord avec la raison, nous enseigne que, quand les hommes se réunirent en société, la première chose, qu'ils firent, fut de se compter. On en trouve un témoignage dans le Pentateuque, où rénumération des Patriarches et de leurs familles indique un dénombrement par individus, par sexes et par Ages. On
sait que celle dernière particularité échappe encore à nos Statistiques modernes.
Aucun des recensements de l'iîgypte, sous les Pharaons, ne nous a été transmis par les historiens ii i'LTs;niais nue foule de nombres partiels, rapportes dans leurs écrits, ne laissent point douter qu'il n'y
classes d'habitants. On y apprend, par exemple, que l'effectif des milices égyptiennes était de iOû, 000 hommes, cl que la caste militaire, qui les fou ruinait exelusnement, s'élevait à :2,"2.'>0, 1)011 jiersorines, de tout Age et de tout sexe, formant pro- Itahlcmcnt le tiers de la population totale.
- Le recensement des Hébreux, exécuté par lloïsc dans le disert du Sinaï, fut fait incontestablement d'après les traditions égyptiennes. C'est le plus ancien de tous les documents statistiques parvenus jusqu'à nous; il u'a pas moins de 34 siècles. Ou trouve plusieurs autres dénombrements mentionnés ou même détailles dans la Bible; et l'on ne peut douter que celte opération ne fut une institution gouvernementale d'Israël, puisque, dans le livre des Chroniques , il est dit que le dénombrement fait par Joab, qui remplissait les fonctions de ministre de la guerre, n'ayant pu être terminé, il ne fut. pas inscrit parmi les recensements enregistrés dans les annales du règne de David. Cette insertion donnait la consécration officielle comme celle dans notre Bulletin des lois.
La civilisation grecque était l'o?uvrç d'hommes
d'un génie trop puissant pour négliger de faire servir eu rouage utile au mouvement social. L'action des gouvernements populaires helléniques exigeait que l'on comptât perpétuellement, dans la plaee publique, les citoyens, et leur nombre était le premier élément de toute solution des affaires de l'Jitat.
11 en fut encore ainsi à Rome , où cette opération fut pratiquée pendant 800 ans, au milieu de toutes les vicissitudes qui changèrent tant de fois la face de la république. Les totaux généraux de trente-six dénombrements nous ont été conservés par les historiens, et sont au premier rang des chiffres les plus curieux de l'antiquité.
Il faut toutefois remarquer que chez; les peuples anciens cette opération ne ressemblait point à celle que nous exécutons, ("était hieu moins des recensements de la population que des contrôles militaires de la levée eu masse sur laquelle le pays devait compter pour sa défense. On n'y comprenait que les citoyens; les femmes, les enfants, les esclaves des deux sexes n \ étaient [loinl émiincrés. .Néanmoins, on peut décoin rir dans les ohitlïes des dénombrements des peuples de l'antiquité, des notions trèsintéressantes sur l'économie sociale des temps les plus reculés, et même on peut en trouver qui, après vingt-cinq à trente siècles, sont encore tout à fait nouvelles.
L'institution du recensement n'appartenait pas uniquement aux nations célèbres , qui nous ont transmis les plus belles traditions de la société cr
~rl éi-kmevj-s va. statisti<{ik.
?ifc. Ell« existait même avant l'invasion romaine de la Gaule, chez les tribus celtiques qui habitaient les répions orientales de ce pays. Quand César s'empara du camp des Helvétieus, il y trouva un recensement nominatif, divisé eu deux catégories : Tune comprenant les guerriers, et l'autre les vieillards, les femmes et les enfants *. C'est le premier document statistique que notre pays puisse m endiquer; il date de 1900 ans.
Après le partage de [' Empire romain par les barbares du Xord, on découvre encore quelques vestiges d'opérations ail minislralives, qui supposent des dénombrements. Mais il n'y eut plus rien de semblable lorsque la féodalité eut morcelé ebaque territoire en une multitude de iiefs seigneuriaux ou eirlésiastiques. 11 y a, par cette cause fatale, une lacune de plusieurs siècles dans l'histoire de la Statistique.
En France, où presque toutes les institutions datent de Louis XIV, celle des recensements a ce règne pour première époque. Le projet en fut préparé parColbert, élaboré par Vauban, et prescrit, en 1 700, par le roi lui-même. Un autre fut exécuté en 1762, par Louis XV, et un troisième, en 1784, sous Louis XVI. Ce dernier fut dressé par M. Necker, d'après Ja proportion des naissances qu'il estima devoir être d'une sur 25.7.) habitants, et non pas une sur 25, comme on l'a dit récemment parunesingu-
■ César, I. i,c. i.
r.H. rv, — opérations. 73 lière erreur, qui a perverti tous les chiffres officiels.
La population étant devenue, lors de la révolution, la hase légale de l'élection politique, beaucoup de localités, qui voulaient avoir une grande quantité de fonctionnaires ou de représentants, exagérèrent le nombre de leurs habitants, et l'on réussit mal à le constater quand on voulut exécuter, pour la première fois, la loi du 22 juillet 1791, qui venait d'ériger en une institution de l'faat, le recensement de la population de la France. Ce ne fut que dix ans après qu'on parvint à mieux faire. Les recensements, à dater du commencement du siècle , furent bien supérieure à ceux de l'ancienne monarchie, soit ;ï l' égard de leur exactitude, soit relativement à l'étendue de leurs détails. Ils sont au nombre de neuf, et le dixième s'exécute maintenant. Le gouvernement consulaire et impérial, celui delà restauration et le gouvernement actuel en ont fait chacun trois.
Pendant la première période, il y en eut deux bien exécutés; pendant la seconde, un seul, et pendant la troisième, deux. Les recensements défectueux ou illusoires ont eu lieu en 1811, 1 8 1 G, 1826 et 1836. Les meilleurs sont ceux de 1801 et de 1 83 1 , précisément à des époques où l'on ne devait en attendre que de médiocres. Ces différences montrent que ces grandes opérations ne sont pas moins difficiles qu'importantes, et qu'il faut, pour réussir à les bien exécuter, un concours de circonstances favorables, et des soins laborieux, actifs et
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intelligents. Aussi, u'a-t-on pas fait de recensement en Belgique, depuis 12 ans; en Portugal, depuis 10, et en Espagne, depuis 44.
Un recensement complet doit faire connaître :
I" Le sexe des habitants;
2° Leur âge ;
3° Leur état civil;
4° Leurs professions , états , fonctions : agriculteurs, industriels, etc. ;
5° Leur capacité politique : éligibles, électeurs, jurés ;
fi° Leur culte ou communion religieuse ; 7° Leur qualité de propriétaire, foncier ou manufacturier.
Les opérations du recensement doivent être faites par une constatation à domicile du nombre des personnes composant chaque famille 11 est essentiel qu'elles soient exécutées simultanément dans toutes les parties du pays. La vérification de leurs résultats doit être confiée uniquement à des magistrats qui puissent les comparer aux documents antérieurs, et s'éclairer de toutes les pièces dont il est possible de tirer des moyens de contrôle.
Les recensements qui semblent devoir être des opérations très-simples et très-faciles, puisqu'ils se composent de la collection de faits numériques évidents, trouvent cependant, dans leur exécution, de très-grands obstacles, qu'il importe de signaler-
1» Souvent les populations frappées, à tort ou
CH. IV. — OPÉRATIOKS. lh
a raison, de la crainte que les recensements ne soient des moyens d'établir de nouveaux impôts, se répandent contre eus en murmures, et contrarient ou empêchent leurs opérations. Le roi David et le ministre des finances, M. Humauu,ont éprouvé ce contre-temps à une distance de prés de vingt-neuf siècles.
2° Parfois l'autorité, intimidée par l'effet de l'opinion populaire , s'abstient de faire recenser la population et s'efforce de remplacer par des artifices de calcul, les chiffres vrais que l'opération devait lui donner. Celle mesure défectueuse a été prise deux fois en France depuis le commencentenl du siècle. I^a première fois, en 1811, sous l' empire, dont la vigueur s'affaissait; la seconde, en 1826, sous la restauration, pendant, le ministère de M. Corbière.
3" lin recensement bien préparé peut être manqué par l'effet de queique mauvaise disposition administrative, qui est passée inaperçue. Ainsi, en 1836, deux monosyllabes ajoutés par un subalterne à la circulaire du ministre, qui prescrivait des mesures rationnelles pour l'exécution du recensement général, suffirent pour fausser tout ie travail. Ces deux mots substituèrent le domicile de droit.au domicile de fait, qui seul devait faire loi. Car cette inconcevable altération, les enfants en nourrice, les militaires aux drapeaux, les familles à la campagne, les voyageurs à l'étranger, les navigateurs voguant dans un autre hémisphère, furent inscrits comme
76 éléments nr. statistique.
présents, dans les lieux d'où ils rassortaient originairement. (1 s'ensuivit une confusion inextricable.
-V Aux appivl misions chimériques, qui font considérer les rcrrnscnieuls comme les précui^eurs de nouvelles taxes, se joignent parfois des motifs plus réels. Plusieurs impôts sont proportionnels à la population des villes où ils sont pn eus, et s'accroissent avec elle. Celle disposition porte quelquefois des autorités municipales «dissimuler un certain «ombre des habitants, dont s'augmente progressivement la population de leurs ei tés; elles évitent ainsi d'être rangées par le lise dans une catégorie dont les taxes sont plus «levées.
5° Il est presque impossible de relever l'âge des personnes avec quelque exactitude, parce que les unes l'ignorent, et que les autres le cachent. Les femmes surtout le déclarent difficilement; aussi M. Richmaun, qui a exécuté les recensements de l'Angleterre pendant 50 ans, disait qu'il n'avait jamais pu réussir a cet égard, même dans sa propre maison, où il n'avait pu découvrir quel était au juste l'âge de sa femme et celui de sa servante.
6° D'autres motifs jettent souvent des incertitudes dans la déclaration des professions des classes inférieures. Eu 1831, lors de l'invasion du choléra aParis, il fut enregistré, parmi les décès (les femmes, un nombre extraordinaire de couturières. Rien n'expliquant, dans cette profession, une si grande mortalité, nous dûmes vérifier ee fait ; et il fut constaté que ces malheureuses faisaient un tout autre métier
CH. IV. — OPÉRATEOSS.
que celui dont elles avaient l'ail la déclaration.
7° Mais, un empêchement plus paissant à la rectitude des recensements, est le mouvement perpétuel des populations des villes et surtout des capitales. Ouoi qu'on fasse, on ne penl savoir quel est le nombre exact des habitants rie Londres et de Pa ris. L'usage de plus en plus commun d'aller passer la belle saison à la campanile, prhe cette dernière métropole décent mille personnes; et, au contraire, l'éducation publique centralisée, les émigrations d'ouvriers des provinces, les grandes entreprises de construction, lui donnent une population flottante
de plus de deux cent mille.
Ces obstacles, quelque puissants qu'ils soient, ne doivent point arrêter un gouverne m eut éclairé; car, les efforts qu'il fera pour les surmonter seront récompensés par la certitude de ses calculs, par la rectitude de ses mesures et par la justice de ses décisions.
ITT. —Les mouvemks'J's i>k r..\ ropiiLATios sont les mutations perpétuelles qui rajeunissent les nations, les maintiennent ou les accroissent, et font succéder, de siècle en siècle, des générations nouvelles à de vieilles générations. Ce sont, en deux mots, l'œuvre de la fécondité humaine et celle de la mort, exprimées par des termes numériques, que résument les registres des actes ci\ ils de toutes les parties d'un pays. Ces actes constatent, avec les formalitésde la justice, les naissances, les mariages et les décès , et ils tiennent compte de leurs circon-
stances principales. Leur importance est très-grande ; car, par la preuve de L'origine, les uns fixent la position sociale des hommes, tandis que les autres, parla production d'un acte mortuaire, déterminent la transmission des plus riches héritages. Ainsi, ta vie civile est réglée par eux; et ils se dressent, comme des jalons, aux deux extrémités de l'existence. Leur rôle ,dans la vie publique des peuples, est encore supérieur. Le nombre des naissances et des décès, soit relativement aux époques antérieures, soit comparativement ;i d'autres contrées, caractérise la civilisation d'un pays et son gouvernement. Cela est si vrai qu'un chiffre de mortalité étant donné, sans aucune indication locale, un Statisticien discernera, par son seul rapport il la population, s'il énumère les décès d'une province du royaume de Naples ou des États romains, ou bien ceux d'un comté de l'Angleterre ou d'un département de la France.
Quoiqu'une partie des Etats de l'Europe soient encore privés, de nos jours, de la connaissance essentielle des mouvements de leur population, il y a vingt-quatre à vingt-cinq siècles que déjà on employait divers moyens pour ne pas demeurer dans cette ignorance. I n usage religieux, qui remontait an temps île leurs rois, permet tait aux Athéniens de savoir positivement le nombre des naissances et celui des décès qui avaient lieu dans l'année. Chaque fois qu'un enfant naissait, on était tenu de donner il la prétresse de Minerve une mesure de froment, et on lui en donnait nne d'orge quand quel-
qu'un mourait 1 . A Rome, une loi de Servius Tuilius prescrivait qu'on portât une pièce de monnaie, àchaque naissance, dans le temple de Junon Lucine;une à chaque décès, dans le temple de la déesse LUjitiue; et une, dans le temple de la déesse J u venta 2 , pour chaque jeune homme qui prenait la robe virile. Ces coutumes devaient être bien anciennes, puisqu'elles avaient probablement devancé l'usage de l'écriture chez les Grecs et les Romains.
Au moyen âge, les ecclésiastiques, dépositaires de toute science, furent chargés de constater les mouvements de la population, qui d'ailleurs étaient plutôt considérés comme des actes religieux que comme des actes civils. En 1789, l'Assemblée nationale chargea les Maires des communes de ces graves fonctions. En Angleterre, l'église établie a conservé jusqu'en 1836 cette magistrature; mais les inconvénients de la séparation des dissidents, qui refusaient de s'y soumettre, détermina le Parlement à instituer une administration spéciale, chargée de constater les naissances, mariages et décès, et d'en supputer les nombres. Son rapport annuel, publié officiellement, est le meilleur document statistique du Royaume- Cni. Il est vivement à souhaiter que l'exemple des deux premiers peuples de l'Europe occidentale, soit imité par les autres puissances du continent, et que ces actes, qui constatent l'économie sociale des peuples, soient partout considérés, ainsi qu'ils le sont
1 Arisl. £con. 1. a. — « Denis d'Haï. I. 4, I.
avec raison en Allemagne, comme des attributions essentielles de l'autorité municipale.
IV.-LaStatistiijvh agricole. La subsistance des peuples étant la première condition de leur existence, il semble qu'aucun des éléments de la société ne devrait être mieux connu. Iten est en réalité tout autrement. Voici l'explication de cette contradiction singulière. Jadis, quand l 'agriculture était l'unique profession îles hommes, iliaque chef de famille pourvoyait aux besoins des siens parle produit de sa culture, dont il proportionnait la quantité au nombre de ses enfants ; et la sollicitude paternelle tenait lieu de la prévoyance de l'État. Les temps sont bien changés. Dans nos sociétés modernes , l'agriculture n'est plus la destination commune de toute la population; elle n'en occupe que trois cinquièmes eu France, un tiers en Angleterre, un quart en Hollande, et c'est généralement la moindre partie des habitants qui nourrit la plus considérable. Il s'ensuit que la mesure île la consommation, qui était autrefois parfaitement déterminée dans chaque famille, est actuellement ineonnuedans chaque État, et que la production qui doit y satisfaire ne peut se développer qu'au hasard, sans autres guides que les prix des marchés, indices variables, incertains et trompeurs. On pourrait croire que des notions positives seraient une acquisition superflue, parce que la culture et la production ont atteint partout leurs dernières limites, cl ne peuvent être plus étendues qu'elles ne le sont. Les faits contredisent cette opi-
nion. La France et la Suède mit presque doublé en cinquante ans leurs récoltes de céréales; et ce prodige n'est même pas impossible à l'Angleterre, qui,pourlant, ne cesse de craindre la disette ; les quelques boisseaux de pommes de terre que nos cultures produisaient, il y a un demi-siècle . se sont multipliés comme les pains de l'Évangile, et forment une
ru-'x" nliiiillimwn h.-. ii.lihv- It^n- j*u- > ■
tiou nos lins et nos chanvres pem eut donner autant de tissus que les cotons des États- t'nis, et revêtir à leur tour, et avec plus d'avantage, les peuples des deux hémisphères, dont l'industrie est moins avancée. 11 est donc essentiel de connaître la production par une constatation certaine et complète, d'abord pour juger si elle est suffisante, et ensuite pour savoir de combien on doit l'augmenter. Ce sont là des données indispensables pour décider jusqu'à quel point il faut recourir à l'introduction des produits étrangers, ou bien demander une plus grande abondance au sol du pays. C'esl l'alternative qu'offrent, en Angleterre, la question des céréales, et en France, celle des bestiaux. L'une et l'autre sont évidemment des problèmes de Statistique. Mais autant il était facile jadis, à chaque famille agricole, de fixer l'équilibre entre sa production et s;i l 'on sommation, autant il est dillicile ait\ gouvernements des vieilles sociétés de régler cet équilibre d'après des bases numériques. Borne, sous les empereurs, vivait, au jour le jour, de l'importation des grains de la Sicile et de
82 ÉLÉMENTS tlR STATISTIQUE.
l'Egypte; et sans chercher si loin ries exemples, Londres, avec ses deux millions d'habitants, est à présent soumise ;i ce régime dont les éventualités sont vraiment eff rayantes.
Enïïance, la nécessite d'une Statistique de l'agriculture était reconnue depuis longtemps; et tous les économistes s'efforçaient de suppléer à ciî grand travail par des estimations hypothétiques. Enfin cette entreprise fut commencée, en I8:t i, sous les auspices de M. Hippulvte l'assj , alors ministre du commerce ; il fallut plus <le six ans pour l'achever. Les études nouvelles et sérieuses dont elle fut le sujet conduisirent à considérer comme étant les principes de la matière : I" l'extension des recherches jusqu'aux premiers éléments des nombres, afin d'arriver au plus haut degré de certitude possible; 2" l'usage de tableaux dressés uniformément, remplis dans chaque localité par des chiffres, et certifiés par les fonctionnaires chargés de leur exécution: V une limitation de la nomenclature des objets de ces tableaux, restreinte :i trente-six nombres tout au plus, alin que l'étendue et la complexité du travail ne donnassent ni motifs, ni prétextes pour trouver impossible de les exécuter; 1" un choix sévère, pour ne demander que des chiffres rigoureusement nécessaires, à l'exclusion de ceux que fournit une déduction infaillible, telle que la valeur totale des produits, qui est acquise dès qu'on sait quels sont leurs prix et leurs quantités; ô° la multiplication des
moi eus de révision, de contrôle et de correction, appliqués à tous les résultats desopérations successives dont se composait l' investigation.
Le but et l'utilité de ces dispositions seront mieux appréciés par leur application pratique que par leur simple énonciation.
Deux méthodes fort différentes pouvaient être employées dans l'entreprise de la Statistique agricole de la France : l'une, prompte et facile, consiste dans des estimations de toutes choses, faites en masse par départements , et par conséquent par inductions plus ou moins arbitraires; l'autre, longue et compbquce, procède, au contraire, en recueillant, jusque» dans les moindres localités, les données numériques qui lui sont nécessaires; et c'est en agroupant les chiffres de tous les hameaux, de tous les villages, de toutes les communes, que sont formés successivement ceux des cantons, des arrondissements, des départements, des régions, et enlin, eeux du royaume entier. Cette méthode fut jugée la seule rationnelle, et il fut résolu de Sa suivre, en exécutant, dans chacune des 37,300 communes de la France, un cadastre de son domaine agricole, un inventaire de ses produits ruraux, un recensement de ses animaux domestiques, et un tableau , par articles, de seseonsommations. Pour atteindre ee but multiple, des instructions pi'iriscs. peremptoires, lucides, furent adressées aux Préfets et transmises , par leurs soins empressés, à chacun des Sous -Préfets et des Maires, avec les modifications qu'exigeait la di-
versité des lieux. A ces instructions était joint un tableau-modèle, dont elles prescrivaient de remplir les colonnes par des chiffres exprimant en mesures métriques el en nionuaiedéchnale : l'étendue de chaque espèce de culture, des prés , pâturages, pâtis, des huis et furets selon leur appartenance ; la quantité et la valeur moyenne (le chaque sorte de produits annuels, et la quantité avec la valeur de chaque article de consommation. Au revers de ce tableau étaient indiques : le nombre d'individus de chaque espèce d'animaux domestiques, la valeur de chacun d'euxet leur revenu annuel, moyen et total ; ces données étaient complétées par le chiffre des animaux ■abattus , et par tout ce qui est relatif à la consommation de la viande, soit en quantité ou en valeur, soit en totalité, soit par habitant.
Tous les termes numériques réelamés de chaque Maire ne s'élevaient qu'au onzième du nombre des questions statistiques qui leur furent adressées en 1810, et qui , trop multipliées . restèrent sans réponse. Mais . quelque limitées et simples que fussent ces données, le grand nombre de personnes appelées à les fournir dut faire prévoir le cas où leurs recherches ne trouveraient pas mie capacité ou un «■le suffisant. Les instructions, qui investissaient le Maire de chaque commune de la mission d'en dresser le tableau agricole . statuèrent donc que , s'il avait besoin de collaborateurs ou de suppléants, le Préfet, désignerait , à cet effet, le directeur ou le percepteur des contributions directes, les agents fores-
tiers, l'instituteur primaire on tout autre fonctionnaire public, et qu'en outre, il réclamerait l'aide et le concours de tous les citoyens notables, particulièrement de ceux qui composent les comices agricoles et les sociétés d'agriculture. La confiance qui avait dicté cette disposition ne fut point déçue; et dans une multitude d'occurrences, des habitants des campagnes, des hommes éclaires, mais étrangers à ce genre de travail, des juges de paix, des médecins, des ecclésiastiques, prêtèrent volontiers leur assistance à ces recherches , et leur donnèrent des soins assidus et dévoués.
Néanmoins, une si vaste entreprise exécutée pour la première fois , et lorsque les connaissances statistiques sont encore si peu répandues, dut rencontrer nécessairement de grands et nombreux obstades. Dans quelques endroits, les enquêtes furent accueillies avec défiance , comme devant servir à quelque projet fiscal ; mais ces fausses idées ne s'accréditèrent point. En général, les difficultés surgirent dans les communes rurales, par la tendance n répondre plutôt par des mots que par des chiffres, par le défaut de notions des mesures métriques, par l'usage commun de caractères presqii illisibles, et surtout par la nouveauté du travail , qui faisait exagérer la puissance du moindre empêchement. Ailleurs, les difficultés eurent pour causes : l'opinion qu'une pareille entreprise ne pouvait être exécutée, comme le cadastre , que par des agents spéciaux et salariés; la prévention sans fondement , qui faisait
8f. KI.FMEMS FIE STATISTIQIE.
î-ogarder les Maires des campagnes connue incapables de faire un travail de chiffres: mie disposition opiniâtre à modifier le plan général , d'après le point de vue particulier de chaque collaborateur ; le défaut d'achèvement complet du cadastre, et jusqu'à la nomenclature des différentes sortes de surfaces, cultures, patis ou hois, qui, dans un pays aussi vaste, ne peut être exempte de variations, d'incertitude et de confusion. Il n'est pas inutile de signaler ces difficultés, afin de les prévoir une autre fois , et li eu prévenir les effets. Pour obvier à celles consistant dans des omissions ou des erreurs de chiffres, les Préfets soumirent les tableau* des communes à des commissions île révision, formées par cantons et par arrondissements, et il une commission centrale , instituée au chef-lien du département. De grandes améliorations furent introduites dans le travail paires réunions d'hommes, possédant à la fois la pratique de l'agriculture et la cou naissance des localités.
C'est par l'ensemble de ces opérations et le secours de plus de cent mille collaborateurs, que furentrecueillis environ dix-huit millions et demi de termes numériques. tAprimmit di s faits agricoles et sociaux inédits. Ces faits vériliés, élaborés, groupés et condensés au llureau de la Statistique générale , furent divisés de manière à foi-mer, premièrement, une urographie agricole de la France, indiquant par arrondissements , par départements et par régions, l'étendue de chacune des cultures, des pâturages et des bois, sa production en quantités et valeurs, et
ch. n. — OPÉRATIONS. 87 sa destination ; et secondement, une Kconomie agricole du royaume, énomérant tous les produits du sol, selon les lieu* . et détaillant leur abondance , leur pri* et leur consommation. Cette grande investigation statistique a fait connaître complètement l'agriculture du pays. Les États les plus éclairés de l'Europe en ont compris de suite toute l'utilité, car ils poursuivent, à travers de grandes difficultés, le projet d'eu exécuter une semblable, par l'application des mêmes moyens dont l'indication détaillée leur a été communiquée, selon leur désir, par le gouvernement, français. I,a généralisation de pareils travaux serait un immense bienfait; elle préviendrait les disettes bien mieux, que les greniers de réserve, puisque» montrant quelle est la production de blé de chaque pays, elle permettrait de savoir avec, précision quelles ressources on doit attendre des contrées où les récoltes excèdent habituellement la consommation.
V. — La Statistique de L'isncsTRiis a beaucoup d'analogie avec celle de l'agriculture, dans les opérations qu'elle evige. Elle doit, comme elle, remonter aux premiers élciucnls de imis les nombres et les recueillir dans chaque localité. Ses procédés fie vérification, dégroupement cl de condensation des chiffres ne diffèrent pas essentiellement ; mais elle présente encore plus de difficultés quand on veut n'enregistrer que des faits dont la preuve est aequisc, et qu'on rejette entièrement la méthode aisée et commune des déductions hypothétiques.
Sff ÉLÉMETTS DE STATISTIQUE.
Chez les grandes puissances industrielles, son étendue mettrait un obstacle absolu a sa publication, si l'on traitait d'une pareille manière toutes ses parties. Par exemple, en France, le nombre des patentes ou industriels de toute elasse étant, en 1843, de l,517,i>00 et devant dépasser maintenant 1 ,600,000, il faudrait, pour explorer en détail toutes les sortes d'industries, dresser autant de bulletins descriptifs qu'il y a d'établissements. Or, chacun de ces documents contenant environ 80 termes numériques, il y en aurait 128 millions dans une Statistique générale de l'Industrie du royaume; et si l'on y comprenait les Beaux- Arts et quelques professions demeurées en de hors de la loi, la masse des nombres à relever s'élèverait probablement au delà de lâO millions. C'est là sans doute l'obstacle qui a fait considérer comme impossible la Statistique de l'Industrie, et qui a même dissuadé d'entreprendre ses parties les plus accessibles et les plus importantes. Kn étudiant ce sujet profondément et en présence des difficultés dont il se complique, on a eu recours, pour le traiter, dans la Statistique de France, aux expédients que nous allons indiquer. On l'a divisé eu deux parties distinctes et séparées :
1° l.a Statistique des manufactures et exploitations ;
2" Celle des arls et métiers.
L'une est la description en chiffres de l'Industrie proprement dite, celle qui travaille et produit sur
une grande échelle, et dont les ateliers occupent au
que de la petite Industrie, relie ijiii pourvoit à nos mille besoins, en se ramifiant à l'infini, et qui, le plus souvent , n'emploie que les bras de la famille , et n'a d'autre local que le foyer domestique.
La première partie a été traitée dans toute son extension. Chacun de ses établissements a été l'objet d'un bulletin spécial faisant connaître la commune où il est situé, son arrondissement, son département, les noms et qualités du propriétaire, la valeur de sa location , le montant île sa patente , la nature des matières diverses employées annuellement, leur quantité en nombre, en kilogrammes, eu mètres ou en litres, la valeur moyenne de chacune d'elles, le prix de leur unité en francs et centimes, la valeur totale et la désignation des lieux de l'origine des matières premières. En regard on a exprimé la nature des produits fabriqués annuellement, leurs quanlilés, leurs videurs partielles ou totales, et l'indication des débouchés ou lieux de destination de ces produits à l'intérieur ou à l'étranger. On a ensuite éuuméré les ouvriers r hommes, femmes, enfants au-dessous de tfi ans: puis leurs salaires journaliers ; enfin , on a décrit numériquement les différentes pièces du mobilier industriel : machines à vapeur, moulins à eau, à vent, à manège; nombre de chevaux, de mulets, de bœufs em ployés; nombre de fourneaux, fours, feus, mé-
canîques, métiers, broches et autres machines.
Il y a maintenant en France environ 25,000 établissements industriels de cette catégorie et consistance; le surplus appartient à la classe des arts et métiers. Ceux-ci doivent être relevés en détail ; mais il est nécessaire d'eu agrouper les chiffres, par localités d'abord , et ensuite par similarité d'objet. A cet effet , il faut réduire l'extrême étendue de leurs éléments primitifs, en les rapprochant pour en diminuer l'échelle. Cependant leur condensation ne peut pas égaler celle subie par l'agriculture, attendu que la variété bien plus grande des produits industriels , rend leur assimilation beaucoup plus difficile.
Quant à la classification générale des matières qu'embrasse la Statistique des manufactures et. celle des arts et métiers, elle est dictée par le gisement des fabriques, et par la nature de leurs produits. La Statistique par localités est une véritable liéniiraphie de l'Industrie; — un cadastre territorial des établissements, qui sont les cités Ho lissantes de cet empire ; — un recensement des ouvriers qui en sont la population; — un itinéraire des lieux où le commerce doit alimenter ses besoins innombrables et sans cesse renaissants. La Statistique, suivant la nature des objets manufacturés, est un inventaire par espèces et variétés, en quantités et eu valeurs, des produits multiformes qui sortent de ees mines fécondes. Ces produits sont d'abord classés selon le règne auquel appartient leur matière première :
ils sont minéraux, végétaux ou animaux. Ensuite ils sont énumérés dans chacune de ces trois catégories, en suivant les degrés d'élaboration dont ils sont susceptibles, depuis les plus simples jusqu'aux plus composés. Ainsi, en tête des laines, qui appartiennent à la classe des produits animaux, sont les laveries, les peigneries, où elles sont préparées; les filatures îienuent ensuite, et, en dernier lieu, les manufactures où les tissus sont portés à leur perfection.
Sans doute, les détails de celte immense investigalion sont, pour beaucoup de personnes, d'un médiocre intérêt; et, par exemple, il importe peu au monde de savoir combien de bouteilles sortent d'une verrerie, et combien de matières diverses sont employées ïi leur fabrication. Hais cet établissement joint ii ceux semblables, i|ui existent dans le département, la région, le royaume, constitue une brandie d'industrie importante et fort riebe, indispensable a la consommât ion el au commerce, donnant it l'Ktal un revenu considérable, aux ouvriers un travail bien rétribué, et an pays l'un des éléments de sa prospérité industrielle. La Statistique est donc justifiée ijiimid elle s'opiniatre à élaborer des millions de chiffres, qui renferment des notions aussi essentielles, et qui consentent à lui livrer, pour prix de ses studieux efforts, l'histoire hiéroglyphique de travaux dont personne encore n'avait pu déchiffrer les secrets.