LES ENFANTS TROUVÉS
A côté d'un malheur qui souvent se réduit à une infraction de l'ordre social, se trouve un fléau dont s'afflige
l'humanité. L'abandon des enfants nouveau-nés est pour eux un arrêt de mort presque aussi certain que d'être jetés dans un précipice, comme jadis on faisait à Sparte, pour se débarrasser des enfants malportants. En Laconie, le droit de vivre n'appartenait qu'aux enfants robustes ; en Europe, ce droit est refusé à ceux que leurs parents ne peuvent nourrir. L'hôpital est pour eux la caverne du mont Taygète. Et cependant tel est, dès sa naissance, le triste sort du prolétaire, que jamais assurément il n'avait été l'objet de tant de soins. Au commencement du dixseptième siècle les enfants étaient exposés à la porte des églises, et fréquemment dévorés par les pourceaux, qui étaient alors libres de vaguer dans les rues de Paris. Leur premier asile leur fut ouvert par une veuve charitable, qui les reçut dans sa propre maison, en 1638, par charité chrétienne. Vincent de Paul, touché de leurs misères, rassembla des dames bienfaisantes, et par leur secours, réussit à former le premier établissement qui ait recueilli ces malheureux enfants.
De 1670 à 1786, il en fut reçu en l'espace de 1 17 ans, 250,304 ou 2,140 par année. En voici le tableau, avec la comparaison de leur nombre à celui des naissances totales à Paris, depuis 1700 jusqu'en 1790.
NOMBRE DES ENFANTS TROUVES REÇUS DANS LES HOPITAUX DE PARIS , DE 1700 A 1790, AVEC LEUR COMPARAISON AUX NAISSANCES ANNUELLES.
Naissances Nombre Prop. des enf. trouvés
annuelles. d'enf. reçus. aux naissances.
1700 à 1709... » 1,786 1 sur »
1710 ii 1729... 17,948 1,895 1 — 9.0
\lm à 1749... 18,092 2,982 1 — 0.3
Naissances
Nombre
Prop. des enf. trouvés
annuelles.
d'enf. reçus
aux naissances.
Ainsi dans les 80 ans qui précédèrent la Révolution, il y eut à Paris, sur 155,236 naissances, 40,147 enfants trouvés ou 1 sur 3.7. Pendant les 40 premières années la proportion fut de 1 sur 5.5 ; mais pendant la seconde période elle s'éleva à \ sur 3 naissances et demie.
Voici l'état des choses depuis le commencement du siècle.
NOMBRE DES ENFANTS TROUVES REÇUS ANNUELLEMENT DANS LES HOPITAUX DE PARIS, DE 1801 A 1845, COMPARÉS AUX NAISSANCES DU DEPARTE- MENT DE LA SEINE.
Naissances Enf. trouvés Prop. des enf. trouvés
totales. reçus. aux naissances.
1801 23,464 3,346 1 sur 6.4 naiss.
On a pris pour terme de comparaison les naissances dû département de la Seine au lieu de celles de Paris, attendu que les enfants trouvés des environs de cette ville et même des départements voisins sont envoyés constamment aux hôpitaux de Paris.
On voit par ce tableau que proportionnellement à la population le nombre de ces enfants a diminué de moitié en 45 ans. C'est un heureux témoignage des mesures efficaces prises depuis dix ans. Sans elles il y aurait eu 6,600 enfants chaque année; il n'y en a pas eu 4,500.
Un intérêt encore plus grand s'attache au tableau suivant qui fait connaître le nombre des enfants trouvés, nés en France depuis le commencement du siècle.
NOMBRES DES ENFANTS TROUVÉS REÇUS DANS LES HÔPITAUX DE LA FRANCE, DEPUIS 1805, COMPARÉS AUX NAISSANCES TOTALES.
Enfants reçus pend, chaque période quinquennale.
Moyenne annuelle.
Rapport aux naissances totales.
1 sur 37.6
De 1806 à 1825..
1 sur 21.40
268,852 enf. trouvés.
1 sur 23.55
Pendant les grandes guerres de FEmpire, la jeunesse oisive ou passionnée étant tout entière aux armées, les enfants trouvés étaient à leur plus bas nombre. Ils se multiplièrent dès 1814 et 1815, au retour des militaires dans leurs foyers.
Lçur nombre augmenta progressivement pendant dix ans ; et la Restauration ne put y opposer aucun obstacle par son influence religieuse et administrative. A compter de 1828, a commencé une période de décaissement. De 1841 à 1845, le nombre des abandons, comparé aux naissances totales, n'était plus que de 3 sur 100, au lieu de 5. L'aisance des classes inférieures, les mesures de l'autorité, la bienfaisance des riches ont contribué à ces heureux effets. Les opinions populaires, qui se sont modifiées dans une partie de nos campagnes, concourent au même but. La législation insensée et barbare de Henri 111 (1) avait fait un crime capital de la grossesse d'une pauvre villageoise, qui devait la déclarer sous peine du gibet. Pour échapper à la honte et au déshonneur par la publicité de leur faute, les malheureuses filles s'exposaient au supplice et, quand elles ne le méritaient pas pour un infanticide, elles exposaient leurs enfants et les abandonnaient. Le point d'honneur des familles est devenu moins rigoureux dans nos campagnes; et, quoiqu'une fille qui s'est laissé séduire, doive s'attendre à être battue à outrance par ses parents, pour preuve de leur moralité, elle obtient maintenant, presque partout son pardon, et son enfant prend place au foyer paternel. C'est pour lui le plus grand bonheur du monde : la tendresse d'une mère. Vingt cinq ans après, si le Champi revient au hameau, avec un ruban rouge ou bleu à sa boutonnière, il peut s'élever au rang des notables citoyens, car un bon soldat peut, de nos jours, devenir le premier de son village, et même, Dieu aidant, le premier à Rome.
(1) Ordonnance de 1557.
II faut bien se garder de croire que la multiplication des enfants trouvés soit un fléau dévolu à la France. L'Europe entière éprouve ce malheur. Voici quelques chiffres qui le prouvent :
Naissances
Naissances
Rapport
'enf. trouvés.
totales.
aux
naiss.
sur 6
Àfîiliatedou adoptés
Prov. Vénitiennes..
On voit que la France ne tient pas un rang élevé dans cette énumération. On concevrait qu'il y eût autant d'enfants trouvés en Portugal, si ce pays était encore, comme au seizième siècle, le centre du commerce et de la navigation des deux Indes. Peut-être est-ce une habitude invétérée depuis ce temps.
Les villes capitales vont nous offrir des faits analogues et féconds en enseignements sur le prix auquel il faut acheter les biens de la civilisation.
(1) Enfants mis à la charge des paroisses. La deuxième époque montre les effets d'une réforme.
NOMBRES D'ENFANTS TROUVÉS DANS LES GRANDES VILLES DE l.'EUROPE , COMPARÉS AUX NAISSANCES TOTALES.
Rapp. aux naiss.
16,694 enf.
Lisbonne
Madrid .......
Florence
Pétersbourg. .
Edimbourg . .
Si les enfants abandonnés étaient uniquement un déclassement social et une grande dépense publique, on se résignerait à ces inconvénients; rôais ils sont de plus un malheur pour l'humanité et une perte considérable pour la population. Ces pauvres créatures, nées souvent de Palliance du vice et de la misère^ apportent, en arrivant à la vie, le germe de leur mort. Privées du lait et des soins de leurs mères., elles périssent bientôt; et ni la science, ni Tin-
Naiss. totales. Eof. trouvés.
(1) 1770.... 19,549 6,918 1 sur 2.7
génuité de leurs bienfaiteurs, ne peut réussir à leur donner les mêmes chances de vivre, qu'obtiennent les autres enfants. Cependant, l'amélioration de leur sort a fait, depuis 40 ans, des progrès, qu'on doit estimer comme l'un des beaux titres de notre siècle aux éloges de la postérité. Les chiffres suivants vont préciser ces progrès :