MOYENS D'EXÉCUTION DE LA STATISTIQUE
La Statistique a des chiffres, des supputations, des formules, des types graphiques pour transmettre la connaissance positive des matières importantes qu'elle doit traiter. Elle emploie des opérations géodésiques et cadastrales pour mesurer les surfaces des terres et rétendue des pays ; — des recensements pour déterminer en détail le nombre d'habitants des communes, des arrondissements, des départements, afin d'arriver, au moyen de tous ces chiffres partiels, au grand total général de la population ; — des tableaux annuels pour enregistrer chacun des mouvements de cette population, et découvrir le terme vrai de son'accroissement ; — des explorations par communes et par manufactures pour connaître la production agricole et la production industrielle, suivant la nature de chaque objet, son prix, sa valeur totale, les lieux de son origine et de sa destination; — et enfin une multitude d'autres opérations qui sont analysées, et enregistrées en dernier lieu dans des tableaux statistiques.
Ces tableaux sont des cadres divisés par des colonnes verticales, dans lesquelles on inscrit méthodiquement, sur
des lignes parallèles horizontales, les chiffres qui expliquent et développent un sujet quelconque d'Économie sociale. La première colonne, à gauche, contient la nomenclature des lieux ou celle des objets auxquels se rapportent les Faits numériques; les colonnes suivantes expriment, par des nombres superposés, les détails de ces faits; et la dernière d'entre elles, qui ferme le tableau, à droite, rassemble dans un total partiel les faits exposés dans chaque ligne. Chacune des colonnes est récapitulée partiellement dans une ligne de totaux, qui occupe le limbe inférieur du cadre, et qui se termine à droite par le grand total général. Des titres très-concis, s'il se peut monosyllabiques, sont en tête des colonnes et en indiquent la destination. On les subdivise souvent de manière à exprimer, dans la première ligne, une généralité, et à rassembler au-dessous, par une accolade, les différentes spécialités qu'elle renferme, et qui deviennent l'objet d'autant de colonnes séparées.
Les tableaux statistiques, considérés dans leur ensemble, sont, à vrai dire, des analyses logiques, figurées par des lignes qui expriment les divisions du sujet, et par des chiffres qui en énumèrent les éléments. Leur première condition, après celle de la véracité, est d'être clairs, précis, brefs, faciles à concevoir dans leur objet principal et dans la complexité de ses détails. Us doivent répondre catégoriquement à toutes les questions essentielles qu'on leur adresse, et ne point exiger qu'on fasse de nouveaux calculs pour les comprendre. Pour réussir à leur donner ce caractère de lucidité, il faut que leur plan soit conçu, médité, combiné, comme celui d'une œuvre littéraire ou
scientifique j et qu'il soit soumis pareillement aux deux règles suprêmes de l'unité de composition et de la distribution des matières dans l'ordre logique des idées.
Les principes qui régissent la construction d'un tableau statistique isolé, s'appliquent rigoureusement à celle d'un nombre de tableaux plus ou moins considérable, et formant un ou plusieurs volumes. L'enchaînement de toutes les parties doit être le même; et, pour se convaincre que ces rapports peuvent être établis jusque dans un ouvrage exécuté sur la plus grande échelle, il suffit de parcourir la Statistique générale de la France dont les treize volumes pourraient être développés en un tableau unique, divisé et subdivisé à l'infini, comme l'arbre encyclopédique de Bacon, et ramifié, comme lui, suivant la filiation naturelle des choses. Ce tableau aurait une étendue de 775 mètres carrés.
Après le défaut d'authenticité de leurs chiffres, rien ne décrie plus les tableaux statistiques que leur construction confuse ou désordonnée. On voit, chaque jour, des compositions de cette sorte, où l'on amalgame au hasard des nombres sans aucun rapport entre eux. C'est encore moins l'ignorance que le faux savoir, qui produit ces mauvais ouvrages, d'autant plus regrettables que souvent ils rendent inutiles de bons matériaux.
Sans être aussi graves, d'autres défectuosités méritent cependant d'être signalées. L'une des plus communes est la grandeur démesurée des tableaux, qui permet à peine de les consulter. C'est ainsi qu'on les faisait sous le Consulat ; et les archives de l'Empire en contiennent une collection dont chacun aune surface de plusieurs mètres carrés.
Toutefois, ces tableaux ne sont qu'ébauchés, les additions même n'en sont pas achevées. Ne pouvant les bien faire, on les faisait grands. Au lieu de ces colosses, ce sont des pygmées qui obtiennent, dans un pays voisin, la prédilection des statisticiens. Les tableaux qu'on y fait sont tellement petits qu'il y en a cinq ou six dans une seule page. Leurs dimensions étant variées comme à plaisir, on les symétrise à peu près, comme on faisait, au seizième siècle, des pièces de poésie, qui, par les mesures diverses qu'on leur donnait, traçaient des figures bizarres. Par cette manière de taire, on morcelle chaque sujet ; on en sépare les détails, et l'on fait de chacun d'eux un tableau microscopique. C'est de la statistique hachée. Une autre méthode, qui n'a point d'imitation en France, est l'introduction de longues légendes ou d'explications parasites, dans les colonnes d'un tableau. Ce mélange du langage ordinaire et de l'idiome des chiffres forme une étrange disparate que rien ne justifie; car si ces annotations sont utiles, il faut les traduire en termes numériques ou les rejeter dans les déductions du travail; et si elles ne peuvent être converties en chiffres ou en résultats, il faut les éliminer. Il y a des pays où les idées sont encore si peu arrêtées sur la Statistique, qu'on y publie officiellement, sous son nom, des tableaux qui ne contiennent aucun chiffre, et sont entièrement formés d'un texte fractionné, dont chaque partie est environnée de filets ; ce qui leur donne la disposition d'un damier.
Parmi les vices des compositions statistiques, l'un des plus graves est leur complication, qui rend leur étude pénible et rebutante. Au lieu de s'attacher à les simplifier,
en considérant dans chacun d'eux leur objet sous un seul rapport, on s'efforce de faire entrer dans un même cadre tout ce qu'on possède de chiffres sur le même sujet, sans se préoccuper de la confusion qui en résulte, et de l'inconvénient de resserrer les colonnes et les lignes, pratique qui conduit à faire compacte et à devenir obscur. Une division naturelle permet cependant de traiter toute espèce de matières sous deux points de vue très-différents : d'abord, selon les lieux, et ensuite selon les temps. On énumère, premièrement, les objets dans l'ordre géographique des provinces ou des départements dont ils ressortissent ; puis, on les exprime numériquement dans l'ordre historique des époques ou des années dont on a recueilli les traditions. Ce double aspect des choses suffit assurément pour fournir à des tableaux séparés ou à des séries* distinctes, les chiffres les plus dignes d'intérêt. C'est une division essentielle ; car, vouloir tout comprendre dans un même tableau, c'est s'exposer à tout envelopper dans les ténèbres.
Le but qu'on se propose, quand on consulte des documents statistiques, est moins souvent d'y étudier le passé que de chercher à connaître le présent, et à découvrir, par une sorte de divination, ce que sera l'avenir, qu'on suppose devoir être modelé sur l'époque actuelle. Pour cet objet, au lieu de prendre les chiffres de l'année la plus récente, qui semble avoir quelque titre à représenter, par extension, le temps présent, il est passé en usage d'agrouper un certain nombre d'années arbitrairement choisies : dix, cinq ou trois ; on en additionne ensemble les données ; ensuite on divise le résultat par le chiffre des années, et
le terme qu'on obtient par cet amalgame,, est considéré comme une moyenne offrant fidèlement l'image du passée et permettant de la comparer à celle du présent.
Des objections sérieuses s'élèvent contre ces opérations. Il y a des inconvénients à substituer à des chiffres historiques des chiffres déduits, composés arithmétiquement, et qui diffèrent parfois de tous ceux dont ils prétendent être une expression perfectionnée. D'abord, cette transformation soumet des nombres vrais et certains à toutes les chances possibles d'erreur de calcul ou de falsification, sans qu'on puisse faire de vérification, puisque les termes primitifs sont célés ou perdus. Elle rend facile, en embrassant dans l'opération une série d'années plus ou moins étendue, d'en tirer des résultats différents, selon l'intérêt qu'on veut faire dominer ; elle peut tromper, même sans mauvaise intention, en nivelant, par compensation des uns et des autres, des nombres extrêmement éloignés, comme les prix qu'enregistrent les Mercuriales dans un vaste territoire; — comme l'importation très-inégale des grains pendant une période choisie; — comme les probabilités des décès, dans les tables de mortalité, — et surtout comme la richesse réelle du commerce extérieur, dont les états peuvent s'équilibrer par des valeurs nominales, telles que celle des agates du Brésil, enregistrée, il y a une trentaine d'années, pour 15 millions, et qui ne valaient guère plus que du verre ou des cailloux. Il convient de substituer, autant qu'il est possible, à ces moyennes équivoques, un procédé très-simple et dont on peut se servir avec sécurité : il consiste à énumérer côte à côte trois ou quatre années récentes, et à indiquer, dans des
colonnes latérales, les différences en plus ou en moins qu existent entre leurs divers nombres. L'administration des finances emploie cette construction statistique pour montrer Tétat du revenu, et ses tableaux sont très-satisfaisants; il est à désirer que l'usage de ce type soit étendu à d'autres services publics.
L'emploi des moyennes n'est pas meilleur quand elles ont pour objet la Statistique des lieux, que quand elles s'appliquent à celle des temps. Mais, au moins, dans la première on est justifié par l'impossibilité de mieux faire. Néanmoins, c'est toujours une hypothèse pour arriver à une généralisation. Par exemple, on sait que la France a une étendue de 26,856 lieues carrées moyennes, et une population de 35,783,000 habitants. On en conclut que sa population moyenne est de 1332 personnes par lieue carrée. Il faut dire que ce sont là des chiffres convenus et non pas des nombres réels. En effet, il- y a 52 départements où la population reste au-dessous du terme trouvé, et parmi eux il y en a où le terme vrai n'est que d'un tiers seulement du terme calculé. Les Hautes et les Basses- Alpes sont dans ce cas. Il en est absolument ainsi quand il s'agit du prix des céiéales. On s'accorde à dire, par exemple, que l'hectolitre de blé vaut 20 francs, et pourtant ce chiffre n'est parfois celui d'aucun marché régulateur; le prix est plus haut ou plus bas de beaucoup dans chacun d'eux, et ce n'est que par compensation d'un nombre avec un autre, qu'on arrive à en faire un qui est tout à fait fictif, quoiqu'il soit décoré du nom de moyenne générale. Sans doute, s'il s'agissait de la principauté de Monaco ou de la république de Genève, de pareilles opérations seraient réelles et vala-
bles, mais elles sont illusoires quand on les pratique dans les grands États de l'Europe ; et, quand l'Angleterre a mis à exécution sa loi nouvelle des céréales, elle a trouvé dans rétablissement de ses mercuriales un problème statistique qu'il n'est pas facile de résoudre.
Une autre espèce de moyenne dont les illusions passent communément pour des vérités pratiques, s'est introduite, sous le patronage de la science, dans les intérêts financiers des sociétés modernes. C'est celle qu'on prétend établir solidairement entre tous les individus d'un même âge, pour calculer les chances de la durée de leur vie, et pour en déduire le taux d'une rente ou annuité proportionnelle à ces chances. Des compagnies d'assurances se chargent, pour une somme déterminée, de servir à chaque individu, à qui cette transaction peut convenir, un revenu dont la valeur est réglée par une Table de mortalité, sorte de document statistique, qui est destiné à enseigner combien, à chaque âge, il nous reste encore d'années à vivre. Dans l'origine, c'était seulement une recherche de savant afin de découvrir par des chiffres ce que l'Astrologie avait vainement demandé aux planètes, savoir : le thème de la destinée, la part d'existence réservée à chaque homme, et le jour préfixe où la vie doit lui être retirée.
Quelques calculateurs imaginèrent, vers le milieu du dernier siècle, que ce secret leur serait révélé par les registres des sacristies; ils les compulsèrent patiemment, article par article, et y relevèrent les décès ainsi que l'âge des décédés; puis, en les comparant à la population divisée par catégories, suivant les âges, ils dressèrent une table composée de termes moyens, qui assignaient à
chaque individu le nombre d'années sur lequel il pouvait encore compter. Mais ce travail exigeait, d'abord pour être exécutable, et ensuite pour avoir quelque vérité, deux conditions rigoureuses : premièrement, d'être fait pour une faible population, et en second lieu, de ne comprendre qu'une population choisie ou sédentaire. On conçoit, en effet, que la compilation des actes de décès pendant plusieurs années, avec l'examen de l'âge de chaque personne, est une tâche laborieuse, qu'un calculateur ne peut remplir que dans une ville d'un ordre inférieur. De plus, il est facile de se convaincre qu'on ne saurait assimiler, avec quelque raison, les chances de la vie des individus du même âge, sinon dans des localités où des perturbations physiques ou sociales ne changent point la mesure naturelle des existences. Aussi les tables de mortalité, dressées autrefois en Suède, en Angleterre, en Hollande, en Silésie, ne s'appliquaient-elles qu'aux populations de villes secondaires, comme Carlisle, Northampton, Breslau, ou même, comme la table de Duvillars , ne .comprenaient-elles qu'une population choisie, formée d'individus vivant d'une manière analogue. Réduites à de telles proportions, ces tables pouvaient donner des nombres rapprochés de la vérité. Mais les résultats qu'on en obtenait étant plus curieux qu'utiles, on résolut de les agrandir et d'en faire l'application aux plus vastes métropoles et aux pays les plus populeux, afin de les faire servir à deux intérêts qui régissent le monde : l'amour de la vie et celui de l'argent. Au moyen de la méthode de déduction, les termes fournis par quelques milliers d'habitants suffirent pour tirer ^horoscope de plusieurs millions; et de la
mortalité d'une commune on conclut celle d'un royaume.
Les progrès de la Statistique ont fait abandonner en partie cette méthode : ils ont permis de recourir aux documents exécutés officiellement, et Ton est dispensé maintenant de compiler les registres de l'état civil ; mais alors ont surgi d'autres difficultés. Les âges, qui sont précisément la donnée nécessaire, manquent tout à fait dans les recensements, ou n'y sont inscrits qu'imparfaitement; et, dans les mouvements de la population, leur indication, à l'article des décès, est pleine de défectuosités. Ce sont cependant là les matériaux dont on se sert ; or, il est évident que des nombres inexacts ou incomplets ne peuvent donner que des moyens illusoires, et qu'en additionnant des erreurs il est impossible d'avoir pour totaux des vérités.
Une objection plus grave encore, s'il est possible, s'attache à la conception même des tables de mortalité, et montre combien leurs moyennes sont délusives, lorsque, sortant de leurs anciennes limites, elles prétendent enseigner les lois de la vie dans toute la population d'un grand pays. On pouvait bien autrefois, sans trop blesser la vérité, agglomérer en une seule unité une centaine de bourgeois habitant une petite ville, ayant le même âge, respirant le même air et passant leurs jours dans une tranquille uniformité. Mais, c'est tout autre chose que de faire subir la même fusion à un demi-million d'hommes qui n'ont presque rien de commun que d'être nés dans la même année. Les uns ont pour séjour quelques villages des Hautes-Alpes, à 2,000 mètres au-dessus de l'Océan, et les autres vivent sur les bords de l'entrée de nos fleuves,
presque inondés par les marées. L'air qu'ils respirent, les eaux qui les abreuvent, la terre qui les nourrit, leur race, leurs occupations, leurs habitudes, tout diffère, jusqu'à la température de l'atmosphère et à l'aspect du ciel. Comment leur vie serait-elle la même, sous l'influence de tant d'agents qui varient selon la filiation, le régime, la profession, les mœurs, les passions et mille éventualités incessantes? Est-ce qu'on peut représenter, par la même unité, le cultivateur travaillant joyeusement à fair libre, et l'ouvrier des filatures, le tisserand vivant dans l'air méphitique des caves, le doreur ou le plombier absorbant, à chaque aspiration, un poison mortel ? Arrivés au même âge, le riche et le pauvre ont-ils donc à supporter le même fardeau d'années? et, pour celui-ci, le poids n'en est-il pas doublé par la misère?
Il faut se résigner à le dire : la date de la naissance n'est qu'une circonstance sans valeur, quand on compare l'habitant du faubourg Saint-Marceau à celui du faubourg du Roule ; l'homme né de parents sains et robustes, à l'homme qui doit aux siens le germe de la phthisie ; ou bien, le bourgeois du Marais, au mineur qui travaille à mille pieds au-dessous du sol, entre une explosion, un éboulement et une inondation. Il est manifeste qu'en rassemblant des existences aussi différentes, pour en faire une vie unique, exprimée par une moyenne, les tables de mortalité donnent pour des chiffres vrais des chiffres entièrement illusoires, et qu'elles §ont des guides infidèles, quand on s'en sert avec une confiance sans réserve, pour supputer les chances de la vie dans des transactions financières.
Est-ce à dire qu'il faille renoncer entièrement à en faire? Non, sans doute; mais il est nécessaire de modifier leur exécution et leur usage. Il faut s'abstenir de dresser des tables générales pour une grande population, attendu qu'elles embrassent alors des nombres trop disparates pour former des unités collectives et des moyennes d'âges admissibles; mais on peut en faire, comme autrefois, pour des populations limitées, pour des classes d'individus, pour des établissements spéciaux, en procédant soigneusement au dépouillement des actes civils, et non en faisant usage des documents généraux, où l'indication des âges laisse beaucoup trop à désirer.
Quant à l'application des tables de mortalité aux assurances sur la vie, il faut reconnaître avec franchise, que les règles qu'on en tire ne sont nullement ce que le vulgaire imagine. Ce ne sont, en aucune façon, des vérités numériques ; et la Statistique, qui a pour premier devoir d'être honnête et scrupuleuse, ne peut leur accorder son approbation. Elle doit maintenir, au contraire, que ces tables ne sont qu'un artifice de calcul; qu'on ne peut y puiser aucune prescience ; qu'il est impossible de fixer la durée de la vie d'après l'unique donnée des âges, et que, d'ailleurs, cette donnée n'est établie que sur des chiffres incomplets et défectueux, d'où l'on ne peut faire sortir que des résultats erronés. Au reste, ces tables sont inutiles aux compagnies, ou du moins ne leur servent que comme un accessoire. Les assurances peuvent fort bien se passer de bases scientifiques, car elles sont un contrat aléatoire, comme celui des jeux de hasard, de la loterie, des courses de chevaux; chacun s'y engage librement, en discutant
son intérêt et en se soumettant volontairement à un concours de chances fortuites, qui ressemblent aux caprices de la fortune, parce que leur nombre, leur complexité, leur spontanéité les font échapper aux appréciations de notre jugement.
Ces raisons, quelque fondées qu'elles soient, ne prévaudront sans doute point sur les intérêts particuliers, les habitudes déjà adoptées, ou seulement sur le besoin singulier qu'éprouvent beaucoup de gens, d'écarter le doute pour avoir la satisfaction de croire à quelque chose en toute sécurité. Dans cette supposition très-vraisemblable, nous devons indiquer la table de Desparcieux, comme celle qui s'adapte le mieux aux occurrences ordinaires. Calculée autrefois pour une population choisie, les progrès de la société lui donnent maintenant une application plus étendue que celle qu'elle pouvait recevoir jadis ; et si l'on veut absolument en prendre une, c'est encore la moins mauvaise, toute vieille qu'elle soit.
Quant aux auteurs qui se sont occupés de ce sujet dans les derniers temps, les seuls que nous puissions recommander comme également éclairés et consciencieux, sont, pour la Belgique, M. Quetelet, et pour l'Angleterre, M. Williams Farr, qui a publié un savant traité, à la suite du rapport officiel sur les mouvements de la population anglaise, en 1842.
En résumé, le système des moyennes, que déjà recommandaient assez mal d'autres applications, l'est beaucoup plus encore par l'usage téméraire qu'on en fait dans les Tables de mortalité. Il faut évidemment ne s'en servir, en toute chose, qu'avec une grande réserve et en cédant
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seulement à la nécessité. Lorsque les termes, qu'il faut confondre en un chiffre unique, offrent des différences considérables, il est bon de recourir à un procédé employé par les météorologistes, et qui consiste à enregistrer à côté de la moyenne équivoque que le calcul a donnée, les termes maximum et minimum de chacune des séries additionnées. On indique ainsi brièvement le degré de la fusion qu'il a fallu opérer pour réduire un grand nombre de chiffres en un seul, et Ton fait connaître, par cette simple adjonction, le degré de confiance qu'on doit accorder h ce résultat trop complexe.
Quel que soit le prix qu'on attache à la brièveté, on ne peut, dans l'exécution de la Statistique d'un grand pays, en obtenir le mérite, sans laisser incomplètes des énumérations absolument nécessaires. Il faut qu'une investigation contienne toutes les bases des résultats auxquels on est parvenu, et que chacun puisse en faire la vérification. On a reproché à la Statistique de France la grosseur de ses volumes, ou autrement, le développement rationnel de ses chiffres : autant vaut accuser la vérité d'être trop évidente; la justice, d'apporter trop de preuves à l'appui d'une accusation; et l'historien, de produire trop de pièces justificatives pour montrer l'exactitude de ses récits. Sans doute, on peut renfermer dans un cahier de papier à lettre la Statistique d'un royaume; et c'est ainsi que l'empereur Auguste, Frédéric II et Napoléon avaient dans leur Agenda la Statistique de leurs États. Mais, c'était uniquement l'analyse d'une vaste collection de documents détaillés , offrant un sommaire des résultats dont la connaissance suffisait à la haute direction des affaires
publiques, en l'absence de toute critique et de toute opposition.
Il faut, de nos jours, bien davantage pour Pétude économique du pays. On ne peut se passer, en traitant chaque question, des chiffres qui font connaître la distribution des choses par localités, et de ceux qui les répartissent selon leur nature; car, il est presque toujours essentiel de les considérer sous Pun ou Pautre de ces deux points de vue. Il faut, avant tout, établir distinctement les calculs par lesquels on a été conduit à affirmer ou à nier un fait dont l'importance est parfois très-grande. Nul ne peut avancer une assertion sans être obligé d'en fournir toutes les preuves; et, dans un siècle où le pouvoir est tenu constamment en suspicion, cette obligation est, s'il se peut, plus rigoureuse encore pour le Gouvernement que pour aucun publiciste.
Il est donc indispensable, dans une Statistique officielle, de développer d'abord tous les nombres élémentaires dont la réunion constitue les totaux généraux de Pouvrage; on ne peut échapper à cette nécessité, qui rend inévitable la profusion des chiffres dont se plaignent les critiques. Ce serait bien pis encore , si l'on en croyait leur avis, et si, se bornant à énumérer les résultats, on supprimait les délails qui les ont donnés; l'absence de ces détails rendrait infailliblement suspectes d'arbitraire ou même de supposition, les conclusions qu'on produirait séparées de leurs prémisses. Dans cette alternative, il est préférable de passer pour prolixe et pour trop scrupuleux.
Nous croyons fermement que dans les sciences en gé-
néral, et particulièrement dans les sciences politiques, personne ne pouvant prétendre à être cru sur parole, il est tout à fait indispensable de déduire, dans une Statistique officielle, les nombres élémentaires des Faits sociaux dont l'existence est affirmée.