CHAPITRE IL
Lorsqu'on partage plusieurs populations en différentes séries, selon les âges des individus qui les composent, on trouve qu'il existe de grandes et singulières diversités dans les séries correspondantes, et que des peuples contemporains dont les pays sont limitrophes, diffèrent essentiellement dans les éléments dont ils sont formés.
Nous avons déjà vu que, par la ^différence des sexes et la supériorité du nombre des femmes sur celui des hommes, une population peut être affaiblie d'un septième^ comme le Danemark, en 1785, ou même d'un huitième, comme l'archiduché d'Autriche, en 1810. Un effet analogue et non moins décisif peut être produit par l'exubérance d'une classe de la population, que son âge trop ou trop peu avancé prive des facultés nécessaires pour être utile à la société. Si, par exemple, dans deux populations égales en nombre, il en est une où l'enfance et la vieillesse occupent une place plus grande que dans l'autre, celle-ci, conséquemment supérieure en classes viriles, sera d'autant pins puissante sous les rapports physiques et moraux.
quoiqu'elle ne soit formée que d'une pareille quantité d'individus.
Cette différence importante, qui existe entre deux populations analogues par leur civilisation, s'oppose à ce qu'il soit possible de déterminer par le seul nombre des habitants d'un pays, quelles peuvent être ses levées militaires, ou quelle force humaine il peut appliquer aux travaux de l'agriculture et de l'industrie. Il faudrait pouvoir en connaître avec précision, les termes numériques, non pas seulement un recensement général, borné, comme on le fait le plus souvent, à la constatation du nombre des habitants, mais bien un relevé détaillé, exprimant les différences de sexes et d'âges. En attendant que les besoins et les perfectionnements de l'administration multiplient cette opération dans les diverses parties de PEurope, nous avons dû recueillir les données déjà obtenues dans plusieurs pays et tâcher, en les rapprochant les unes des autres, d'en faire sortir quelque lumière.
Les tableaux détaillés que nous avons dressés au moyen de matériaux que nous aurions insérés ici, s'ils n'eussent été trop étendus, établissent positivement les résultats suivants :
Les enfants, depuis le premier âge jusqu'à celui de cinq ans accomplis, forment une classe de la population, qui en constitue généralement du septième au huitième. On en compte :
En Angleterre et en Irlande, 1 sur 6.50 habit.
Dans les Iles-Britanniques, en général.. 1 — 0.70 —
Dans la Grande-Bretagne 1 — G. 80 —
En Écosse 1—7.30 —
En Suède et Finlande 1 sur 7.50 habit.
En France 1—8.11 —
Les enfants de cinq à dix ans varient en nombre, dans ces différents pays, selon les proportions suivantes. Il y en a :
En Irlande 1 sur 7.35 habit.
En Angleterre et dans les lles-Britann.
Dans la Grande-Bretagne
En Ecosse
En Suède
En France
Les enfants, de dix à quinze ans, sont répartis ainsi qu'il suit :
En Irlande
Dans les Iles-Britanniques en général. .
En Ecosse, en Angleterre
En Suède
En France
sur 8.20 habit.
Au total, l'enfance, jusqu'à quinze ans accomplis, offre les rapports suivants avec la population. On compte :
En Irlande 2,789,327 enf. ou
En Angleterre.: 4,986,225 —
En Écosse 762,000 —
Dans les lles-Britann. 8,538,152 —
En France 9,987,852 —
En Suède.... 943,417 —
sur 2.41 habit.
Les jeunes gens des deux sexes, âgés de quinze à vingt ans, sont distribués comme il suit :
En Irlande
Dans les Iles-Britanniques.
En Angleterre
En Écosse
En France
En Suède
sur 8.20 habit.
Les individus de vingt à trente ans forment presque partout, avec de très-faibles variations, la sixième partie de la population, excepté dans les capitales, où ils excèdent cette proportion. Il y en a :
En Irlande 1 sur 5.65 habit.
En Suède 1 — 5.90 —
En Écosse , 1 — 6.10 —
Dans les Iles-Britanniques... 1 — 6.15 —
En France 1 — 6.18 —
En Angleterre 1 — 6.37 —
De trente à quarante ans, les proportions deviennent plus variables. Il y a de cet âge :
En France 1 indiv. sur 7.25 habit.
En Suède
En Angleterre
En Irlande
Dans les Iles-Britanniques, En Écosse
Les rapports sont ainsi qu'il suit, entre quarante et cinquante ans :
indiv. sur 8.65 habit.
En France
En Suède
En Angleterre
En Écosse
En Irlande
Dans les Iles-Britanniques.
La classe des individus de cinquante à soixante ans, est ainsi formée :
En France
En Suède
En Ecosse
En Angleterre.
En Irlande
sur 11.40 habit.
En masse, la population active, comprise entre Page de quinze ans et celui de soixante, est formée des nombres ci-après, qui sont à la totalité des habitants dans les rapports indiqués à la suite.
France 19,171,686 indiv. ou
Suède 1,676,283 —
Angleterre 6,806,550 —
Irlande 3,737,329 —
Ecosse 1,084,000 —
lles-Brilanniqucs.. 11,627,879 —
sur 1.66 habit.
Il est digne d'intérêt de déterminer dans quels pays l'espèce humaine obtient l'existence la plus prolongée. On compte, dans la classe des individus de soixante à soixante-dix ans :
En France 1 indiv. sur 18.20 habit.
En Suède 1 — 18.90 —
En Êcosse 1 — 20.90 —
En Grande-Bretagne 1* — 21.80 —
En Angleterre 1 — 21.92 —
Dans les Iles-Britanniques 1 — 25.00 —
En Irlande 1 — 36.50 —
De soixante-dix à quatre-vingts ans, les rapports sont ainsi qu'il suit. Il y a de cet âge :
En France 1 indiv. sur 39.91 habit.
En Angleterre 1 — 44 —
En Suède et en Ecosse t — 46 —
Dans les Iles-Britanniques 1 — 54 —
En Irlande 1 — 104 —
Enfin, la vieillesse, en masse, depuis l'âge de soixante ans jusqu'à cent et au-dessus, forme les nombres suivants, qui entrent dans la population totale, pour les proportions indiquées à la suite :
France 2,840,462 indiv. ou 1 sur 11.44 habit.
Suède 231,247 — 1 — 12,35 —
Ecosse 154,200 — 1 — 13.00 —
Angleterre 957,035 — 1 — 13.40 —
Iles-Britanniques.. 1,377,618 — 1 — 15.64 —
Irlande 266,576 — 1 — 25.50 —
L'examen de ces différentes séries des données numériques conduit aux résultats suivants :
1° Les enfants âgés de cinq ans et au-dessous, constituent, en général, du septième au huitième de la population totale. En Angleterre et en Irlande, ils sont plus nombreux, et on en compte deux sur treize habitants ; en France, au contraire, ils sont moins multipliés, et il faut plus de seize personnes des deux sexes, pour un couple d'enfants. A Paris, Pusage d'envoyer les enfants à la campagne, pour y être nourris et élevés, diminue tellement leur nombre, qu'ils ne forment que le quinzième delà population. C'est presque moitié moins qu'à Londres.
2° De cinq à dix ans, les variations s'étendent davantage, mais elles continuent d'être analogues. L'Irlande est le pays où il y a le plus d'enfants de cet âge, la France est celui où il y en a le moins. Proportionnellement à sa population, Paris en renferme un nombre moins grand qu'à Londres de plus d'un tiers. La Suède., qui possède beaucoup plus d'enfants du premier âge que la France, n'en a pas plus qu'elle du second ; ce qui manifeste une mortalité extraordinaire parmi les nouveaux nés et témoigne l'influence funeste d'un climat froid, sur les premiers temps de la vie.
3° De dix à quinze ans, le nombre des enfants diminue dans les Iles Britanniques; il reste presque stationnaire en Suède et en France, ce qui restreint les différences existant jusqu'alors entre ces divers pays.
4° L'enfance jusqu'à quinze ans accomplis, forme le tiers seulement des habitants dans les pays où la population est presque sans accroissement; dans les autres, elle en constitue pour ainsi dire la moitié. L'Irlande est, de toutes les contrées que nous connaissons, celle qui possède l'enfance la plus nombreuse. A Londres, sur 3 personnes, il y a un enfant ; à Paris, on n'en compte qu'un seul pour 5 habitants.
5° Les jeunes gens des deux sexes, entre quinze et vingt ans, varient en quantité, du huitième au onzième de la population. C'est toujours l'Irlande, qui en présente le maximum, et la France avec la Suède, le minimum. La proportion qu'offrent l'Angleterre et l'Écosse, continue de s'affaiblir, et de se rapprocher de celle des pays, où la population s'accroît moins rapidement.
f>° La classe la moins variable de toutes est celle des personnes de vingt à trente ans; elle est partout d'environ le sixième de la population, excepté dans les grandes villes, où elle s'augmente de manière à en composer le cinquième. Il paraît que dans cette période de la vie, l'espèce humaine oppose aux perturbations, qui lui sont funestes, une résistance également heureuse en tous pays. Quant à l'exubérance de cette partie de la population dans les capitales, elle résulte des immigrations vers ces centres d'activité sociale.
7° De trente à quarante ans, cette résistance efficace semble déjà diminuer, puisque les variations recommencent de nouveau. La France et la Suède semblent à cet égard plus favorisées que les Iles Britanniques ; elles comptent un individu de cette classe sur 7 habitants, tandis qu'il n'y en a qu'un sur 8 habitants et demi, en Angleterre et en Irlande, et un sur 10 en Écosse. Les villes attirant principalement les personnes de cet âge, on éft trouve à Paris une sur 6 habitants, et à Londres 2 sur 13.
8° Les individus de quarante à cinquante ans, sont encore plus multipliés en France que partout ailleurs : ils y sont d'un tiers plus nombreux qu'en Irlande, où l'état de fa société permet difficilement de conserver la vie, dès qu'elle exige des soins. Les personnes de cet âge forment, en France et à Paris, environ le huitième de la population, à Londres le neuvième, et en Angleterre, comme en Écosse, à peu près le onzième.
9° De cinquante à soixante ans, les variations locales s'augmentent encore. La France conserve sa supériorité.
POPULATION DlYiSÉE PAU AGES. 327
carie onzième de sa population appartient à cette série qui ne forme que le quinzième de celle de l'Angleterre et de l'Ecosse, et le dix-septième de celle de l'Irlande. A Paris, cette classe est plus nombreuse d'un tiers qu'à Londres, relativement à la population de ces deux métropoles.
10° Au total, la population active, celle comprise entre quinze et soixante ans, forme presque les deux tiers des habitants de la France, quatre septièmes de celle de 1 Suède, et environ la moitié de celle de l'Angleterre, de l'Ecosse et de l'Irlande. Les Iles Britanniques ont une quantité d'enfants bien supérieure à celle qui existe en France ; mais leur population virile est bien moins nombreuse, proportionnellement au nombre total des habitants. Une s'en faut pas considérablement qu'il n'y ait, en France, sur 3 personnes, 2 individus de quinze à soixante ans; tandis que dans la Grande-Bretagne et en Irlande, il n'y a guère plus de la moitié de la population, qui appartienne à cette grande classe. Une telle différence doit sans doute être attribuée aux effets meurtriers, qu'exercent sur cette partie des habitants, l'insalubrité d'un grand nombre de professions industrielles, les périls de la navigation, et surtout la misère de la classe des prolétaires, si nombreuse dans les Iles Britanniques.
11° Les proportions pour lesquelles les vieillards entrent dans les éléments de la population, offrent divers sujets de considérations importantes. Ces proportions varient singulièrement, ce qui manifeste que la vie est soumise vers son déclin, comme dans ses premiers temps, à l'action des influences locales, qui sont impuissantes, quand elle est dans sa force,
42° C'est la France qui possède le plus d'individus de soixante à soixante-dix ans. Toutes proportions gardées, les Iles Britanniques en ont un tiers de moins ; et en particulier, l'Irlande n'en a que la moitié de ce qu'on trouve en France. Il y a la même différence entre Paris et Londres.
13° De soixante-dix à quatre-vingts ans, les vieillards sont toujours, en France et à Paris, en nombre supérieur : leur quantité est trois fois aussi grande qu'en Irlande.
14° Enfin, si l'on considère, en général, la vieillesse, depuis soixante ans jusqu'à cent et au-dessus, on reconnaît qu'elle constitue, en France le onzième de la population, en Suède le douzième, en Ecosse et en Angleterre le treizième, dans les lies Britanniques ensemble, le treizième ou le seizième, et en Irlande séparément, presque la vingt-sixième partie seulement du nombre total des habitants. A Paris, la vieillesse forme plus d'un dixième de la population; elle est moitié plus multipliée qu'à Londres, et presque trois fois autant qu'en Irlande.
En considérant dans chaque pays séparément, ces différences singulières et qui sont déterminées par des quantités positives, on est conduit aux conséquences sui* vantes :
En France le nombre des enfants est moins grand, comparativement à la population, que dans aucun des pays, sur lesquels nous possédons des données. Il en est encore ainsi des adultes, jusqu'à vingt ans. Passé cet âge et jusqu'à celui de trente, les jeunes gens des deux sexes forment, comme partout ailleurs, le sixième de la population; mais, dans les deux périodes suivantes, savoir : de trente
à quarante et de quarante à cinquante, la France a un avantage considérable sur les autres parties de l'Europe, qu'on peut soumettre au calcul ; et le nombre de ses habitants, qui atteignent ensemble le maximum des facultés de la vie, s'élève beaucoup plus haut que dans les Iles Britanniques ou en Suède. Cette supériorité fait qu'en prenant en masse, toute la population active, depuis quinze ans jusqu'à soixante, cette classe constitue, en France, presque les deux tiers du nombre total des habitants, tandis qu'elle en forme ailleurs seulement la moitié ou qu'elle demeure au-dessous de ce terme. On conçoit que cette disparité fait différer essentiellement deux populations, qui, cependant, semblent égales entre elles, puisque l'une ne compte qu'un enfant ou un vieillard pour deux hommes, dans toute la puissance de la vie, tandis que l'autre est à moitié envahie, par la vieillesse et par l'enfance.
La faveur dont l'âge mûr jouit en France, s'étend jusqu'à quatre-vingts ans; mais, alors elle cesse tout à coup; et les octogénaires, les centenaires deviennent plus rares que partout ailleurs, dans ce même pays, qui accorde cependant une protection si efficace au milieu de la vie humaine.
Pourquoi cette protection est-elle refusée aux derniers jours de l'existence comme aux premiers? pourquoi l'enfance est-elle peu nombreuse et les vieillards moins nombreux encore? est-ce donc que le commencement et la fin de la vie sont, en France, moins bien défendus contre la misère, les maladies et la mort, que dans d'autres contrées, où pourtant la certitude de vivre est bien moins grande, pendant l'âge viril? Nous n'abandonnons point
ces questions difficiles, mais leur] importance et leur étendue ne nous permettent pas de les aborder ici.
Dans les Iles Britanniques, les rapports du nombre d'habitants de chaque âge à la masse totale de la population ne diffèrent pas seulement avec ceux qui existent en France, mais encore ils varient dans chacun des trois royaumes. C'est en Irlande, le pays le plus pauvre, le plus malheureux, le moins civilisé de l'Empire Britannique, que se fait la plus grande reproduction d'enfants; il y en a 2 de cinq ans et au-dessous sur 13 habitants, au lieu de 15, comme en Ecosse et de 17, comme en France ; mais, dans les années suivantes, cette multitude, frappée par les causes qui l'ont produite, commence à diminuer; et il faut bien que ses pertes excèdent celles qu'on éprouve ailleurs, puisque la classe des individus de vingt à trente ans, n'est guère en Irlande que du sixième de la population, comme dans les contrées où le nombre des enfants est bien plus borné. Jusqu'à cette époque de la vie, chaque série d'âges présente en Angleterre et en Écosse, un nombre d'individus moins grand, que dans la population irlandaise ; et tout au contraire, au delà de quarante ans, le nombre des habitants de ces deux pays prend une supériorité qui s'accroît gradativement jusqu'au terme de la vie. Ainsi, en Irlande, les personnes de quarante à cinquante ans ne forment qu'un treizième de la population, tandis qu'ils en constituent le onzième ou davantage, en Angleterre et en Ecosse. Dans ces dernières contrées, sous l'influence d'une richesse et d'une civilisation supérieures, on compte le double de vieillards, de soixante-dix à quatre-vingts ans; et le triple de quatre-vingts
à quatre-vingt-dix; mais, au delà de cet âge, l'Irlande commence à reprendre ses avantages; et il s'y trouve autant de centenaires qu'en Ecosse et beaucoup plus qu'en Angleterre. La France nous a déjà offert un phénomène analogue. Il paraît que les causes qui prolongent la vie jusqu'à un âge avancé, sont impuissantes pour la conduire jusqu'à une grande vieillesse, et qu'il y a plus de chances d'atteindre à la caducité dans un pays à demi barbare qu'au milieu des bienfaits d'un ordre social perfectionné.