‹ Éléments de statistique; principes généraux de cette science, sa classification, sa méthode, ses opérations, ses divers degrès de certitude, ses erreurs et ses progrès; avec son application à la constatation des faits naturels, sociaux et politiques, historiques et contemporainsChapitre 7 sur 72 · ORGANISATION DES STATISTIQUES OFFICIELLES · texte numérisé non relu

ORGANISATION DES STATISTIQUES OFFICIELLES

Lorsqu'on ouvre un livre de Statistique dont les chiffres bien coordonnés font jaillir aux yeux du publiciste une foule de vérités importantes et nouvelles, on ne se doute guère des fatigues, des tribulations, des misères qu'il a fallu subir pour exécuter ce travail. Ce n'est point là une de ces œuvres, fruit de la méditation solitaire, qui sortent parfaites d'un intellect puissant. C'est un ouvrage complexe, qui réclame, comme plusieurs sciences physiques, une multitude d'opérations d'ordres divers, depuis les conceptions les plus élevées jusqu'à de rudes manipulations. L'organisation des travaux qu'il exige, est basée sur les différences de ces nécessités. Nous allons l'exposer brièvement.

La Statistique officielle d'un grand pays se compose de deux parties très-distinctes : Tune comprend les investigations locales, et l'autre la centralisation et l'élaboration des matériaux qui ont été recueillis.

I. — La recherche immédiate des Faits statistiques dans chaque subdivision du territoire, est singulièrement favorisée, en France, par la régularité de l'action adminis-

trative, qui agit avec la même force et la même rapidité sur toutes les parties de l'Empire, sans être atténuée en rien par rétendue des distances. La Prusse est le seul pays de l'Europe qui soit aussi bien réglé. Les excellents ministres (1) qui, sous le dernier règne, Font dotée de si belles institutions, ont mis tous leurs soins à lier ses provinces éparses par un système d'administration habilement combiné. L'Angleterre est privée de cet avantage, malgré l'acte d'union de ses trois royaumes ; elle lutte en vain contre l'esprit hostile qui sépare d'elle l'Écosse et surtout l'Irlande, et qui oppose d'insurmontables obstacles à l'exécution d'une Statistique générale de toute sa domination.

La France éprouverait les mêmes discordes, si, par la division départementale de son territoire, l'Assemblée Constituante n'avait pas opéré d'une main toute-puissante la centralisation du Pouvoir national et la destruction de ces distinctions provinciales, qu'à la honte de notre temps, on s'efforce aujourd'hui de rappeler afin d'arriver à les rétablir. Cette organisation admirable, qui nous est enviée par l'étranger, a secondé puissamment les efforts du pays dans toutes les crises politiques ; et il faut reconnaître que la Statistique lui doit la supériorité de ses investigations, comparées à celles qu'on fait avec de bien plus grands sacrifices dans les États voisins.

Au moyen d'une immense hiérarchie de magistrats qui, de degré en degré, représentent la puissance publique en chaque lieu, depuis le village jusqu'à la capitale, on obtient des notions numériques sur chaque objet qu'il importe

(1) Slein et d'Hardenberg.

de connaître. Les Préfets, qui sont spécialement chargés de recueillir ces notions, disposent de la collaboration de tous les fonctionnaires, et peuvent y joindre, au besoin, le concours de beaucoup de citoyens notables toujours prêts à donner leur assistance aux entreprises utiles. Sans doute, les documents qui sont ainsi dressés ne sont pas toujours complets et satisfaisants; mais il s'en faut bien qu'ils justifient les préventions conçues par quelques personnes, d'après des faits particuliers ; ils ne le cèdent en rien à ceux qu'exécutent des employés salariés ; et il y en a beaucoup qui, soumis au plus sévère examen, mériteraient des éloges et des distinctions. On est trop enclin à croire à Paris que ce qui se fait dans les départements est sans valeur, et qu'on ne doit attendre d'un Maire de campagne que des inepties. Pour réfuter ces assertions, il suffit de dire qu'aucun de ceux qui les avancent, n'ont vu les grandes investigations qui ont été faites par communes et par manufactures, et que, par conséquent, ils ne peuvent en porter aucun jugement. Nous affirmons au contraire, nous qui avons dépouillé plus de quatre-vingt mille documents statistiques, dressés par des Maires ou par des fabricants, qu'en prenant les dispositions convenables, on peut obtenir des uns et des autres des chiffres dignes de foi, et dont il est possible de se servir avec beaucoup d'avantage pour tous les grands travaux de Statistique et d'Économie sociale.

Les Préfets ont la mission difficile de rassembler dans leurs départements tous les matériaux dont ces travaux sont formés. C'est une tâche considérable, mais qui a l'avantage de mettre sous leurs yeux tous les éléments

numériques qui doivent servir de base à leur administration, et leur donner, de chaque chose, une idée juste et positive. On ne peut disconvenir que jamais leurs décisions n'avaient été aussi bien préparées, et qu'il y a bien peu de pays, en Europe, où les motifs de chaque acte de l'autorité soient ainsi justifiés par des nombres, comme un problème de mathématiques. L'extension de la Statistique généralisera, il faut l'espérer, l'usage administratif de la logique des chiffres.

D'autres avantages notables résultent du choix des Préfets pour rechercher les Faits statistiques que doivent fournir leurs départements. Et d'abord, leurs investigations étant faites administrativement, elles épargnent toute espèce de frais ; ce qui, dans un Gouvernement économe, ne manque pas d'être important. En second lieu, lorsqu'il se présente quelques difficultés pour obtenir certaines données numériques, comme celles relatives aux fabriques, l'intervention personnelle de la première autorité réussit beaucoup mieux à les avoir, que ne le pourrait faire un fonctionnaire subalterne, chargé spécialement de la Statistique du département, ou un Statisticien voyageur, remplissant une mission temporaire. Ces données sont aussi beaucoup meilleures, car on sait que le Préfet a, pour les vérifier, des moyens qui manquent à tout autre. Il faut éviter, d'ailleurs, de multiplier les rouages de l'Administration et se rappeler que l'un des fléaux de la monarchie ancienne, était la multiplicité des fonctionnaires publics créés pour des spécialités illusoires ou infimes, et le plus souvent abusant de leur pouvoir. Au lieu d'isoler la Statistique dans un bureau départemental, il est bien

préférable d'en étendre les connaissances utiles, et d'en faire pratiquer usuellement les travaux par les Secrétaires généraux, les Conseillers de Préfecture, les Sous-Préfets, les Maires, et les Chefs des services administratifs, formant les ministères.

Cette exigence, qui accroît le travail de chacun d'eux, fut assez mal accueillie il y a vingt-cinq ans ; il y eut des réclamations tendantes à prouver que la Statistique est une spécialité qu'on n'est pas obligé de connaître. Mais le temps a dissipé ce singulier préjugé, et, parla persistance de l'autorité supérieure à n'en pas tenir compte, il se trouve que, presque partout, les travaux statistiques sont maintenant exécutés avec régularité, exactitude et précision, par tous les fonctionnaires. L'expérience des dernières années a montré, que, d'un bout à l'autre de la France, on peut faire dresser : dans chaque commune, un tableau des cultures ; — dans chaque fabrique, un bulletin industriel ; — dans chaque ville, un état des consommations et un relevé des salaires ouvriers ; — dans chaque préfecture, une multitude de tableaux sur les hôpitaux, les aliénés, les enfants trouvés, les bureaux de bienfaisance, les prisons, etc. Des étrangers, qui avaient tous les moyens de le savoir, nous ont affirmé que rien de pareil ne pourrait avoir lieu dans des pays où cependant l'instruction publique est plus étendue, et où la Statistique tient une place plus grande dans les sympathies nationales.

Beaucoup de Préfets dirigent eux-mêmes les travaux numériques qui leur sont demandés par le Gouvernement, et ils en suivent l'exécution personnellement, avec autant

de persévérance que de lumières. Soixante d'entre eux, au moins, méritent le titre de Statisticiens; et c'est un nombre très-grand, car, les motifs qui font choisir ces administrateurs, sont fort étrangers à ces investigations scientifiques. Il est juste de reconnaître qu'ils sont bien supérieurs non-seulement aux Intendants de Louis XIV, mais même aux Préfets de l'Empire. Il y avait cependant parmi ceux-ci des hommes très-éminents, tels que MM. de Chabrol et de Tournon, qui ont fait les Statistiques des départements de Montenotte et de Rome. Néanmoins, on peut accorder autant d'estime aux beaux travaux exécutés il y a quelques années, dans plusieurs Préfectures, et notamment dans celles du Nord, de la Seine-Inférieure et de la Haute-Vienne.

L'Allemagne, où la Statistique est populaire et appartient aux études classiques, accueille toujours sérieusement et avec intérêt ses investigations, parce qu'elle en connaît les difficultés et les avantages. Chez nous, c'est tout autrement. Il y a perpétuellement quelque auteur badin qui en fait des risées, et qui invente des historiettes plaisantes pour les dénigrer. En voici une qui fut imaginée, il y a soixante ans, pour décrier les ouvrages du savant Bushing; elle fut reproduite, il y a quarante ans, avec des variantes, pour nuire à la Statistique impériale; et enfin, on Fa exhumée depuis, pour édifier le public sur la manière dont se font les Statistiques officielles. Lors des opérations préparatoires de la Statistique générale de l'Empire, le ministre Chaptal avait mis, parmi les deux cent quarante-cinq questions, auxquelles devait répondre le Maire de chaque commune, celle du nombre des volailles

et des œufs. Sans doute, la connaissance de la quantité et de la valeur de ces articles n'est point à dédaigner ; et la richesse que le pays en obtient, surpasse celle du revenu que donnent les impôts dans une partie des États de l'Europe. Mais aucune exploration ne peut consciencieusement faire acquérir ces notions, et il fallait être bien malheureusement inspiré, pour demander des chiffres qu'il était impossible de donner. La malignité s'empara de cette impossibilité, et, pour la faire ressortir, elle imagina une scène dans laquelle Napoléon interrogeait un Préfet sur ces nombres, et en recevait une vive repartie dont la précision rigoureuse démontrait la fausseté.

Cette historiette et d'autres semblables sont encore aujourd'hui répétées par des gens assez crédules pour trouver tout simple que Napoléon fît de niaises questions, et qu'il y eût un Préfet assez osé pour y répondre par un insolent mensonge.

On a publié, à propos de la Statistique officielle de la France, des fables aussi ridicules. L'oubli les a préservées du mépris.

II. On proposait, il y a vingt ans, en y joignant les prédictions les plus sinistres contre les recherches statistiques des Préfets, une grande organisation de ces recherches, qui auraient été faites, dans les départements, par des Statisticiens voyageurs. La dépense , qui était le moindre inconvénient de ce projet, le fit rejeter sans hésitation, et l'expérience d'une longue période a prouvé complètement qu'on pouvait mieux faire à meilleur marché.

Il a surgi depuis ce temps des projets nouveaux, qui,

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rette t'ois, ont pour objet la Statistique centrale, celle qui appelle les chiffres des départements, les vérifie, les classe, les élabore et les publie. On a prétendu qu'il faudrait réunir tous les travaux statistiques faits par plusieurs ministères, et les soumettre, quelque divers qu'ils soient, à la même direction. C'est assurément pousser bien loin la prédilection pour l'unité classique, que de vouloir lier le compte de la Justice criminelle à celui des Finances, et y rattacher le rapport des Ingénieurs des Mines. On ne voit pas ce que la science gagnerait à cette réunion, car aucun rapport naturel n'existe entre ces différentes parties, et les publicistes, qui consultent l'une d'elles, ne sont pas ceux qui veulent étudier les autres. Par contre, on reconnaît facilement ce que l'Administration y perdrait. Ce n'est nullement pour faire de la statistique que ces travaux divers sont exécutés : c'est pour servir pratiquement à un service public dont ils sont la base, pour en montrer le le développement annuel, et pour en devenir le compte rendu. Ainsi, la Statistique des Douanes a pour but d'énumérer les objets soumis aux droits d'entrée et de sortie C'est un ouvrage financier, et voilà pourquoi les économistes qui le consultent , s'irritent qu'il ne leur réponde pas comme ils le voudraient. Le tableau de la Justice criminelle est, avant tout, un rapport officiel des transactions des cours d'assises, afin de constater l'efficacité de la répression et l'activité des tribunaux. Le Compte général des finances est l'apurement d'une immense comptabilité. Enfin, le rapport des ingénieurs des mines est un inventaire des travaux publics, par nature de matières et de recette ou dépense. Sans doute, ce sont bien des ou-

vrages de Statistique, mais ce sont auparavant des livres de comptes, et des recueils de pièces officielles, justificatives de la mission dont est chargé chacun des départements ministériels. Il est manifeste qu'ils ne doivent pas être séparés de ces départements dont ils constatent la gestion, et qu'ils ne peuvent être exécutés qu'au milieu des attributions qui en fournissent les éléments et en permettent le contrôle. D'ailleurs, en parcourant ces documents, et en voyant quelle multitude de détails ils contiennent, afin de donner une connaissance technique de leur objet spécial, il est facile de se convaincre qu'ils n'ont point les caractères que doivent posséder les parties d'une Statistique générale ; ouvrage essentiellement destiné aux publicistes et aux économistes, et non aux hommes professionnels, qui ont d'autres sources d'enseignement.

L'opinion du public et de F autorité étant arrêtée dès longtemps, ce projet d'organisation est resté comme non avenu, et l'on a conservé, dans toute sa simplicité, l'Établissement statistique, créé, il y a cinquante-six ans, au département de l'intérieur, par Lucien Bonaparte, qui en était ministre. C'était alors un humble bureau, chargé de dresser les instructions et les circulaires dont l'envoi était prescrit par le premier Consul; mais l'illustre Protecteur de cette nouvelle institution ne l'oublia point dans sa haute fortune ; il la fit ériger en une division du Secrétariat, dont les dépenses annuelles furent portées à 32,000 francs, non compris celles de son personnel; et il la confia à un chef avantageusement connu, Coquebert de Montbret. Mais néanmoins, sous la direction de ce savant laborieux, non moins estimable par son caractère que par ses con-

naissances étendues et variées, — malgré une dotation bien plus considérable qu'à aucune époque postérieure, — avec une correspondance sans entraves, — et la faveur d'un souverain aussi absolu que Louis XIV,, la Statistique impériale ne produisit rien de plus que les matériaux incomplets qui servirent au rapport de M. de Montalivet, sur la situation de l'Empire, en 1813. Son, rétablissement, en 1828, par le cabinet Martignac, ne fut pas plus heureux; et cependant, à cette dernière époque, comme à la première, la Statistique centrale fut organisée en Division, avec les mêmes attributions et les mêmes avantages qui lui avaient été donnés par l'Empereur.

Cette stérilité, qui, deux fois en vingt ans, trompa l'espoir des Économistes, et fit échouer les desseins du gouvernement, montre qu'il ne suffit pas de vouloir organiser la Statistique pour réussir à la faire prospérer. 11 lui faut, de plus, diverses conditions sans lesquelles on ne doit en attendre aucun succès.

On suppose, depuis quelques années, que pour assurer l'exécution de la Statistique, il faut la confier, — non plus comme autrefois, à un directeur unique, — mais bien à une commission d'une douzaine de membres, qui en projettent les investigations et les mettent en œuvre, par des décisions prises à la majorité.

C'est une application nouvelle et hardie des formes du gouvernement parlementaire à la conception et à l'élaboration des œuvres scientifiques. On avait bien vu des auteurs faire en commun des pièces de théâtre d'un ordre inférieur , mais personne n'avait pensé que l'histoire, l'Économie politique, les ouvrages qui exigent une grande

contention d'esprit pussent être entrepris par des sociétés en participation. C'est par un mode de composition tout opposé qu'ont été exécutés les meilleurs ouvrages de Statistique, en France et dans les grands États de l'Europe. Joseph Fourier n'a point eu besoin de l'intervention d'une commission pour faire la Statistique du département de la Sein/3, qui est un chef-d'œuvre, M. Guerry de Champneuf n'y a point eu recours pour exécuter celle de notre justice criminelle, qui est admirée de tout le inonde. Louis XIV et Napoléon n'ont point songé à ce moyen d'exécution, quand, à un siècle de distance, ils ont institué la Statistique de France. En 4828 et en 1831, lors du rétablissement de cette institution, la nécessité de l'unité de direction de ses travaux n'a pas été plus mise en doute qu'elle ne l'est en Prusse, en Angleterre, en Bavière, en Autriche, où jamais on n'a pensé qu'il pût en être autrement.

Les faits accomplis ne parlent pas beaucoup plus favorablement des commissions de statistique. Sans doute, leurs efforts, dirigés par des hommes éminents, sont dignes d'éloges ; lirais, après tout, cette tâche n'est, quant aux recensements, que le dixième de celle du Ministre de l'intérieur, lors de nos recensements généraux. Or, tout le monde sait que les obstacles se multiplient proportionnellement aux masses énumérées, et s'augmentent selon 1 étendue des surfaces sur lesquelles la population est dispersée. On ne saurait donc comparer en rien les difficultés et le mérite du dénombrement d'une ville ou d'un État secondaire, avec l'importance et les obstacles du recensement général d'un grand empire, dont le territoire excède 53 millions d'hectares, et dont les habitants dépassent 36 millions.

Et pourtant, de toutes les investigations majeures de la Statistique, celle des recensements de la population est certainement la moindre, car, c'est la mieux connue, la mieux préparée et celle que facilitent le plus les autres opérations administratives. Aussi les contrées dont la civilisation est la plus reculée, la Transylvanie, la Bessarabie, ont des recensements comme la France et l'Angleterre ; et ce n'est pas le travail qu'il faut produire, pour prouver Pexcellence de la Statistique d'un pays. Les explorations capitales, celles qui témoignent, à la fois, de la puissance d'organisation d'un État et du zèle laborieux des Statisticiens, ce sont les Statistiques de l'Agriculture et de l'Industrie,. Eh bien ! excepté la Belgique, les pays où des commissions sont chargées des travaux statistiques, n'ont rien de semblable; non pas assurément parce qu'elles manquent de la capacité nécessaire pour les bien faire, mais parce que les froissements, qui résultent de la complication des machines, en diminuent la puissance.

Nonobstant nos convictions, nous devons, en historien fidèle, exposer un fait qui leur est contradictoire, et qui prouve qu'il est possible, à l'aide de circonstances favorables, fort rares il est vrai, d'obtenir d'une commission de très-bons travaux. C'est la Belgique, un État nouveau, qui offre cet intéressant exemple. En dix ans, elle a réussi à se créer une Statistique considérable, bien exécutée, et qui fait honneur également au gouvernement dont la protection l'a soutenue et favorisée, et aux savants associés intimement dans cette difficile entreprise. Il a fallu pour l'accomplir, beaucoup de talents, une merveilleuse activité, une admirable persévérance et un esprit de concorde

digne des plus grands éloges. Le président de la commission, M. Quetelet, a compromis sa santé par ses efforts prolongés et sa vie même est, dit-on, menacée. Déjà Georges Porter et Joseph Fletcher, les meilleurs statisticiens de l'Angleterre, viennent de mourir à la peine, et d'ajouter leur nom au martyrologe de la science. Tout n'est pas roses, dans la recherche de la vérité, et plus les résultats sont beaux et précieux, plus on doit les payer chèrement.

Cependant, hâtons-nous de le dire, instituer une Statistique générale et l'exécuter sont des transactions nécessaires et praticables dans notre siècle de civilisation. Plusieurs exemples prouvent qu'à la faveur d'un heureux concours d'hommes et de circonstances, on peut y réussir. Consultés souvent sur les moyens qu'il faut employer pour atteindre ce but, nous avons répondu à peu près comme il suit :

Pour rechercher les faits sociaux qui constituent l'Économie d'un pays, et qu'on exprime analytiquement par des nombres, il faut : Un gouvernement fort, qui n'appréhende aucune vérité, et qui, dans un chiffre révélant un abus, ne découvre pas, comme nos anciens Parlements et la Restauration, des chiffres séditieux; — des hommes d'État éclairés et bienveillants; et, grâce à Dieu ! malgré les animosités politiques, il en existe encore même en Espagne; — des Préfets ou gouverneurs de provinces exerçant une heureuse influence sur les populations confiées à leurs soins, et sachant s'en servir dans l'intérêt des sciences et du pays ; — une commission centrale sans zizanie ou bien un Statisticien expérimenté, doué de

l'amour du travail et, d'une persévérance à toute épreuve, et secondé par quelques calculateurs habitués dès longtemps à une exactitude et à une application constantes ; — une correspondance dont l'expédition, la signature, Tenvoi, et s'il se peut les réponses ne souffrent point de retard : il y<a des exemples^ anciens il est vrai, de lettres qui mettaient six semaines à traverser une cour, et qui souvent encore s'égaraient en route ; — un article de budget, qui assigne des frais d'impression ; ces frais montent, en France, à environ 24,000 francs, pour un volume grand in-4 de 500 pages de tableaux numériques, ce qui, pour un tirage de 2,000 exemplaires, porte la valeur de chacun de ceux-ci à 12 francs, ou environ 26 p. 100 de moins qu'un roman au prix marchand; — enfin, une observance stricte et sans relâche des principes généraux exposés dans cet ouvrage, et une exécution rigoureuse de toutes les opérations qui y sont détaillées.

En voyant limitées à si peu les conditions de l'accomplissement de cette tâche, si l'on doutait qu'elles dussent être efficaces, on pourrait s'en convaincre par l'exemple de la Statistique générale de la France, qui, soumise dans des temps difficiles, à l'adoption et à la pratique journalière de ces moyens d'exécution, est arrivée, d'année en année, à la publication de ses parties les plus importantes et à l'achèvement de son treizième volume.

On a demandé souvent, dans plusieurs pays voisins, occupés de la même entreprise, comment et par quelle opération on était parvenu, en France, à obtenir ce succès, surtout après l'avoir vu faillir trois fois, en l'espace d'un siècle, lorsque de bien plus grands avantages semblaient

Je garantir. Nous venons d'exposer sans réserve toutes les opérations qui ont été faites, et chacun des moyens qui ont été employés. Nous serions heureux que leur usage, adopté dans les pays où la Statistique trouve des obstacles, pût contribuer à les aplanir, et que les Gouvernements, qui hésitent à entreprendre cette tâche, dans la persuasion qu'elle est dispendieuse et hérissée de difficultés, fussent convaincus, par cet exposé fidèle, qu'il n'en est rien quand on repousse les organisations complexes et fâcheuses et lorsqu'on va droit au but par la ligne la plus courte, qui est en même temps la meilleure.

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