CHAPITRE IV
Voici venir la dernière scène du drame de la vie humaine. L'imagination des poètes ne saurait atteindre à la réalité des péripéties de ce triste dénoûment. C'est un effroyable spectacle que d'assister, comme nous l'avons fait, à tous les genres de morts qui ont englouti, dans un sépulcre commun, les dernières générations du dix-huitième siècle et les premières du siècle présent. Nous avons vu les uns périr sur l'échafaud confessant, par un dernier cri, la foi politique du martyr; — les autres tomber sur le champ de bataille, en ne s'occupant, dans leur agonie, que du succès de nos armes ; — d'autres encore, moins heureux, sentir, sur un lit de douleur, la mort retrancher une à une les facultés de leur vie,, et në leur laisser que le pouvoir de faire des vœux ardents, pour leur Patrie.
Mais ce sont encore les heureux de ce monde, qui meurent sur la place publique, victimes de la fureur des factions, ou dont les derniers regards voient fuir l'ennemi. Ils vivront, comme le disait un formidable tribun, en allant au supplice, ils vivront éternellement dans le Panthéon de l'histoire.
Tant de bonheur n'est pas réservé à celui qui succombe obscurément dans un hôpital infecté, dans un buisson, qui dérobe du moins, son cadavre à l'insulte. — dans un navire, où la planche du cook sert à lancer son corps au milieu des flots, pour servir de pâture aux requins. C'est par milliers que disparaissent ainsi de leur famille, de leur village, de jeunes soldats dont personne, depuis soixante ans, ne peut dire quel fut le sort.
Au-dessous de cette population d'élite, qui marche à la mort en chantant, végète une multitude de créatures qui semblent naître seulement pour mourir. Ce sont de pauvres enfants, privés des soins qui les feraient vivre. Comme si ce n'était assez de la misère qui trop souvent tarit le lait maternel, il y a, pour hâter leur fin, des inventions sauvages, dignes du roi Hérode. Ici, c'est une mesure d'économie qui change de nourrices les enfants trouvés, et qui, les arrachant au sein et à l'affection de leur seconde mère, les dépayse, comme on dit, pour les confier à des étrangères. Là, c'est un breuvage somnifère, qu'on leur donne pour se débarrasser, d'eux, en les faisant dormir par force. Il n'est pas sans exemple, en Angleterre, qu'ils ne se réveillent plus, ou bien que comme les mangeurs d'opium, ils tombent dans l'imbécillité. Il n'y a pas jusqu'à la mode, qui ne contribue à les faire périr. En France, à la fin du dernier siècle, on les plongeait dans l'eau glacée pour les élever à la Jean-Jacques, et les rendre robustes. La plupart en mouraient. A Londres, on imagina, en 1688, qu'il était nuisible aux enfants d'être allaités ; et tous ceux des grandes familles, à commencer par le prince de Galles, étaient élevés, sans nourrices, avec du lait, du
pain et de la bouillie. On évitait ainsi la transfusion d'un fluide plébéien dans les nobles veines des enfants d'une race supérieure. En vérité, quand Érasme fit un livre sur la folie humaine, il ne pouvait choisir un sujet plus fécond.
Au milieu de ces tristes erreurs, nos chiffres nous révèlent au moins une vérité consolante : c'est le décaissement de la mortalité en Europe, dans les pays civilisés et particulièrement. en France.
Nous rechercherons dans les sections suivantes, d'après les documents officiels :
1° Quelle était la mortalité dans l'ancienne Monarchie, à l'époque de sa plus grande prospérité;
2° Quel était son terme décennal, pendant la République, le Consulat, l'Empire et la Monarchie constitutionnelle ;
3° Quel est le nombre des décès, dans les principaux États de l'Europe ;
4° Quelle est la mortalité des grandes villes ;
5° Quel est son terme à chaque âge de la vie ;
6° Enfin, quelles pertes causent à la population, les principales maladies dont elle est affligée.
1° Ancienne mortalité de la France.
Les documents officiels dressés dans chaque généralité, par les Intendants depuis la fin du règne de Louis XV jusqu'en 1784, nous ont fourni les chiffres ci-après :
Décès.
Rapp. à la populat.
1 sur 33
habitants.
Population moyenne.
Nombre de décès.
Proportion.
1 sur 29.97 1 — 28.76 1 — 26.80
Ainsi la mortalité était si grande qu'elle égalait presque les naissances et laissait la population stationnaire. Dans l'espace de 45 ans,, elle ne cessa de s'accroître malgré la prospérité apparente du pays sous le règne de Louis XVI. Elle atteignait au terme de 4 sur 100, tandis qu'elle se l'approche aujourd'hui de 2 seulement ou moitié moins; Cependant aucune grande maladie contagieuse n'existait alors.
On ne peut douter de la rectitude de ces termes, car ils
(1) Suspect d'clre incomplet.
sont tirés des documents officiels communiqués à l'Académie des sciences et consignés dans ses mémoires. D'ailleurs, les publicistes contemporains les confirment pleinement. La mortalité est portée :
Par d'Expilly. . . en 1762, à... 1 sur 25 habit.
Messance.. . en 1766, à... 1 —25.50 —
Monthyon .. en 1783, à... 1 — 25.50 —
Pommelles., en 1788, à... 1 — 26 —
C'était la mortalité de Batavia, sous la zone torride, avec l'influence des marais et d'une immense population agglomérée. Il fallait, pour produire de tels effets, dans le pays de l'Europe le plus salubre et le plus favorable à la vie humaine, qu'il y eût d'affreuses misères cachées sous le luxe de la ville et de la cour. En mettant un terme au régime de servage légué à la monarchie, par la féodalité, la révolution a produit un phénomène inattendu ; elle a prolongé la vie humaine presque de moitié. C'est ce que prouvent les chiffres ci-après :
2° Mortalité de la France, depuis le commencement du dix-neuvième siècle*
4,561,329 décès.
1 sur 33.3 habit.
La mortalité a diminué progressivement pendant 30 ans. Une terrible éventualité : le Choléra importé d'Asie, a interrompu le cours de son décaissement, et Ta rendue semblable à l'époque de la guerre acharnée de 1811 à 4815.
Elle était au commencement du siècle, de 3 sur 400 habitants; elle se rapproche maintenant de 2, et par conséquent elle touche au moment d'avoir diminué d'un tiers.
La plus grande mortalité a eu lieu en 4832, 4834 et 4849. Elle a été d'un sur 35 à 36 personnes. La moindre a pour époques : 4846 et 4850. Elle n'a été que d'un sur 46 à 47 habitants.
De 4804 à 4 850, on compte, par le relevé des actes civils des 40,000 communes, qu'il y a eu, en 50 ans, 4,244,670 décès. C'est, année moyenne, 848,348 ou un sur 44 .6. Il a fallu que les naissances pourvussent à remplacer tous ces morts, et, de plus, à fournir un excédant, qui a porté la population de 27,347,995 h 35,568,050 habitants, ce qui donne un accroissement de 8,220,000. Les naissances ont entretenu cette population, par 42,461,000 enfants, nombre diminué de fort peu par les immigrations des étrangers.
3° Nombre des décès dans les principaux Étals de l'Europe.
En considérant combien sont limitées et peu nombreuses les dissemblances qui existent entre les peuples de l'Europe, soit dans l'ordre physique, soit dansl'ordre mo-
ral, il semble que les lois auxquelles est soumise la durée de la vie, ne puissent éprouver de très-grandes variations. Cependant ce serait une erreur que de croire qu'il en est ainsi, car, dans cette société de nations européennes, qui vivent sous une même zone, et dont les types primitifs sont presque effacés, par la puissance de la civilisation, la mortalité parcourt une aussi longue série de termes divers que si notre continent était habité par des races d'hommes différentes, et comprenait les climats les plus opposés.
Les causes qui agissent, en Europe, surles mouvements de la population ont même une influence bien plus puissante sur la mortalité que sur la reproduction. La fécondité la plus grande est à peine double de celle qui est la moins étendue, tandis que dans plusieurs pays, le nombre annuel des décès est ordinairement triple de celui auquel il est borné, dans quelques autres, proportionnellement à la population totale. En effet, des termes statistiques trèsexacts prouvent que la mortalité est réduite dans diverses contrées, au point de ne pas excéder un décès sur 59 habitants, pendant que dans d'autres, elle s'élève annuellement à un 22ème de la population, et s'accroît encore dans les temps malheureux.
En recherchant avec soin, dans les documents officiels, le nombre des décès dans les différents États de l'Europe, à des époques assez récentes, étrangères pourtant aux désastres causés par le choléra oriental, on trouve que ta mortalité comparée à la population varie ainsi qu'il suit, dans les principales parties du continent.
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Décès. Leur rapport
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