CHAPITRE PREMIER
Le genre humain est partagé en deux fractions qui ont évidemment une origine commune, et qui néanmoins ne se ressemblent guère. Dans leur plus grande perfection physique, Tune a pour type l'Apollon du Belvédère, et l'autre la Vénus de Médicis. Mais, de gradation en gradation, toutes deux descendent de cette parfaite beauté à une laideur repoussante : l'homme devient le Thersite d'Homère, et la femme le modèle des Gorgones de l'antiquité ou des sorcières de Macbeth.
La forme n'est toutefois qu'un jeu de la nature ; le but de la création des sexes, c'est la perpétuation des races, et pour y parvenir, l'espèce humaine a été douée d'une si grande fécondité qu'un seul couple, quelle que soit sa laideur ou sa beauté, pourrait en l'espace de mille ans avoir trois milliards de descendants, si la fortune n'y mettait bon ordre par ses adversités.
Si nous étions tenté d'imiter ce personnage de la fable, qui voulait corriger la nature et faire croître les citrouilles sur les arbres, nous trouverions que cette faculté pèche par excès, tandis que la fécondité réelle pèche par défaut,
puisqu'en dix-neuf cents ans, la population de la Gaule ou autrement de la France n'a doublé que trois fois ; mais la sagesse nous enseigne qu'il faut prendre le monde comme il est.
Toutefois nous devons remarquer un fait assez singulier concordant fort mal avec la croyance fort commune, qui veut que la plus belle partie de l'espèce humaine ait été faite pour servir de compagne à l'autre et lui donner le bonheur sur la terre. Il faudrait, pour qu'il en fût ainsi, que les deux sexes naquissent égaux en nombre, et qu'ils vécussent autant l'un que l'autre. Or, il en est tout différemment. Il naît toujours et partout plus de garçons que de filles, mais, comme la mortalité des premiers est bien plus grande que celle des autres, il s'ensuit qu'il reste constamment beaucoup de filles à marier et de veuves à pourvoir. C'est un fait social très-fâcheux, qui doit arrêter notre attention.
Recherchons d'abord les différences du nombre des naissances de l'un et de l'autre sexe.
Le nombre proportionnel des enfants de chaque sexe, dans les naissances d'une année ou d'une série d'années, varie selon les pays et les temps, et probablement selon l'influence de plusieurs autres causes, dont la puissance n'est pas pleinement reconnue.
Paucton admettait jadis, comme un terme général, qu'il naissait annuellement 26 garçons pour 25 filles.
En 1787 et pendant les années précédentes, Pommelle trouva qu'il y avait un dix-septième de mâles en plus, dans les naissances annuelles de la France. L'examen des relevés des actes de baptême le conduisit h croire que, du 43e au
47e degré do latitude, il naissait 15 mâles pour 44 femelles, et que, du 47e au 52e, il ne naissait que 19 mâles pour 18 femelles.
Peuchet croyait pouvoir conclure des mouvements de 40 années, que l'excédant des garçons était d'un seizième dans les campagnes, tandis qu'il n'était que d'un dix-neuvième dans les villes.
Toutefois, M. Matthieu ayant calculé sur les tableaux de 1817 à 1826, la différence des deux sexes, elle se trouva, par la comparaison de 9 millions de naissances, telle que les garçons étaient aux filles comme 16 à 48.
Les variations les plus grandes sont 45 garçons contre 14 filles et 17 garçons contre 16 filles.
La supputation des naissances, dans une trentaine de départements méridionaux, n'a pas donné un résultat essentiellement différent de celui pour la France entière.
Mais, ce qui prouve que des causes spéciales agissent sur le rapport de l'un et de l'autre sexe, c'est que, pour les enfants naturels, ce rapport diffère essentiellement. Dans cette classe, les garçons sont aux filles, comme 21 à 20 ; ce qui rapproche beaucoup plus les naissances des filles de celles de l'autre sexe, que dans le rapport général commun à toutes les naissances. Vingt années finissant en 1795, ont donné, en Suède, pour les naissances des enfants naturels, 101 garçons contre 100 filles.
Voici d'autres données, qui montrent que, si la supériorité du nombre de garçons est une loi sans exception, dans nos climats, les nombres qui l'expriment sont singulièrement variables.
En Angleterre sur 6,154,000 naissances, qui ont eu lieu
de 1801 h 1820, il n'y a eu que 31 garçons pour 30 filles.
A Londres, pendant la même période, le nombre de filles a égalé à très-peu près celui des mâles. Sur 284,897 naissances, on a compté 143,343 garçons et 141,554 filles. D'après Price, de 1664 à 1773, il y avait 20 naissances mâles pour 19 femelles.
Le même auteur nous fournit une partie des données suivantes :
Suéde, 9 ans, finissant en 1763 20garç. pour 19 filles.
— 20 ans, finissant en 1795 25 — 24 —
Nombre de villes d'Angleterre 20 — 19 —
Berlin, 40 ans, finissant en 1761 20 — 19 —
Toutes les autres villes de Prusse , 21 — 20 —
Duché de Magdebourg, 40 ans, fin. en 1759. 21 — 20 —
Leyde, 50 ans 26 — 25 —
Vienne, Autriche, 25 ans, finissant en 1746. 31 — 30 —
— 29 ans, finissant en 1829. 18 — 17 —
Florence, 3 siècles, finissant en 1750 25 — 24 —
Royaume de Naples, 8 ans, finiss. en 1782. 22 — 21 —
— — 5 ans, finiss. en 1818. 25 — 25 —
Sluttgard. Wurtemberg 22 — 21 —
Écosse, 29 ans, finissant en 1800 27 — 25 — -
Montpellier, 2l ans, finissant en 1792 26 1/2 — 25 —
Stockholm, 9 ans 26 — 25 —
Pays-Bas 25 — 24 —
Livonie, en 1827, d'après Granville 25 — 24 —
Voici les résultats de nos recherches sur la différence du nombre d'individus de chaque sexe existant simultanément dans les populations de l'Europe.
L'inégalité de nombre, qui existe dans les populations, entre les deux sexes, est constante et générale. Partout et en tous temps, les femmes sont en quantité supérieures aux hommes; seulement l'excédant qu'offre leur quantité comparée à celle des mâles, est plus ou moins considérable.
Les causes principales de cet excédant sont : la guerre, les émigrations, les effets des professions insalubres, les périls de la grande pêche, de la navigation, de l'exploitation des mines, et tout ce qui contribue à produire parmi les hommes, une mortalité plus grande que celle qui a lieu parmi les femmes. Il faut que l'influence de ces causes soit très-puissante, puisqu'elle détruit l'effet du phénomène naturel, qui donne aux naissances annuelles des mâles, une supériorité d'un seizième sur celles des individus de l'autre sexe, et que de plus elle diminue le nombre des hommes de manière à le rendre souvent trèsinférieur à celui des femmes.
On peut apprécier l'étendue de cette influence, en voyant, qu'en d810, le nombre des femmes excédait d'un cinquième celui des hommes, dans Tarchiduché d'Autriche, et qu'en 1819, il était à Vienne presque du double. Le minimum de la différence entre les deux sexes semble exister en Russie et en Espagne. Son terme moyen paraît être d'un vingtième, et, dans les temps ordinaires, on peut admettre, comme rapprochée de la vérité que dans les États de l'Europe, il y a 21 femmes pour 20 hommes de tout âge. Dans les grandes villes, l'excédant du sexe féminin est plus considérable ; il est à Paris d'un septième, à Prague d'un neuvième, à Londres d'un
quatorzième, etc. Ces nombres sont des corrections importantes à introduire dans le calcul des levées des capitales; car, en supposant, comme on le fait communément, les deux sexes égaux, on commettrait une grande erreur, puisqu'à Paris sur 7 habitants, il y a 4 femmes, et qu'à Vienne sur 3 personnes, il y en avait 2 du sexe féminin, il y a quelques années.
Mais l'application de ces corrections est une opération complexe, parce que l'excédant du nombre des femmes varie selon les âges. Jusqu'à quinze ans les deux sexes sont égaux en nombre ; mais après ce terme, la supériorité des femmes s'étend jusque vers le déclin de la vie. Cette supériorité est à Paris :
L'inégalité de nombre cesse entre les deux sexes, de cinquante ans jusqu'à soixante-dix. De ce dernier âge jusqu'à quatre-vingts, l'excédant des femmes est d'un huitième ; de quatre-vingts à quatre-vingt-dix, il est de moitié et au delà.
Il est essentiel de remarquer que les mouvements de la population, qui, pour les capitales, donnent de tels résultats, appartiennent à deux ordres de choses très-distincts. Les uns sont opérés naturellement par la filiation des individus et la progression des temps ; les autres ont pour cause les immigrations, qui tantôt accroissent et tantôt diminuent les différentes séries de la population.
De 15 à 20 ans
d'un 54e.
de près d'un tiers.
20 à 30 ans, 30 à 40 ans.
40 à 50 ans
d'un 5e.
d'un 4e.
Les tableaux suivants expriment :
1° La proportion des deux sexes dans les naissances de chaque pays de l'Europe ; 2° Le même pour les capitales;
3° La proportion des deux sexes dans la population des principaux Etats de l'Europe ;
4° Le même pour la population de la France ;
5° Le même pour la population des capitales ;
6° La proportion des deux sexes dans les décès des pays de l'Europe ;
7° Le même pour la population des capitales.