CLASSIFICATION DE LA STATISTIQUE
Les grands États de l'Europe ont un territoire si vaste, une population si nombreuse, une civilisation qui rend leur société si complexe, que leur Statistique est d'une exécution très-difficile.
Il n'en est nullement ainsi de celle des États secondaires, tels que la Belgique ou les États-Sardes, qui égalent seulement cinq ou six de nos départements ; car, dans les explorations de cette nature, les obstacles grandissent, comme les nombres qu'il faut rechercher et constater. C'est donc une idée fausse que celle de comparer, ainsi qu'on l'a fait récemment, la petite statistique de ces pays, à celle de la France, qui comprend une surface de 53 millions d'hectares et une population de 36 millions d'habitants.
On ne peut se flatter de parcourir cette immense carrière qu'en prenant pour guide une méthode puissante, telle que l'analyse, — et une classification rationnelle, telle que la division systématique des matières. L'Industrie est restée sans progrès, tant qu'elle a voulu tout faire en masse ; et ses prospérités ne datent que de la division du
travail et do la spécialisation de chacune des branches qui en sont les objets. Il en est pareillement de la Statistique; elle a failli dans son exécution, tant qu'elle a tenté d'y réussir d'un seul jet. A un siècle de distance, les intendants de Louis XIV et les préfets de Napoléon échouèrent dans la même entreprise, et ne parvinrent à faire que des Statistiques partielles, disparates, sans aucune corrélation entre elles, et conséquemment incapables de donner des résultats généraux, embrassant toute la France, ce qui était pourtant le but proposé.
Ces deux expériences sans succès doivent profiter à notre temps, et lui enseigner qu'il faut tracer d'abord le plus simplement possible le plan d'une Statistique ; et puis l'exécuter par parties successives, appelant, de tous côtés, pour faire chacune d'elles, les matériaux nécessaires à sa composition. Cette méthode convient également à la Statistique d'un empire et à celle d'un département ou d'une province. C'est en l'employant avec persévérance, que nous sommes parvenus à exécuter la Statistique de la France, qui avait été si longtemps impossible. Ce système de travail est naturel et logique à un tel point que personne n'en a remarqué l'usage ; il a semblé à chacun qu'on ne pouvait en adopter un autre. C'était pourtant la première fois qu'il était mis en œuvre; et il est tout le contraire de celui qu'on suit en Angleterre, ainsi que de tout ce qu'on avait entrepris, en France, depuis Louis XIV.
Dans ce système, les différentes parties de la Statistique se suivent selon l'ordre qu'établit la liaison qui existe logiquement entre leurs divers sujets. Chacune d'elles forme un tout, et traite complètement une matière quelconque,
divisée et subdivisée suivant ce qu'exigent son étendue, sa composition élémentaire et sa lucidité.
Nous esquisserons rapidement le tableau de la division de la Statistique, coordonnée d'après cette méthode. Ses principales parties sont énumérées ci-après :
1° Territoire;
2° Population;
3° Agriculture;
4° Industrie;
5° Commerce intérieur ;
6° Commerce extérieur;
7° Navigation;
8° Colonies;
9° Administration publique; 10° Finances; 11° Forces militaires ; 12° Justice;
13° Instruction publique.
I. — Le territoire, c'est le sol natal avec ses souvenirs, la patrie avec ses affections, la propriété avec ses puissants intérêts, le domaine agricole avec le travail qui est la fortune du peuple.
Et pourtant, ce premier élément du pays, aucune nation de l'Europe n'en a une connaissance approfondie et complète. On ne sait que depuis peu quelle est l'étendue de la surface du territoire de la France. Pour en fixer le terme exact, il nous a fallu attendre l'achèvement du cadastre. Sous Louis XIV, on l'exagérait de vingt-cinq pour cent, et sous Charles IX, de moitié. L'incertitude est encore de quelques centaines de lieues. En Angleterre, elle
est de plusieurs milles; en Russie, on ferait un royaume avec les erreurs de l'évaluation de la grandeur de l'empire. C'est qu'il faut, pour déterminer l'étendue d'un pays, des opérations scientifiques très-délicates et très-multipliées, qui exigent des connaissances d'un ordre très-élevé, et*qu'il faut, de plus, beaucoup d'hommes qui possèdent complètement ces connaissances. Il faut des astronomes pour tracer une méridienne et fixer le gisement des points de repère ; — des géomètres pour exécuter une grande triangulation et déterminer l'altitude des reliefs ; — une foule d'arpenteurs pour mesurer les surfaces des propriétés et remplir les intervalles du réseau des triangles ; — et, pour les seconder, une multitude d'agents, dessinateurs, vérificateurs, piqueurs, conservateurs, directeurs, qui forment une administration si dispendieuse, que beaucoup d'États de l'Europe n'auraient pas plus les moyens de payer que d'organiser cette grande entreprise.
Cependant, pour décrire l'État physique d'un pays, il y a encore bien d'autres opérations- à exécuter que celles du cadastre. Il faut des nivellements "pour les chemins de fer et les irrigations; — des déterminations du volume et de la rapidité des cours d'eau, pour régler leur régime; — une exploration du pays,-?pour en dfesser la carte minéralogique et géologiqu^-:— des sondages, pour obtenir, par des puits forés, des éaux jaillissantes nécessaires aux usages domestiques, à l'arrosage, à l'action des machines et bien d'autres besoins. — Il faut encore des investigations météorologiques longues eft nombreuses pour connaître la puissance des agents du climat, et leur action sur la production agricole et sur la santé publique.
La Statistique recueille soigneusement les données numériques que lui fournissent ces opérations ; elle les classe et en forme des tableaux analytiques, qui font connaître :
1° L'État physique des contrées : leur gisement, leurs limites, leurs côtes, leurs montagnes, leurs fleuves, leurs lacs, leurs marais, et la constitution minéralogique de leurs différentes sortes de terrains ;
2° Leur climat : leurs températures moyenne et extrême, la quantité de pluie qui arrose leurs plaines et leurs montagnes ; la pression atmosphérique, les vents et autres agents météorologiques;
3° Leur territoire divisé physiquement : rétendue des régions montagneuses, des plaines, des vallées ; celle des terres arables, des pâturages et des forêts;
4° Leur division politique et administrative, ancienne et actuelle.
De tous les États de l'Europe, la France est celui dont la Statistique territoriale est la plus avancée ; on peut espérer que, dans quelques années, elle sera complète et satisfaisante. Parmi les progrès récents, il faut mentionner avec éloge la grande Carte exécutée au Dépôt de la guerre par les officiers du corps d'État-major, nos savants et courageux camarades qui s'en sont occupés pendant un demisiècle, et la Carte géologique due au savoir et à la persévérance de MM. Élie de Beaumont et Dufrenoy. On doit attacher d'autant plus de prix à ces magnifiques travaux qu'ils sont encore presque sans exemple; et que des royaumes, tenant une grande place dans l'histoire contemporaine, n'ont pu encore parvenir à faire ces investigations
Vi ÉLÉMENTS DE STATISTIQUE.
qui sont les bases nécessaires des améliorations qu'exige la prospérité publique.
II. — La population est l'âme du pays. C'est sa force, sa puissance, sa richesse, sa gloire, s'il est bien et heureusement gouverné. Sans l'accomplissement de cette rare et difficile condition, la population, à mesure qu'elle s'agrandit, devient, de plus en plus, un fléau; l'Irlande en est un vivant témoignage.
Objet de tous les intérêts sociaux, la population est la base des opérations de la Statistique, et le terme qui sert de mesure à leurs résultats. Il faut avoir compté les habitants d'un pays pour connaître ce qu'ils doivent obtenir de la terre, afin de pourvoir à leur subsistance, et pour savoir les forces qu'ils opposeront à leurs ennemis. Aussi, faut-il dater de quarante siècles le premier dénombrement connu, celui de Moïse, au mont Sinaï ; et encore est-il évident qu'il n'était qu'une tradition égyptienne dont l'origine se perd dans la nuit des temps.
Il ne suffit pas aux nécessités de l'Économie publique d'apprendre uniquement le chiffre de la population; il importe encore de découvrir, dans cette masse, les parties distinctes qui la constituent, les rapports qu'elles ont ensemble, les mouvements qui les agitent, et particulièrement les conditions de leur renouvellement progressif, de leur agrandissement ou de leur déclin.
Pour arriver à la connaissance de ces objets, la Statistique étudie la population :
1° Dans son état actuel et ancien, la comparant à des époques diverses, et pendant des périodes plus ou moins éloignées;
2o Dans ses mouvements intérieurs : ses naissances, ses décès, ses mariages, soit dans les villes ou les campagnes, soit dans tout le pays;
3° Dans Pétat civil des individus : célibataires, gens ma* riés, veufs et veuves, enfants légitimes et naturels;
4° Dans la différence des sexes à la naissance, à la mort, pendant la vie, dans le veuvage, et suivant l'état civil de chacun ;
5° Dans la diversité des âges des vivants et des morts ;
6° Dans la mortalité ordinaire, par les maladies communes ou épidémiques, ou accidentelles ou violentes;
7o Dans l'accroissement moyen et annuel du nombre des habitants ;
8° Dans la différence des races originelles, des cultes et des conditions sociales à des époques anciennes ou récentes ;
9° Dans la capacité politique des individus conformément aux exigences imposées par la loi;
10° Dans la nature et la valeur de la propriété, distribuée par catégories de propriétaires, suivant l'espèce des biens fonciers.
Il s'en faut de beaucoup que, même aujourd'hui, on puisse recueillir toutes ces données statistiques, chez les peuples les plus avancés de l'Europe. Il en manque toujours quelques-unes. En France, ce sont l'âge et la profession des individus ; en Angleterre, leur état civil; ailleurs le sexe même des habitants n'est pas indiqué. En Portugal, au lieu de compter les personnes, on énumère les feux. En Espagne, on a laissé passer un demi-siècle sans recenser la population. En France, avant la révolu-
tion, la constatation des naissances, des décès, des mariages appartenait à l'Église, qui ne tenait compte que des croyants, et ce n'est que depuis soixante ans que cette constatation est une attribution de l'administration municipale. Dans les autres pays catholiques, les actes civils sont encore enfouis dans les sacristies. En Angleterre, c'est seulement depuis dix ans que ce service public, d'une si grande importance, a été retiré aux ministres de l'Eglise établie et des communions dissidentes, pour être confié à une administration spéciale, chargée du soin de dresser les actes, dans chaque localité, et de centraliser la connaissance des mouvements de la population.
Ces divergences ne doivent point surprendre. Jadis, sous la domination romaine, un édit impérial, qui prescrivait un dénombrement ou toute autre mesure d'utilité publique suffisait pour en étendre l'exécution à 50 provinces, grandes chacune comme nos royaumes modernes, et dont l'ensemble constituait alors le monde civilisé. Mais au moyen âge, l'Europe fut fractionnée, par la puissance féodale, en une multitude de souverainetés, gourvernées, sous le nom de bon plaisir, par les caprices, les volontés arbitrares et violentes des seigneurs féodaux, maîtres à la fois de la terre et de ceux qui l'habitaient. Les monarchies qui se sont formées de la conquête de tous ces petits États n'ont pu réussir à en effacer les innombrables diversités, et l'on pourrait en citer, qui se composent de 80 provinces dont aucune ne parle un langage intelligible aux autres. Ces monarchies, quoique les besoins de leurs peuples soient les mêmes, n'ont rien de semblable entre elles sinon ce qui ne peut être autrement. Les rivalités, les guerres per-
pétuelles leur ont inspiré une profonde aversion pour tout ce qui se fait chez leurs voisins; elles mettent leur orgueil à repousser les améliorations les plus avantageuses : le système décimal, appliqué aux monnaies, l'unité des poids et mesures, la triangulation du territoire, sa division administrative en parties approximativement égales, le cadastre, le recensement, les opérations statistiques et géodésiques et beaucoup d'autres améliorations utiles à la société.
Cependant, une longue paix a permis à plusieurs gouvernements de mieux juger les intérêts des populations confiées à leurs soins; et depuis quelques années, il a été fait d'heureux progrès, surtout en Angleterre, en Prusse, en Autriche et dans plusieurs parties de l'Allemagne. Mais, il faut le dire avec regret, les États du Midi de l'Europe sont demeurés stationnaires, aussi étrangers à ces applications de la science que s'ils en ignoraient les bienfaits.
III. — L'agriculture est le premier de tous les intérêts des peuples, et cependant, par une inconcevable fatalité, c'est le moins connu et le plus négligé. En France, l'inventaire de la richesse agricole a été vainement réclamé, depuis les États généraux de Blois, pendant plus de deux siècles et demi. Le projet en a été conçu et préparé par Louis XIV et Napoléon ; et trois fois, aux meilleures époques de l'administration du pays, l'exécution en a été commencée, mais toujours sans succès, à cause de la méthode d'évaluations en masses, qu'on suivait avec autant d'aveuglement que d'opiniâtreté. On s'imaginait qu'on pouvait déduire la quantité de la production totale du royaume, tantôt du produit brut d'une lieue carrée, tantôt par le
nombre de charrues existantes, ou bien de la supposition que 6,521 communes étant cadastrées, les 30,730 autres ne devaient en différer aucunement. La première de ces méthodes d'induction appartient à Vauban, la seconde à Lavoisier et la troisième à Chaptal.
Ce n'est point par des conjectures semblables ou analogues qu'on est arrivé, dans la Statistique générale de France, à l'appréciation de la production agricole. C'est par une enquête officielle, exécutée dans chacune des 37,300 communes, qu'on a constaté la quantité des produits ruraux et leur valeur. Cette entreprise colossale, qui a exigé six années de travail, réclamait une classification dont la grande lucidité pût éclairer une masse de matériaux ayant plusieurs mètres cubes. Pour atteindre, s'il était possible, cet objet important, on a établi, par d'immenses collections de chiffres officiels, — quels étaient autrefois et quels sont aujourd'hui :
1° La surface de chaque sorte de culture;
2° Son ensemencement en quantité et en valeur;
3° Sa production annuelle, totale et par hectare ;
4° La valeur et les prix de cette production, par départements et en masse;
5° La consommation des produits agricoles, par localité, par habitant et pour tout le royaume ;
6° Le commerce de ces produits tant à l'intérieur qu'à l'étranger.
Et l'on a examiné successivement, sous ces différents rapports :
4° Les céréales en masses et par espèces ;
2° La vi^ne et ses produits : les vins et les eaux-de-vie ;
;}(> Les cultures diverses, alimentaires, industrielles, horticulturales ;
4° Les pâturages, savoir : les prairies naturelles, les prairies artificielles, les jachères et les pâtis;
5° Les bois et forêts de la couronne, de l'État et des particuliers ;
6° Et enfin le domaine agricole, en général, dans son état actuel et tel qu'il était à différentes époques mémorables de Thistoire du pays.
Une seconde partie a traité des animaux domestiques, élevés par l'agriculture ; on y trouve leur énumération par espèces, par sexes, par âges, par localités ; leurs valeurs, leurs revenus, la quantité et le prix de ceux abattus pour la consommation, avec leur poids brut et net, et les quantités de chaque sorte de viande, consommées par chaque habitant, chaque arrondissement et chaque département de l'Empire.
Ce vaste travail est terminé par une récapitulation générale des différentes branches de la production et des revenus qu'elles rapportent, année moyenne. Le résultat final est le chiffre total de la richesse agricole du pays, objet capital, qu'ont recherché, depuis plusieurs générations, les Économistes et les Statisticiens, mais qu'il était impossible d'atteindre, sans avoir fait et achevé la longue et difficile investigation, à laquelle nous nous sommes dévoués.
La classification suivie, dans cette œuvre de persévérance, ne peut être appréciée par comparaison, car elle est encore la seule de son espèce en Europe. Son exécution a démontré la possibilité de déterminer, par des opérations
rationnelles, la production agricole d'un pays de 53 millions d'hectares : et c'est un exemple dont l'utilité essentielle est reconnue et admise par les hommes d'État éminents des pays les mieux préparés à une pareille entreprise.
IV. — L'industrie, cette reine de notre siècle, n'avait pas encore obtenu de la science l'honneur d'une histoire et d'une Statistique. Tout ce qu'on a dit de sa production, les nombres auxquels on en a élevé les quantités et les valeurs, en Angleterre, en France et ailleurs, sont des conjectures plus ou moins téméraires. C'est dire assez qu'il n'y avait point encore de classification des matières dont se compose cet immense sujet, ou du moins qu'il n'y en avait point qui eût reçu le sceau confirmatif, imposé par l'exécution. On sait assez quelle distance sépare de la réalité les projets spéculatifs, qui ne sont ni limités ni comprimés par les innombrables obstacles que rencontre, dans la pratique, la recherche de la vérité.
Cependant, en poursuivant les grandes investigations de la Statistique de France, on est arrivé à celle de l'Industrie ; et on peut présenter, sous la sanction qu'ont obtenue ses résultats, une classification qui en embrasse la vaste étendue ; la voici :
L'Industrie est partagée en deux ordres d'établissements très-distincts par leur degré d'importance, mais analogues par leur objet, qui est la production de tout ce qui doit servir aux besoins réels ou fictifs de la société ; ce sont :
4° Les Manufactures et Exploitations ; 2° Les Arts et métiers,
Les uns et les autres sont répartis par régions, par départements, par arrondissements, par communes. C'est, à vrai dire, la géographie industrielle du pays. Puis, ils sont groupés et énumérés suivant la nature des produits qu'ils donnent. Ainsi toutes les exploitations de houille d'un département forment une masse unique; toutes les fonderies de fer en forment une autre ; toutes les filatures de lin, de coton, de laine sont réunies par sortes, etc. C'est véritablement la Statistique de l'Industrie. Elle est divisée dans toutes ses parties en trois sections, selon la nature des éléments mis en œuvre par les fabriques; savoir : 1° Les produits minéraux.
2° — végétaux ;
30 — animaux.
Chaque série énumère les produits manufacturés ou exploités, dans l'ordre du simple au composé. Ainsi les terres et les fabrications qui résultent de leur emploi, sont rangées les premières ; ensuite les métaux sont énoncés suivant la quantité de travail qu'exigent leurs différentes transformations. Dans les séries des produits végétaux et animaux, les tissus sont classés les derniers.
Chaque article, dans chaque sorte d'industrie, comprend deux séries de recherches numériques:
1° Les valeurs; 2° Les quantités.
Les valeurs sont celles des patentes, des locations, des matières premières et des produits fabriqués.
Les quantités sont celles des matières premières, avec leur prix partiel et total et les chiffres analogues pour les objets de fabrication.
En outre de ces indications spéciales à chaque établissement, et constituant la Statistique de sa production, il y a Pinventaire des forces dont il dispose : le nombre de sesT ouvriers par sexe, par âge, avec le salaire journalier de chacun, et de plus : son mobilier industriel; ses moteurs : moulins à eau, à vent, à manège, machines à vapeur, animaux ; ses feux : fourneaux, forges, fours ; ses machines : métiers, broches, générateurs et autres.
Des récapitulations montrent la production industrielle, avec tous ses détails :
1° Par arrondissements, départements et régions;
2° Par produits exploités ou manufacturés ;
3° Par séries de produits dont les éléments sont similaires ou les résultats analogues.
On conçoit que les produits de Pindu strie n'étant point, comme ceux de l'agriculture, circonscrits dans le cercle des choses naturelles, et parcourant au contraire, à l'aide du génie inventif de notre siècle, les régions sans bornes de Pimagination humaine, rien n'est plus difficile que d'en tracer une classification logique qui puisse les embrasser étroitement et les enchaîner les uns aux autres, dans l'ordre de leur plus grande affinité, sans méconnaître, un seul instant, la nécessité de rester dans la possibilité de l'exécution administrative des investigations.
V. — Le commerce intérieur. €'est le plus grand mouvement de la richesse publique qui puisse exister dans un pays. Les banques, l'impôt, la valeur même du numéraire en circulation, ne sont que peu de chose auprès de cette masse de capitaux en nature, diversifiés à l'infini par l'origine et la forme des objets qu'ils représentent.
Le commerce intérieur a pour but de satisfaire à tous les besoins réels ou factices de la population, en commençant par la subsistance de chaque jour, pour finir par les splendides trophées du luxe et de la mode. Il a pour effet une circulation perpétuelle de marchandises de toutes sortes, dont l'abondance est proportionnée, dans chaque lieu, à la demande des consommateurs, et dont les prix se règlent sur les quantités disponibles.
Il est formé des ventes en gros et en détail, dans les marchés, les halles, les boutiques, les magasins :
1° Des produits de l'agriculture du pays ;
2° Des produits de l'industrie manufacturière et des arts et métiers,
— Moins ceux exportés directement à l'étranger,
— Plus ceux de l'étranger importés pour la consommation.
Les moyens nécessaires de ce commerce sont :
1° Les entrepôts, les foires, les bourses, les banques, les bazars, les marchés de toute espèce ;
2° Les transports par le cabotage et la navigation des canaux, fleuves et rivières ; et ceux par les grandes routes, les chemins vicinaux et les chemins de fer.
Autrefois, on aurait pu déterminer la nature et la valeur des objets du commerce intérieur, puisqu'à chaque pas un péage était exigé ; mais, maintenant que la circulation des marchandises et leur vente sont libres, on ne saurait arriver à en connaître entièrement les quantités et à en apprécier totalement la richesse. Les difficultés qui s'y opposent sont insurmontables.
Pour explorer cet important objet, si l'on veut établir
sur les transports la base des supputations, un immense mécompte est causé par la masse des produits de toute nature vendue sur place, dans l'endroit de leur origine, et qui, par conséquent, ne donnent lieu à aucun transport qui permette de constater leurs quantités.
Si Ton prend pour base la production vénale, agricole et industrielle, on est conduit à de faux calculs; car une très-grande partie, étant consommée par les producteurs eux-mêmes, n'est point mise en vente et n'entre pour rien dans le commerce intérieur.
En adoptant les consommations pour point de départ, la même cause a le même résultat. En sorte qu'on ne saurait atteindre à la connaissance du mouvement commercial dans l'intérieur d'un pays, ni par la Statistique des transports, ni par celle de la production, ni par celle des consommations, quoique tous ces travaux soient indispensables pour en entreprendre l'étude.
Ce n'est pas tout: ces travaux essentiels n'ont encore été exécutés qu'en France ; et même ce pays manque d'une Statistique des arts et métiers, œuvre indispensable pour une investigation générale du commerce intérieur.
On voit que rien n'est prêt pour cette entreprise, et qu'il se passera beaucoup de temps avant qu'il soit possible de songer à l'exécuter. Il serait donc superflu de rechercher ici quelle doit être la classification des matières d'un sujet qu'on ne peut se flatter de pouvoir aborder d'ici bien longtemps.
VI. — Le commerce extérieur ne rencontre pas les mêmes obstacles dans son exploration. C'est de toutes les parties de la Statistique, celle qui est la mieux connue.
Les douanes qui environnent chaque Etat, et qui prélèvent des droits à l'entrée et même à la sortie de chaque marchandise, sont devenues des agents actifs d'investigation. Instituées pour le fisc, elles servent la science sans le vouloir, et même souvent sans l'imaginer. L'intérêt financier qui s'attache à leurs opérations, en garantit l'exactitude; cependant, dans plusieurs pays, leur avidité leur suscite un dangereux adversaire : la contrebande, qui soustrait une partie des marchandises aux taxes du gouvernement, et, de plus, à toute constatation scientifique.
Le Commerce extérieur se divise naturellement en deux grandes sections :
1° L'importation; 2° L'Exportation.
Chacune d'elles est partagée en deux divisions : 1° Les marchandises importées pour la consommation et celles exportées, provenant du sol ou de l'industrie du pays, constituent le Commerce spécial à l'importation et à l'exportation ;
2° Les marchandises importées de l'étranger et déposées dans les entrepôts, jointes à celles exportées, mais n'appartenant point au sol ou à l'industrie du pays, composent, à l'importation et à l'exportation, le Commerce général.
Sous le point de vue de l'origine et de la destination, le Commerce spécial se divise ainsi qu'il suit :
1° A l'importation, les produits coloniaux et les marchandises étrangères ;
2° A l'exportation, les marchandises destinées aux colonies et celles pour l'étranger.
Une autre division importante, qui s'applique à tout le Commerce, distingue selon la nature des transports :
1° Les marchandises importées ou exportées par terre ;
2° Celles importées ou exportées par mer.
Mais la classification la plus importante, la plus lumineuse, est celle qui offre le Commerce extérieur à l'importation et à l'exportation, énuméré :
1° Par pays de provenance et par pays de destination ;
% Par marchandises selon la nature et l'objet de chacune d'elles.
Dans le premier cas, chaque contrée du globe a son tableau particulier, montrant par année, comparativement, les transactions en quantités et en valeurs, avec l'indication des droits perçus par la douane.
Dans le second cas, chaque marchandise, chaque produit agricole ou industriel a son histoire numérique, enseignant les variations de son importation ou de son exportation, sous les différents régimes de douane qu'il a subis.
Ce sont là certainement les tableaux statistiques les plus intéressants que puissent consulter les hommes d'État et les négociants ; il est évident que les plus heureuses leçons peuvent en sortir facilement.
Les marchandises sont classées méthodiquement ainsi qu'il suit :
lo A l'importation
Matières nécessaires à l'industrie ; Principaux objets naturels de consommation ; Principaux objets fabriqués de consommation. 2° A l'exportation Principaux produits naturels;
Principaux produits fabriqués.
On distingue, dans ces énonciations, la part que prennent l'agriculture et l'industrie dans le Commerce du pays avec les colonies et l'étranger.
Il est essentiel qu'en traitant sous tous ses rapports le Commerce extérieur, on rassemble, pour les comparer, les chiffres d'une série d'années, car il ne résulterait qu'une faible instruction d'une Statistique qui ne rapprocherait pas les témoignages du passé de ceux du présent, afin d'éclairer et de corroborer les uns par les autres.
La Statistique du Commerce est dressée au ministère des finances, par la direction générale des douanes qui est parvenue à en faire une œuvre fort belle. Les soins attentifs et l'expérience de M. Gréterin lui ont donné une grande supériorité sur les autres travaux du même genre exécutés en Europe.
VIL — La navigation. Cette partie de la Statistique ne peut guère trouver place que dans l'exploration des États de l'Europe occidentale et méridionale ; mais là, elle offre une importance majeure. Il est facile d'en recueillir les données et de les coordonner régulièrement.
On entend par navigation celle de la marine du commerce, exclusivement à la marine militaire, qui se forme des flottes de bâtiments de guerre appartenant à l'État.
Trois objets principaux composent ce chapitre : le matériel, le personnel et les mouvements de la navigation.
1° Le matériel est l'ensemble de la marine marchande, dont la situation, à différentes époques, montre quels sont ses pertes ou ses progrès. On y doit trouver le nombre des navires par âges, par ports, avec le chiffre de leurs
équipages ordinaires , les nouvelles constructions , les extinctions, la division du nombre annuel des navires, par séries de tonnage, depuis 1000 tonneaux jusqu'à 30.
2° Le personnel, composé des marins du commerce, divisé par âges, par grades, par tour de service et par ports d'attache.
3° Les mouvements annuels, c'est-à-dire à l'entrée dans les ports et à la sortie : le nombre, le tonnage et l'équipage des navires venant des colonies ou de l'étranger, ou y allant ; — et les mêmes détails, sauf la provenance et la destination, pour la petite navigation, qui comprend le grand et le petit cabotage, la grande et la petite pêche. Ces mouvements doivent être généraux et embrasser la plus longue suite d'années possible. D'autres tableaux analogues doivent faire connaître les mutations de la navigation dans chaque port. Ces travaux sont exécutés par la direction des douanes.
Il manque à toutes les puissances maritimes de l'Europe, même à l'Angleterre, une Statistique historique de leur navigation commerciale, remontant jusqu'aux treizième et quatorzième siècles. C'est une œuvre qu'il est possible de faire, et qui serait très-curieuse.
VIII. — Les colonies étaient d'abord des apanages lointains des Puissances maritimes de l'Europe, destinés à leur assurer un commerce exclusif très-avantageux. Depuis un siècle, les événements ont détruit ce système, et changé la répartition de ces possessions d'outre-mer. L'Angleterre en a acquis un nombre énorme ; la France en conserve encore quelques-unes; l'Espagne et la Hollande en ont beaucoup perdu, mais celles qu'elles gardent sont dignes
d'envie; les autres États Européens n'en ont plus, ou du moins n'en ont que fort peu.
Les colonies étant des provinces séparées de la métropole, et dont l'administration est difficile et importante, il serait essentiel qu'elles fussent explorées soigneusement, et qu'on en possédât de bonnes Statistiques. Si l'Angleterre et l'Espagne avaient mieux connu leurs possessions transatlantiques, elles auraient peut-être prévenu le divorce qui les leur a fait perdre à jamais; et si la France connaissait mieux ses colonies, elle en tirerait un meilleur parti. Ainsi, l'on doit ranger parmi les œuvres les plus utiles, les Statistiques coloniales, quand elles sont exécutées consciencieusement et avec habileté.
Chacune d'elles doit former un tout composé des mêmes parties que la Statistique générale des États d'Europe, sauf le commerce, qui exige dans sa classification quelques modifications, attendu la complexité que lui imposent les intérêts propres à la métropole et ceux qui se rattachent à l'Établissement, dans le degré d'extension qu'ils reçoivent de l'introduction des marchandises provenant de l'étranger.
IX. — L'administration publique est l'une des parties de la Statistique, qui fournit le plus de lumières à la pratique journalière des devoirs de l'autorité. Elle comprend les institutions d'utilité publique, et elle les classe ainsi qu'il suit :
1° Établissements politiques : les élections, les jurés, le corps législatif, etc.
2° Établissements financiers : la banque de France, les autres banques, les caisses d'épargne, les caisses de re-
traites, les compagnies d'assurances sur la vie, les autres compagnies d'assurances ;
3° Établissements de bienfaisance : les crèches, les salles d'asile, les enfants trouvés, les hôpitaux et hospices, les aliénés, les bureaux de bienfaisance, les ouvroirs, les monts-de-piété ;
4° Etablissements de répression : les prisons départementales, les maisons de correction, les colonies agricoles pour les jeunes détenus, les dépôts de mendicité, les maisons centrales de détention, les bagnes, les colonies de déportation.
Il n'existe point de corps d'ouvrage, qui embrasse tous ces sujets pour chacun des États de l'Europe, excepté la France, qui a publié la Statistique de ses établissements de bienfaisance et de répression. On y trouve la situation et les mouvements de ces établissements, leur mortalité, leurs dépenses, la valeur des travaux qui y sont exécutés, et de curieux détails sur l'origine des condamnés, leurs âges, leurs professions anciennes et actuelles, les crimes qu'ils ont commis, leurs récidives, le degré de leur instruction, etc.
La publication de ces détails contribue efficacement à l'amélioration de la situation des Établissements publics ; et, par exemple, depuis que la mortalité des hôpitaux n'est plus un secret ténébreux, elle n'a pas cessé d'être diminuée par un concert de soins et d'efforts généreux.
X. — Les finances sont pour ainsi dire le fil de la destinée des peuples modernes ; elles montrent, dans l'excès et la mauvaise distribution des impôts, une cause imminente de misère, de banqueroute et de révolutions. Leur
CLASSIFICATION. il
Statistique prend les noms de Budget et de Compte rendu des dépenses, dans les actes parlementaires; mais, elle s'y trouve surchargée de détails, qui ont besoin d'être élagués dans un ouvrage spécial. De plus, il devient nécessaire de rechercher, pour toute chose, les quantités, afin de les mettre en regard des valeurs, et de rassembler les chiffres d'époques antérieures, pour en former des tableaux comparatifs.
La Statistique des finances se divise naturellement en trois parties principales :
1° Les revenus de l'État, ordinaires et extraordinaires;
2° Les dépenses publiques ;
3° La dette nationale inscrite et flottante.
Dans le premier chapitre sont énumérés les impôts de toute sorte, leur montant annuel, leur répartition par localité et par habitant. Dans le second doivent être enregistrées les dépenses, suivant leurs destinations différentes, par départements ministériels. Enfin, le troisième est un résumé des mouvements de la dette, de son accroissement ou de sa diminution et de sa situation à diverses époques.
On doit trouver dans cette Statistique des recherches sur le numéraire en circulation, avec un tableau des émissions de monnaies nouvelles, de papier-monnaie et autres valeurs.
XI. — Les forces militaires qui assurent l'indépendance du pays, forment deux sections très-distinctes : 1° L'armée; 2° La marine.
On considère chacun de ces grands objets, dans son
personnel et son matériel, ses moyens de conservation et d'accroissement, ses dépenses pendant la paix et pendant la guerre. Toutes ces matières étant débattues perpétuellement, et recherchées dans leurs moindres éléments, il n'y a point d'obstacles à réunir des chiffres qui les fassent bien connaître, et c'est assurément la partie la moins difficile de la Statistique, du moins dans les pays où l'on n'en fait point un secret d'État.
XII. — La Justice présente dans son administration l'un des plus intéressants objets de la Statistique : la connaissance du nombre des crimes, leur nature, leurs moyens de perpétration et les peines qui leur sont infligées. La France a donné l'exemple, depuis 1825, de cette curieuse investigation, qui permet de calculer les dangers que courent les personnes et les propriétés dans la guerre que leur font soutenir la perversité, le vice et la misère. Ce travail prolongé, amélioré progressivement, est digne de la plus haute estime, et nous ne pouvons mieux faire que de référer à la division systématique qu'il donne, chaque année, de cette matière très-complexe.
XIII. — L'instruction publique, qui nous fait espérer une génération plus instruite et probablement meilleure que la nôtre, a droit de prendre place parmi les sujets d'investigation les plus curieux de la Statistique. Elle doit montrer, par années, par sexes, par établissements, par nature d'institutions, les écoles du pays, puis ses collèges, ses académies, ses enseignements spéciaux, professionnels et autres. Elle se compléterait par les sociétés savantes, à commencer par les cinq classes de l'Institut ; et elle se terminerait par les bibliothèques publiques, les musées.
et enfin par la presse périodique, qui, lorsqu'elle remplit sa mission, est l'un des moyens les plus actifs d'instruction populaire.
XIV. — Les villes capitales sont, de nos jours, des centres de civilisation si puissants, des places de commerce si riches, des cités dont les populations sont si grandes et si condensées, qu'on doit les traiter à part, et en faire, dans la Statistique, un chapitre spécial. Dans ce cas, il convient de les considérer comme un État, et de parcourir, sans sortir de leur enceinte, les mêmes sujets qu'on éclairerait par des chiffres, s'il s'agissait d'un Empire. On est bien plus certain de trouver des moyens d'investigation, pour ce qui les concerne, que si l'on entreprenait l'exploration d'une province.
Remarquons, en terminant ce chapitre, que la classification des matières est subordonnée à l'existence, à la découverte, à la réunion des matériaux. Par une interversion des opérations préparatoires, il advient fréquemment qu'au lieu de commencer une Statistique par la recherche longue et difficile de ses matériaux, on dissipe son temps, son zèle, son ardeur à construire péniblement une classification des matières, sans savoir si l'on aura le pouvoir de les traiter, et si l'on ne manquera pas des documents dont on dispose ainsi par anticipation. C'est qu'on suppose généralement, en entreprenant un ouvrage de cette nature, qu'on est parfaitement maître de son sujet et de son exécution ; préoccupation dont on est pleinement désabusé quand on avance dans le travail. ïl est plus prudent et plus sage d'attendre, pour ranger et diviser les matières, qu'on puisse juger, par un examen appro-
fondi, quelles acquisitions on a faites, quels développements on peut leur donner, quelles subdivisions il est possible d'adopter, et dans quelles limites il faudra nécessairement se renfermer. Un grand nombre d'ouvrages statistiques demeurent imparfaits, parce que les auteurs ont compté sans leurs matériaux.