‹ Éléments de statistique; principes généraux de cette science, sa classification, sa méthode, ses opérations, ses divers degrès de certitude, ses erreurs et ses progrès; avec son application à la constatation des faits naturels, sociaux et politiques, historiques et contemporainsChapitre 19 sur 72 · LES ENFANTS NATURELS · texte numérisé non relu

LES ENFANTS NATURELS

Suivant les moralistes, le nombre des enfants naturels serait l'expression mathématique de la corruption des sociétés, et rien; à leur avis, ne prouverait mieux la démoralisation du temps et du pays, où nous vivons.

Ces assertions, qu'on admet assez généralement, comme

des vérités incontestables, sont en contradiction flagrante avec les faits.

Si Ton mesure, par la proportion des naissances, la place que les enfants naturels tiennent dans chaque population, on trouve qu'il y en a :

En France 2,600,000

En Prusse 900,000

En Bohême 475,000

Dans les Pays-Bas , 450,000

Dans l'Autriche proprement dite.. 400,000

En Bavière 265,000

En Suède 200,000

En Danemark 160,000

Dans le Wurtemberg 20,000

En réunissant cesnombres, on trouve qu'il y a 5,670,000 habitants, sur 68 millions, qui sont nés en dehors du mariage. Les proportions d'un 12e résultant de ces chiffres, laissent présumer que parmi les populations de l'Europe, il n'y a pas moins de 20 millions d'individus dont les pères et mères n'étaient point unis légalement.

On ne saurait raisonnablement attribuer au libertinage, l'origine d'une telle masse d'hommes ; car l'expérience de tous les temps et de tous les pays nous enseigne que la dé-* bauche est frappée de stérilité. Ce sont précisément les filles les plus innocentes, qui deviennent mères ; et l'histoire d'Annette et Lubin n'est pas un conte fait à plaisir.

Des notions positives n'ayant jamais été dans la possession des auteurs, qui ont parlé des enfants naturels, il n'y â guère de sujet falsifié par autant d'erreurs. On en a fait un thème de morale satirique, pour accuser notre temps

et notre pays. On a supposé que ces enfants sont produits par le vice, et forment un fléau dont nos ancêtres et l'antiquité étaient préservés par la pureté de leurs mœurs. On a jugé de leur nombre, par ceux nés dans les grandes villes, et Ton a prétendu qu'ils se multiplient d'année en année. Ces faits controuvés sont cités chaque jour et attribués à la démoralisation propagée dans toutes les classes, par l'esprit philosophique du dix-huitième siècle et par la Révolution.

Ces assertions n'ont aucun fondement. Dans les pays où régnait jadis l'esclavage, comme dans ceux où il subsiste encore maintenant, le mariage n'était pas de droit commun ; il était réservé aux maîtres, et les populations servîtes se reproduisaient sans son intervention. Ce n'est pas à dire qu'il n'y eût point d'unions conjugales, mais c'était seulement un fait naturel, sans action légale. L'esclave était séparé de sa femme et de ses enfants, et chacun d'eux était vendu ou troqué, comme étrangers les uns aux autres. Il y avait dans l'Empire romain 40 millions d'êtres humains, qui vivaient dans cette condition. La féodalité continua pendant treize cents ans ce déplorable régime ; et l'on possède un contrat de vente d'une famille de serfs appartenant à l'évêque de Paris, qui les échangea contre un cheval blanc à son propre usage. On imagine bien que sous ce régime, il n'importait guère qu'un enfant fût né de parents mariés ou non.

C'était une occurrence d'autant plus indifférente que rien ne la constatait, puisqu'il n'y avait point alors d'actes civils, et que d'ailleurs elle n'assurait aucun héritage, l'esclave ou le serf ne possédant rien en propre, et le peu qu'il avait, étant dévolu à son maître. Ainsi les familles patri-

eiennes, nobles ou bourgeoises, avaient exclusivement le privilège des naissances légitimes, et la grande masse des prolétaires et des manants, qui formaient les neuf dixièmes des populations, se perpétuait, par une progéniture privée de droits civils, d'héritages et de protection paternelle. On voit que le passé mérite mal l'éloge qu'on en a fait pour dénigrer le présent.

Si, comme on le prétend, les mauvaises mœurs contemporaines sont la cause de la multiplication des enfants naturels, c'est par transmission que cette cause et ses effets sont parvenus jusqu a nous. Sans remonter à l'Olympe des Grecs, où presque toutes les divinités étaient nées en dehors du mariage, nous avons assez d'exemples historiques, pour montrer que ce n'est pas un mal nouveau. Charles IX, tout valétudinaire qu'il était, et presque imberbe, eut deux enfants de sa garde-malade. Son père Henri II en eut deux de ses maîtresses, quoiqu'il les prît vieilles. Henri IV en eut neuf et Louis XIV, dix. Le Harem du Parc-aux-Cerfs rend incertain le nombre de ceux attribués à Louis XV. Si les princes que nous n'avons pas nommés, n'en eurent point, ce ne fut nullement parce qu'ils avaient des mœurs plus rigides. Il y en eut d'autres motifs que l'histoire révélera. Mais ce sont là des nombres bien chétifs comparés aux 22 enfants naturels d'un roi de Portugal et aux 40 dont se vantaient plusieurs seigneurs féodaux. Les foudres ecclésiastiques n'avaient aucun pouvoir sur ce désordre; vingt conciles défendirent sous des peines graves, aux clercs de tous les rangs, d'entretenir chez eux de jeunes chambrières. La réitération de ces défenses prouve leur inutilité. Assurément les presbytères sont

maintenant bien plus irréprochables, et aucun archevêque ne court risque d'être lapidé comme celui de Rouen,, qui avait tenté d'arrêter ce scandale dans son diocèse.

Quant au nombre des enfants naissant hors du mariage, les chiffres officiels, que nous allons produire, prouvent complètement l'erreur de deux assertions avancées perpétuellement. Ce nombre n'a point augmenté depuis un demi-siècle eu égard à la population, et de plus il n'excède pas celui qu'offrent plusieurs pays de l'Europe. Voici le tableau comparatif de la population moyenne et du nombre annuel des enfants naturels.

Périodes» Population moyenne Nombre annuel Leur proportion

quinquennale. des enf. naturels.

la pop. moyenne.

27,351,000 habit.

sur

751 habit.

Proportionnellement à la population, le nombre annuel de naissances d'enfants naturels n'est pas à présent plus grand pour 36 millions d'habitants qu'il y a 45 ans pour 28 millions. Son maximum a commencé en 1816, précisément au moment où la Restauration projetait le rétablissement des mœurs rigides et religieuses, et y employait son autorité.

LesnaissanccS d'enfants naturels, résumées en moyennes

par périodes quinquennales, offrent les proportions suivantes avec les naissances totales résumées pareillement.

Moy. annuelles

Moy. annuelles

Leur proportion

des naissances

des naissances

aux naissances

totales.

d'enf. naturels.

totales.

912 2fi0

1 sur 21 07

Des résultats fort inattendus sortent de ces données statistiques.

En opposition avec les idées reçues, il n'y a jamais eu moins d'enfants naturels qu'au temps de la République. Il y en avait 67 pour 100 de moins que sous la monarchie. Ce n'était probablement pas parce que la société s'était améliorée dans cette énorme proportion; mais seulement parce que la population virile était aux armées.

Le plus grand nombre des enfants naturels a eu lieu, de 1816 à 1835, sous le dévot régime delà Restauration. Sans attribuer cette recrudescence au nouvel état de choses, il faut bien remarquer que, du moins, il ne put l'empêcher.

Depuis 1841,1e nombre des enfants naturels est le même qu'au temps de l'Empire, proportionnellement à la population.

Quand on prend pour base de comparaison, les nais-

sances totales, annuelles, les moyennes des naissances cFenfants naturels s'égalisent davantage, attendu que les uns et les autres éprouvent pareillement l'influence des vicissitudes physiques et sociales.

La proportion quinquennale la plus forte a duré 15 ans, de 1826 à 1840; elle était de 1 enfant naturel sur 13 naissances.

La proportion de 1 sur 14 se prolonge depuis 10 ans, de 1841 à 1850. Elle avait eu déjà un exemple, de 1821 à 1825. Le moindre nombre — 1 sur 21 naissances, remonte au Consulat : 1801 à 1805; il devint plus grand pendant les années suivantes, et s'augmenta progressivement. Au reste, il y a eu constamment moins d'enfants naturels proportionnellement aux enfants légitimes, sous l'Empire, que pendant la Restauration et depuis. La guerre occupait alors les hommes autrement. On voit qu'en tout ceci, la corruption des mœurs n'a rien de commun avec les variations des nombres des enfants naturels, et que les moralistes se sont étrangement trompés.

Quant à la quantité absolue de ces enfants suivant les progrès de la population, le chiffre qui l'exprime, s'enfle ou diminue annuellement, mais la proportion est presque invariable. Il y a eu les nombres ci-après d'enfants naturels, dans chaque période décennale :

Nomb. absolus. Accroiss. décennal.

688,814 Dim. 23,363

Totaux... 3,165,197

Considéré d'une manière absolue, le nombre des naissances d'enfants naturels s'est accrû, de la première à la dernière année du demi-siècle, de 28,319 ou 68 pour 100. De 41,635, il a monté à 69,954. Mais la population s'est élevée de 27,346,000 habitants à 37,783,000 ou 40,437,000 habitants, qui font 37 pour 100.

On a compté, en 50 ans :

44,503,355 naissances d'enfants légitimes, 14 sur 15 naiss. 3,165,197 — d'enfants naturels, 1 — 15 —

Total . 47,728,552 naissances totales.

Les recensements ne séparant pas les filles dans l'enfance, des filles nubiles, on ne sait pas combien, parmi ces dernières, peuvent céder à la séduction ou aux excitations de la misère et du luxe. Mais nous apprenons qu'en 1851, il fallait 13 femmes mariées pour en fournir dans Pannée, 2 qui fussent fécondes. S'il en est ainsi des filles, les 70,000, qui sont devenues mères, supposent que 455,000 avaient la faculté de l'être pareillement. C'est 1 fille sur 20 de tout âge, qui font seulement le quart de la population. Ceux qui fulminent contre les mœurs de notre temps, parce que la bénédiction nuptiale n'est pas donnée à toutes les unions fécondes, ne savent pas sans doute que cette irrégularité fâcheuse est moins fréquente qu'autrefois, et n'égale pas par ses effets un 510me des habitants du pays.

Les causes qui font naître hors du mariage, une catégorie nombreuse d'enfants, sont tellement inhérentes à l'état des sociétés, qu'elles agissent sur toutes les contrées

de l'Europe, et reproduisent les mêmes nombres, à la distance de plusieurs années et d'une extrémité du continent à l'autre. En voici quelques exemples :

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