‹ Éléments de statistique; principes généraux de cette science, sa classification, sa méthode, ses opérations, ses divers degrès de certitude, ses erreurs et ses progrès; avec son application à la constatation des faits naturels, sociaux et politiques, historiques et contemporainsChapitre 2 sur 72 · ORIGINE ET DIFFUSION DE CETTE SCIENCE · texte numérisé non relu

ORIGINE ET DIFFUSION DE CETTE SCIENCE

La Statistique est la Science des Faits naturels, sociaux et politiques, exprimés par des termes numériques.

Elle a pour objet la connaissance approfondie de la Société, considérée dans sa nature, ses éléments, son économie, sa situation et ses mouvements.

Elle a pour langage celui des chiffres, qui ne lui est pas moins essentiel que les figures à la géométrie et les signes à P algèbre.

Elle procède constamment par des nombres, ce qui lui donne le caractère de précision et de certitude des sciences exactes.

Les travaux, qui se parent de son nom, sans avoir son objet et son langage, ne lui appartiennent point, puisqu'ils sont en dehors des conditions de son existence. Ainsi, des Statistiques sans chiffres ou dont les chiffres n'énumèrent point des Faits naturels, sociaux ou politiques, ne méritent pas le titre qu'elles empruntent. Il en est pareillement des Statistiques morales et intellectuelles ; car, c'est une vaine tentative que de vouloir soumettre au calcul l'esprit ou les passions, et de supputer, comme des unités définies et comparables, les mouvements de Pâme et les phénomènes de l'intelligence humaine.

La Statistique constitue une science de Faits, comme l'histoire, la géographie et les sciences naturelles. Elle est, comme l'astronomie et la géodésie, une science de Faits numériques.

Elle ressemble à l'histoire, en ce qu'elle recueille, comme elle , les Faits présents et passés ; mais elle en diffère essentiellement; car, au lieu de s'arrêter aux événements extérieurs de la vie des peuples, elle s'efforce de pénétrer dans leur vie civile et intime, et de découvrir les éléments mystérieux de l'Économie des sociétés. Au contraire de l'histoire, qui concentre presque toujours l'intérêt de ses récits sur les batailles et les conquêtes, la Statistique s'occupe surtout des bienfaits de la paix.

La géographie n'a de rapports avec la Statistique que par les travaux qu'elle lui emprunte, et qu'elle s'approprie. La première décrit les contrées, la seconde analyse les sociétés ; l'une raconte ou disserte ; l'autre calcule et analyse ; il n'est guère possible de moins se ressembler.

De toutes les sciences, l'Économie politique est celle qui

est liée à la Statistique le plus intimement. Toutes deux ont pour but d'améliorer l'État social, en guidant, par les lumières d'une haute raison, les Pouvoirs administratifs et politiques. Mais la première est une science transcendante, qui plane avec audace dans la région la plus élevée des systèmes spéculatifs, tandis que la seconde est seulement une science de Faits, qui énumère, par des chiffres rapides, les besoins des populations, leurs progrès de chaque jour, et chacune des particularités heureuses ou fatales de leurs destinées. Elles ont Tune comme l'autre le désavantage d'être peu populaires, alors même qu'elles dévouent tous leurs efforts aux intérêts des peuples. C'est un malheur irrémédiable, car il tient aux formes scientifiques et obligées de leur langage, l'Économie politique procédant par abstraction, comme les sciences philosophiques, et la Statistique ne parlant que par des signes numériques, comme les sciences exactes.

Néanmoins, parmi les connaissances humaines, il en est bien peu qui n'aient recours aux services de la Statistique et qui ne la prennent pour auxiliaire. L'histoire reçoit d'elle des chiffres lumineux, qui montrent la réalité des choses ou leur imposture, et les calculs qu'elle lui emprunte, prouvent, après vingt-cinq à trente siècles, la véracité d'Hérodote, l'exactitude de Thucydide et les erreurs de Diodore. La géographie lui doit ses meilleurs matériaux, ceux qui, formés de termes définis rigoureusement, échappent à la versatilité des jugements des hommes, et ne sont altérés ni par l'influence des temps, ni par celle des lieux. Enfin, l'Économie politique s'enrichit de ses travaux, et lui demande continuellement les Faits numériques et les

supputations qui servent de base à ses théories ou qui en justifient les déductions.

La Statistique s'applique sans cesse à toutes les transactions sociales, soit explicitement par de grandes opérations, soit par des opérations de détail presque imperceptibles.

Dans la vie privée, elle prend l'homme à son premier jour; elle le considère comme une unité, qu'elle ajoute d'abord au nombre général des naissances, et qu'elle reproduira, peut-être, pendant un demi-siècle, dans les cadres des recensements de la population. Elle le compte à vingt ans, dans les rangs de l'armée, ou bien elle l'enregistre parmi les mariages. Elle le fait figurer dans la classification des professions si multipliées et si diverses ; elle lui assigne une place parmi les capacités politiques et jusqu'au faîte des illustrations du pays; puis elle le range enfin dans une colonne fatale, celle où chacun figure pour la dernière fois, et où viennent aboutir les vanités humaines.

Mais , combien de fois , avant la catastrophe du drame de son existence, le fait-elle reparaître dans ses chiffres? Au tribunal, au jury, aux élections, au corps législatif, c'est un suffrage, un vote, une voix qui le représente, et qui parfois fait pencher la balance de la justice ou celle des destinées de l'État. Possède-t-il des terres, des manufactures ? alors, il dispose d'une grande quantité de travail et de richesses, et il devient la racine des nombres, qui expriment la production agricole ou industrielle et tous les intérêts qui accompagnent la fortune. N'est-il qu'un pauvre prolétaire ? la Statistique recherche utilement si les objets de consommation nécessaires à ses besoins, ont un prix qui soit en équilibre avec ses salaires. Elle lui indique

l'avantage d'accumuler ses épargnes au lieu de les dissiper ; elle jette des lumières sur les établissements de bienfaisance, qui doivent le secourir dans sa détresse. Sans doute, elle n'a pas le pouvoir d'agir ; mais elle a celui de révéler, et heureusement, de nos jours, c'est presque la même chose. Jadis le cri du peuple était : Si le roi savait ! Maintenant l'autorité sait tout; il suffit de quelques chiffres pour lui faire connaître les abus. Il y a vingt ans, la mortalité des enfants trouvés était dans quelques hospices de vingt-cinq sur cent. La Statistique dénonça ce méfait, et cette mortalité est aujourd'hui réduite de plus de moitié. Sans elle, on eût continué d'ignorer que, depuis cent ans peut-être, il y avait des hôpitaux où la mort emportait le quart des malheureuses créatures confiées à leur meurtrière charité.

La Statistique n'est pas moins nécessaire à la vie publique des peuples qu'à leur vie privée ; c'est par ses travaux, ses investigations, que les grands intérêts de l'État sont élucidés, approfondis et connus ; ses chiffres fournissent les meilleurs arguments, les témoignages les plus péremptoires que Ton produise chaque jour au conseil du Prince, au Parlement, à l'Académie et dans la Presse quotidienne.

L'absence de ce moyen de gouvernement caractérise l'ignorance et la barbarie d'une époque, d'un pays ou d'une administration. En France, il n'y avait point de Statistique sous Louis XIII et Louis XV, sous le Directoire et sous la Restauration. Mais sous les règnes de Louis XIV et de Napoléon, la Statistique fut cultivée, honorée et placée au rang de science officielle, administrative et politique. La révolution de 1830 lui rendit le droit de servir l'État.

Les mêmes phases de bonne et de mauvaise fortune se retrouvent dans toute son histoire, qui embrasse une période de quarante siècles. Les Égyptiens, les Grecs, les Romains, remployèrent pour seconder leur merveilleuse civilisation dans ses développements, et, au contraire, le moyen âge détruisit ses institutions. C'est bien longtemps après la renaissance des sciences et des arts, que quelques peuples de l'Europe, à commencer par les Suédois, reconnurent les avantages qu'on en pouvait tirer ; mais elle fit bien peu de progrès, car elle demeura une science de savants, purement spéculative et sans application aux affaires publiques, ou bien elle fut repoussée par les peuples, qui la prenaient pour une invention du fisc, et par les souverains, qui la redoutaient comme une divulgation des secrets de leur cabinet. L'exemple de la France, de l'Angleterre, de la Belgique et de la Prusse, commence à dissiper ces vaines craintes ; et désormais ses progrès sont assurés dans les pays où l'amour du bien public n'est pas une déception.

Tous les bons esprits reconnaissent que la Statistique est absolument nécessaire aux hommes d'État, aux publicistes, aux économistes, aux historiens :

1° Pour constater, dans tousses éléments, la population du pays, source de sa puissance, de sa richesse et de sa gloire ;

2° Pour améliorer le territoire, après l'avoir exploré par des opérations qui font connaître sa fertilité, ses communications, ses moyens de défense, la salubrité et la sécurité de ses campagnes et de ses cités;

3° Pour régler, d'après des bases assurées, l'exercice des droits civils et politiques, acquis au prix de tant de

sacrifices, par la génération qui bientôt ne sera plus;

4° Pour fixer et répartir les levées militaires, qui entretiennent les armées et garantissent l'indépendance du pays et celle de l'Europe ;

5° Pour établir, avec équité, les impôts qui pourvoient aux nécessités de l'État ;

6° Pour déterminer en quantités et en valeurs la production de l'Agriculture et celle de l'Industrie, qui renouvellent sans cesse la fortune publique ;

7° Pour apprécier les développements du Commerce, et rechercher les conditions difficiles de sa prospérité ;

8° Pour étendre ou restreindre l'action répressive de la Justice, gardienne vigilante de Tordre social ;

9° Pour tracer les progrès de l'Instruction publique, qui doit rendre les hommes meilleurs en les éclairant ;

40° Pour guider l'Administration dans les mesures sans nombre, qui, pour l'intérêt des classes inférieures, régissent les Établissements de bienfaisance et de répression ;

Enfin pour éclairer, par des vérités nouvelles ou plus exactes, une foule d'autres objets, qui surgissent chaque jour, agitent l'opinion publique, remplissent les discussions parlementaires et forment des problèmes dont la solution ne peut être donnée que par la Statistique.

Ces intérêts nombreux et puissants ne sont point départis exclusivement à notre siècle; ils appartiennent à tous les temps et à tous les pays ; et pour satisfaire à ce qu'ils exigent, tous les peuples civilisés ont dû recourir depuis la plus haute antiquité aux opérations de la Statistique.

Et, en effet, l'histoire des premières sociétés du globe nous montre ses opérations en pratique aux deux extré-

mités de l'Asie, et jusqu'au delà des mers dans les régions du nouveau Monde. Malgré d'innombrables témoignages de cette origine reculée, on s'est opiniâtré à considérer la Statistique comme une science nouvelle ; on a même prétendu qu'elle avait pris naissance en Allemagne, au milieu du siècle dernier, et que ce fut un savant professeur de Gottingue, Godefried Achenwall, qui en fit la découverte en 1748. La preuve sur laquelle on se fonde est qu'il lui imposa le nom qu elle porte aujourd'hui dans toute l'Europe.

C'est une étrange confusion que de dater l'origine des sciences de l'époque à laquelle un nom leur fut donné. L'Économie politique n'est ainsi appelée que depuis Quesnay et ses disciples. Est-ce à dire qu'elle n'existe que depuis soixante à quatre-vingts ans, et qu'une foule de philosophes et d'hommes d'État de la Grèce et de Rome n'étaient pas des économistes éminents? La Technologie existait avant le Déluge (1) ; et le nom spécial qu'elle a reçu, de nos jours, ne nous autorise point à nous en approprier l'invention. La Géologie était jadis une cosmogonie mythique, enveloppée de symboles et de ténèbres. Pendant le dix-huitième siècle, les savants, qui la cultivaient, effrayés du sort de Galilée, lui donnèrent le titre circonspect de Théorie de la terre. Celui qu'elle porte aujourd'hui annonce hardiment qu'elle prétend, comme Prométhée, dérober le secret de l'origine des choses. Quoi qu'il en soit, son objet n'a point changé, et c'est toujours la môme science sous un nom nouveau.

(1) Genèse, iv, 22.

Il en est ainsi de la Statistique ; elle apparaît dès les premiers âges du monde, et prend place dans le plus ancien de tous les livres : le Pentateuque, sous l'appellation expressive (ÏArithmi, — les Nombres. — Pendant trois à quatre mille ans, on exécute dans les différentes régions du globe ses utiles opérations, sans chercher à leur donner un nom collectif, qui en indique le but commun. Enfin en Angleterre, en 1669, on reproduit sans en savoir ou du moins sans en reconnaître l'antériorité mémorable, la dénomination que lui avaient imposée les Hébreux, ou plutôt celle qu'ils avaient empruntée aux Egyptiens ainsi que leurs autres connaissances. Dès lors, l'Europe adopta, pour l'exprimer, le nom d'Arithmétique politique, et commença à la cultiver. Mais, il faut l'avouer, ce n'était encore qu'une science de professeur, mal recommandée au Pouvoir. Le savant Bushing, emporté par son zèle pour la Statistique, ayant demandé à Frédéric II quelques chiffres pour ses travaux, le roi lui répondit qu'il ne l'empêchait pas de publier ceux qu'il s'était procurés, mais qu'il ne lui en donnerait point. Il fallut, pour faire pénétrer la science clans les régions du Pouvoir, et pour la populariser, l'influence de la France, qui, entraînée vers les études économiques par sa révolution, imprima un mouvement général aux esprits, dans la direction des mathématiques appliquées. Ce fut elle qui tira de l'oubli ce nom de Statistique, vieux seulement d'un siècle et déjà ignoré (1). On venait de reconstruire la société sur d'autres bases, avec d'autres matériaux, il fallait bien soumettre au

(1) Formé du latin : Status, état, situation, condition des choses.

calcul les effets de cette audacieuse expérience, ainsi que les forces nouvelles qu'on en avait obtenues. La Statistique rendit cet important service, et devint une science politique, associée au gouvernement de l'État. Ce fut, pour elle, comme une renaissance ; mais, en examinant ce qui se faisait auparavant, et ce que nous faisons aujourd'hui,

11 est impossible de ne pas reconnaître, à son but et à ses moyens d'exécution, la même œuvre, exécutée par les principales nations du globe depuis la plus haute antiquité.

N'était-ce donc pas une Statistique générale, et même, quant à son objet, la plus vaste qu'on ait jamais entreprise, que ce registre, qui, après la mort de l'empereur Auguste, il y a 1840 ans, fut apporté dans le Sénat romain par son successeur,, et dont il fut fait une lecture publique? « C'était, dit Tacite, un état des richesses de l'Empire, du nombre des citoyens et des alliés portant les armes, des flottes, des tributs et autres parties du revenu public, des dépenses ordinaires et des gratifications au peuple. Auguste, ajoute l'illustre historien, avait écrit le tout de sa propre main (1). »

Il ne saurait échapper à personne, qu'ici ce n'était point l'un de ces royaumes de l'Europe moderne, renfermés dans d'étroites limites et peuplés de quelques millions d'habitants seulement. L'Empire romain avait alors une étendue de 412 millions d'hectares ou 208,000 lieues carrées moyennes; ce qui fait huit fois la surface de la France actuelle. Quant à sa population, des recherches

(1) Tacite, Ann., lib. n, 11. — « Quœ cunctâ suâ manu prœscripserat Augustus. » Suétone, in Tib.yc. 21.

spéciales nous permettent de rélever à 83 millions d'habitants libres ou esclaves, nombre à peu près égal à la population recensée de l'Empire français et de ses dépendancesenl810 .

On est étonné d'apprendre qu'un homme qui était le Maître du monde connu, eût assez d'application et de talent pour exécuter la Statistique de son immense domination, et, ce qui est peut-être plus merveilleux, qu'il en eût compris, avec une perspicacité profonde, l'éminente utilité pour le gouvernement de son Empire. Dans la longue suite des rois qui ont régné sur la France pendant mille quatre cents ans, deux seulement, sur soixante dixhuit, ont eu la même idée qu'Auguste ; ce sont : Louis XIV et Napoléon. L'Angleterre n'en a eu aucun.

Presque dans le même temps, l'an 2042 avant notre ère, un prince qui régnait à l'autre extrémité de l'ancien monde, l'Empereur de la Chine, Yu, faisait dresser la Statistique de ses vastes États. D'après le témoignage du premier Livre sacré de ce pays, le Chouking, qu'on a gravé tout entier sur des monuments publics, afin de prévenir l'altération de son texte, ce souverain divisa le territoire de la Chine par provinces, et en fit exécuter la Statistique, déterminant l'ordre que leur donnaient entre elles la perfection du labourage, la supériorité des produits et la quotité de l'impôt (1).

Il n'y a pas, dans notre Europe, si fière de sa civilisation, un seul État dont les provinces puissent être rangées ainsi, d'après des données statistiques qui fassent connaî-

(1) Gaubil, De Guignes, le Chouking.

tre la prééminence de leur production; ce qui montre que nos connaissances des choses les plus essentielles n'ont pas fait des progrès aussi rapides qu'on l'imagine communément. La France seule sait positivement quelle est, par départements, en quantité et en valeur, sa production agricole ordinaire. L'Angleterre avait projeté une investigation semblable, faite sur le même type; elle n'a pu l'exécuter, la grande propriété en ayant pris ombrage.

Un autre peuple asiatique, qui a failli prendre place parmi nos aïeux, cultivait la Statistique, avec un grand succès, il y a plus de mille ans. Les Arabes, lorsqu'ils se furent emparés de l'Espagne, chargèrent leurs savants de dresser la Statistique de cette belle conquête. En 721, El Samah, qui était Vali ou vice-roi de la Péninsule, envoya au Calife un tableau détaillé du pays, de ses côtes, de ses rivières, de ses villes, de sa population et de ses revenus (1). On trouve dans les auteurs arabes une multitude de données numériques, qui prouvent que les Maures savaient parfaitement le nombre des habitants de chaque ville, la quantité des fabriques de chaque sorte, le chiffre des ouvriers qui y travaillaient, le nombre de livres des bibliothèques, et d'autres notions qu'on s'estimerait heureux d'obtenir sur nos sociétés modernes.

On conçoit qu'un peuple qui avait le génie du calcul, et à qui nous devons nos caractères numériques, ait fait, au huitième siècle, la Statistique de l'Espagne, quoique alors Je plus grand monarque de l'Europe chrétienne, Charlemagne, ne sût pas écrire. On comprend encore que

(1) Gondé, Histoire de la domination, etc.

les Chinois, qui étaient géomètres, astronomes, chimistes, et qui possédaient, il y a trois à quatre mille ans, des sciences et des industries que nous n'avons que depuis quelques générations (1), eussent déjà fait la Statistique de leur vaste Empire, quand l'Europe n'était encore qu'une région sauvage. Mais voici une race d'hommes, qui, depuis l'origine des choses, était séparée de l'ancien Monde, et qui surgit tout à coup avec ses arts libéraux, son agriculture perfectionnée, ses industries surprenantes, ses inventions qui ne doivent rien à notre hémisphère. Les deux premiers peuples de cette race nouvelle, les Mexicains et les Péruviens, possédaient des notions étendues et variées sur la Statistique, et en faisaient des applications usuelles aux besoins de leur pays et à la politique de leur gouvernement. « L'Empereur du Mexique, Montezuma, dit l'historien Herrera, avait cent grandes villes, capitales d'autant de provinces dont il recevait les tributs et où il avait des gouverneurs et des garnisons. » — « Il connaissait parfaitement, ajoute Cortès dans la première de ses lettres à Charles-Quint, l'état des finances de son Empire, et il l'avait tracé, avec beaucoup d'autres choses, en caractères distincts et intelligibles dans des registres peints (2). »

(1) Les Chinois avaient, longtemps avant notre ère, la boussole, la poudre à canon, les feux d'artifice, les aérostats, l'hydraulique, la tachygraphie, la poterie émaillée, la porcelaine, la fabrication du verre, la filature et le tissage du lin et de la soie, la culture de cinq espèces de blé, six espèces d'animaux domestiques, et par-dessus tout : le travail libre, l'égalité civile et l'admission des capacités aux emplois politiques.

(2) Herrera, 1. vu, c. 7. Hern. Cortès. Lett. Ia, p. 33. Joseph Acosta, 1. vi, c. 8.

A l'autre extrémité de ce vaste continent de l'Amérique, qui occupe l'un des deux hémisphères du globe et s'étend pour ainsi dire d'un pôle à l'autre, étaient les Péruviens, qui, confinés entre la haute chaîne des Andes et le Grand Océan, n'avaient encore communiqué avec aucun peuple civilisé, lorsque Pizarre découvrit leur Empire et le subjugua. Ce pays nouveau, qui ne tenait ses traditions d'aucun autre, possédait une Statistique aussi complexe que la meilleure que nous ayons aujourd'hui. Et cependant, ce peuple n'avait pour moyens d'écrire et de calculer que des cordons de différentes couleurs, noués et combinés diversement. Garcilaso de la Véga et les autres historiens de la conquête rapportent que les Péruviens se servaient de ces cordons, nommés Quipos dans leur langue, pour faire et conserver les comptes les plus compliqués et les plus étendus. Ils en faisaient usage pour connaître la population par localités, par sexes, par âges et même suivant les conditions civiles ;

— pour constater le nombre des naissances et des décès ;

— pour énumérer les gens de guerre de chaque province, les munitions, les approvisionnements et les autres éléments de l'administration civile et militaire ; détails numériques qui n'ont encore été recueillis que dans une partie des États de l'Europe du dix-neuvième siècle (1).

Ces exemples, et beaucoup d'autres que nous exposerons ailleurs, prouvent incontestablement que la Statistique existe de temps immémorial, quoiqu'elle soit restée une science sans nom, de même que l'Économie politique, la Zoologie, la Géologie et tant d'autres connaissances hu-

(1) Garcilaso, 1. vi, c. 8.

inaines du premier ordre. C'est parce qu'elle est une nécessité publique de tous les siècles et de tous les pays que ses opérations principales sont pratiquées depuis trois à quatre mille ans par les principaux peuples civilisés du globe.

Cependant, il faut le reconnaître, on s'est presque toujours servi de cette science empiriquement, l'appliquant selon le besoin des occurrences, sans la définir, sans limiter ses attributions, sans classer, selon leurs affinités, les objets qu'elle embrasse, et sans rechercher quelle méthode elle doit suivre; — quelles opérations composent ses investigations; — quels moyens lui sont départis pour constater par des chiffres, chaque fait social, qui importe aux intérêts du pays ; — quelle disposition et quel enchaînement de termes numériques rendent plus évidente dans ses tableaux, la certitude des choses; — quelles épreuves peuvent faire distinguer dans ses matériaux les chiffres vrais deschiffresdéfectueuxou trompeurs; — quels avantages lui sont donnés par l'usage du langage des chiffres et celui des analyses numériques introduits dans les transactions civiles, administratives et politiques; — quelles erreurs sont mêlées à ses vérités, et comment on peut se défendre d'être trompé par cette alliance ; — quels obstacles sont suscités à ses travaux par l'ignorance, qui lui nuit encore moins quand elle la décrie que lorsqu'elle prétend la seconder; — par l'incurie dont ses exigences troublent le repos ; — par les intérêts qui s'alarment de ses lumières; — par l'esprit de système, qui mesure à faux poids ses appréciations; — et par mille circonstances fortuites qui s'opposent au succès de ses opéra-

tions, ou qui, tout au moins, les rendent laborieuses et pénibles.

Ces questions devant donner par leur solution les éléments constitutifs de la science, il est vraisemblable de croire qu'elles ont été examinées, approfondies et résolues dès longtemps, et que si l'antiquité ne s'en est pas occupée, du moins notre siècle investigateur en a fait l'objet de ses recherches. Ce serait une grande erreur que d'imaginer qu'il en est ainsi. Ces questions n'ont pas même été posées ; et jusqu'à présent on a presque toujours considéré la Statistique comme une science qui se révèle intuitivement à des adeptes, au lieu de la reconnaître pour une science qui, comme les autres connaissances humaines, ne s'acquiert que par l'étude, la pratique et renseignement. On s'est trompé sur son origine ; on l'a définie incomplètement ; on n'a point décrit le système de ses opérations ; on n'a jamais soumis ses méthodes à une critique éclairée ; enfin, ses éléments épars n'ont pas encore été rassemblés, énumérés et groupés rationnellement comme l'exigent les lois de la logique.

Un devoir officiel nous a prescrit autrefois de remplir, autant du moins qu'il était en notre pouvoir, ces lacunes nuisibles aux progrès et aux applications de la science. C'est pour y satisfaire que nous avons tracé les pages suivantes, en nous prévalant de l'expérience que nous ont donnée cinquante ans de travaux statistiques, exécutés par les ordres de l'autorité publique, pour le service du pays.

Nous nous sommes proposé dans ce travail :

D'éviter aux jeunes statisticiens l'incertitude de la route

qu'ils doivent choisir clans leurs premières entreprises;

De stimuler le zèle de ceux qui, habitant quelque ville du dernier ordre, ou même des communes rurales, croient n'y pouvoir produire aucun travail statistique, tandis qu'ils ont à leur disposition les archives du lieu, les registres de Tétat civil, les mercuriales des marchés et autres documents dont les chiffres sont dignes d'intérêt ;

D'appeler à concourir, dans les départements, aux recherches statistiques qu'on y fait ou qu'on y projette, les dépositaires d'anciens manuscrits contenant des termes numériques sur une multitude de sujets importants et curieux, notamment : des observations météorologiques, des tables de salaires à des époques reculées, les dépenses de l'éducation dans les collèges, les assurances, les arrangements pour les fermages, les prix des transports d'autrefois et la durée des voyages, les gages des laboureurs et des artisans à diverses époques, et beaucoup d'autres explorations statistiques particulières, qui ne peuvent être faites par l'autorité ;

De tenir en garde les publicistes contre les chiffres d'une origine inconnue, contre ceux faits pour le besoin des circonstances, et surtout contre les compilations statistiques, publiées en vue d'un lucre mercantile, et qui outragent à la fois la science et la vérité;

De montrer avec quelle unanimité les gouvernements les plus éclairés de l'Europe protègent aujourd'hui la Statistique, et se servent usuellement de ses travaux, pour diriger les opérations administratives et politiques;

Et, enfin, d'entretenir l'espoir qu'elle méritera de plus

en plus ses succès, et Fhonneur de participer aux affaires de l'État, non-seulement par la plus grande rectitude de ses chiffres, mais encore par l'élévation du caractère de ses œuvres, qui doivent être inspirées par l'amour du bien public, et contribuer efficacement à l'amélioration du sort de l'humanité .

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