DES HELMINTHES DOUTEUX
C'est depuis que les nouYcaux microscopes et les procédés per» fectionnés de la zootomie sont yenus guider les observateurs, que les entozoaires ont été bien étudiés. Quand on lit ce que les anciens auteurs ont écrit sur ces animaux, oa est surpris du vague qui règne dans leurs descriptions. Les meilleurs helminthologues , Rudolphi, Dujardin, Diesing, ont été forcés de placer à la fin de chaque genre une liste, souvent longue, d'espèces mal connues (4). Plusieurs de ces vers ou prétendus vers n'ont été observés, qu'une fois. Les médecins ou les zoologistes qui en parlent en donnent des figures très grossières, souvent même ne les figurent pas ; de manière qu'il est impossible de savoir au juste s'il faut admettre ou rejeter les animaux dont il s'agit, et, dans le cas de leur admission,* quelle est la place qui doit leur être assignée. Un moment, j'ai eu l'idée de laisser de cèté tous ces Helminthes douteux. Après mûre réflexion, il m'a semblé qu'il était utile d'en dire quelques mots dans un chapitre spécial. C'est un moyen d'appeler l'attention sur leur étude. ' .
Dans le courant d'une pratique même, peu étendue, le hasard peut présenter un de ces entozoaires. J'engage les étudiants, surtout les internes et les jeunes docteurs, à profiter de l'occasion, quand elle s'offi*ira, pour, répandre quelque lumière sur une partie de l'helminthologie malheureusement entourée encore d'une très grande obscurité.
4"* Ophiostome de Pontier. — VOphiosUme de Pantier (2) a été observé une seule fois chez un cultivateur d'Uzerche, âujet depuis quelques années à des attaques d'épilepsie, qui cessèrent lorsque ce ver eut été rçndu par le vomissement, provoqué par l'hellébore. Le vomissement eut lieu devant le docteur Raymond Pontier, qui recueillit l'entozoaire et le communiqua au docteur H. Cloquet. Ce dernier crut reconnaître, dans cet animal, les caractères du genre Ophiostome (3) de Rudolphi.
Cet entozoaire était long de 24 centimètres et épais de 2 milli* mètres environ ; il avait un corps cylindrique, comparable à une corde de violon. Ce corps était légèrement atténué aux deux extrémités, brun et finement annelé de cercles plus clairs. Sa bouche
(i ) Entoxoa non iatis nota.
(2) Ophioitoma Pontieri H. Cloquet {Sematoùleum homini» Dcpr!.). (S) (r^t;, serpent j arijjia, bouche.
380 EVr07X)AlRES HELMINTHES.
paraissait manifesloment bilabiée, à lèvre inférieure plus longue que la supérieure. H. Gloquetlui attribue deux mâchoires (?).
Blainyille croit que cet animal pourrait bien être un Dragonneau aquatique {\), avalé probablement en buvant de Feau dans quelque source. Tous ses caractères conviennent assez bien au Dragonneau, lequel présente, en effet, une extrémité antérieure bilabié^^, formant comme une pince. Ce qui donne beaucoup de poids h ' opinion de Blainville, c'est Tobservation communiquée à M. d.' lebold par le docteur Hessling, d*une jeune vachère du lac f x' .ersee, âgée de vingt-deux ans, qui vomit une femelle vivante d' Joirdiuê aguaticus^ longue de 62 centimètres.
M. Diesing regarde ce ver comme une Aêcaride lombriccUde mutilée.
^0 Nettorhynque de Blainville (2). — Le docteur Paisley, chirurgien à Glasgow, a publié, en 4 752, dans les Essais et observations de médecine de la Société d'Edimbourg, la description d'un ver extraopJinaire.
Blainville parle de cet animal dans les annotations qui accompagnent la traduction française du Traité des Vers intestinaux de Bremser.
Le Nettorhynque de Blainville a été rendu par les selles avec une grande quantité de sang. Lé malade en donna deux, le premier entier, le second par morceaux.
Ce ver était grand; il ofiQrait 80 centimètres de longueur et 36 millimètres d'épaisseur; il était cylindrique et largement anneté; ses anneaux ressemblaient à ceux du Lombric terrestre. 11 avait une couleur de chair livide, avec une teinte brune dans les intervalles des articles. Sa tête était beaucoup plus petite que le corps, formée aussi d'anneaux, pyriforme et plate en dessus; elle représentait grossièrement le bec d'un canard ; elle offrait une bouche triangulaire. Un coup de canif ayant été donné à ce ver, il en sortit du sang(!).
Cette description est peu propre à nous fixer sur la nature de l'animal dont il s'agit. D'où venait le sang répandu à la suite du coup de canif? Du parenchyme de l'animal ou de son tube digestif? Dans l'un et l'autre cas, le prétendu helminthe ne serait pas un véritable entozoaire. Doit*on le regarder conune un ver à sang rouge, une annelide, une hirudinée?
M. Raspail croit que ce ver, s'il a jamais existé, est un individu
(1) Gordiut aquaticui Linn.
(8) Nettorhynchv9 BlainvWei ^Jtnker (v^rra, ; pvyx*^?» ^'^*
Helminthes douteux. 38 1
à denii-décomposé et mal observé du Bothriocephahts clavkeps ou du Bothriacephalus rugosus de Lamarck, helminthes parasites de l'anguille ou du saumon, que le malade aurait rendu après avoir inangé de ces poissons.
3®TÉTRAST0ME RÉNAL. — Le genre Tétrastom (Tetrastoma) (4) a été créé par M. Delle Ghiaje. 11 doit son nom à la présence de quatre cupules abdominales regardées mal à propos comme autant de suçoirs. Ce nom, qui signifie littéralement quatre bouches^ est donc impropre.
On n*en connaît qu'une seule espèce, le Tétrastome rénal (ï).
Elle a été observée en Sicile, pair M. Lucarelli, dans les urines d'une femme, et plus tard par M. Delle Ghiaje, dans les reins de cette même femme.
Le Tétrastome rénal est long de 5 millimètres et large de 2. Son corps parait déprimé, ovale-oblong, un peu convexe en dessus et d'un brun roux. Sa bouche est antérieure. Il y a un pore ou anus postérieurement. Les quatre cupules sont placées en avant et disp.osées en carré; les orifices génitaux se trouvent sous le ventre, vers le tiers antérieur.
Cet animal a été fort incomplètement décrit. Les figures publiées par M. Delle Ghiaje ressemblent à des Hirudinées transparentes du genre Glossiphonie, Les prétendues ventouses seraient-elles des points oculiformes?
4^" Hexathyridies(3). — C'est Treutler qui a fait connaître le premier ces animaux, en 4 793. On en connaît deux espèces: V Hexathyridie des veines^ et V Heaxithyridie pinguicole.
4 ° Hexathyridie des veines, — Treutler soignait un jeune homme de seize ans, qu'il croyait tourmenté par des Oxyures. Comme ce jeune homme était malpropre, il lui conseilla de se baigner dans la rivière. Un jour, le malade entra lentement dans l'eau ; à peine s'y trouvait-il depuis une minute, que la veine saphène du pied droit se rompit brusquement et spontanément. Il s'ensuivit une hémorrbagie qui s'arrêta et se renouvela plusieurs fois. Des remèdes stiptiques et une forte ligature ne purent la faire cesser entièrement. Treutler ayant été appelé, vit sortir de la plaie une substance un peu compacte, qu'il prit d'abord pour du sang coagulé. Maiis un examen plus attentif le convainquit qu'il avait devant les yeux des animaux vivants, des vers qu'il enleva sans peine, et l'hémorrhagie cessa. Cependant la plaie ne se cicatrisa que trois jours aprè$t
(1) Telroitomum Dies. (rirpa, quatre, oropa, bouche).
(2) TetrattoiM rénale Delle Ghiaje.
(3) "Ê^, »ix, Oupt^toy, petite ouverture.
382 ENTOZOAIBI» HELMINTHES.
Le jeune honiuie se sentit un peu soulagé ; mais il retomba bieutôt dans son état de malaise et de langueur. On employa vainement les meilleurs antbelminthiques. Aucun ver ne fut expulsé. Treutler conclut que les accidents éprouvés par ce malade provenaient, sans doute, de la présence d'un certain nombre de parasites analogues à ceux qu'il avait observés, logés dans ses vaisseaux sanguins.
L'Hexathyridie des veines (4 ) est un animal long de 2 à 3 miUimètres, allongé, lancéolé, déprimé, un peu attébué et obtus antérieurement, aigu en arrière ; terminé en avant par six oscuies ou ventouses disposées longitudinalement en double série; muni de deux pores à la région abdominale, le plus grand au quart antérieur, le plus petit vers la queue.
La première remarque qu'on peut faire sur ce ver, c'est que rien ne prouve qu'il soit réellement sorti d'un vaisseau sanguin ; il pouvait venir du tissu environnant, et même avoir été introduit dans la plaie par l'eau de la rivière.. -
Lamarck croit que cet animal est une Douve ; mais le nombre des oscuies s'oppose à cette détermination.
M. Raspail suppose que les oscuies sont des plis allongés, et voit dans ce ver une Douve allongée ou une espèce de Ligule. J'incli^ nerais pour une Douve lancéolée.
Zeder et Rudolphi sont portés à le regarder comme une Planaire.
M. Délie Gbîaje rapporte qu'il a observé deux fois, à Naples, dans le sang craché par des jeunes gens atteints d'hémoptysie, des entotoairesà corps cylindrique ou déprimé, offrant six pores antérieurs, et deux autres pores, l'un central, l'autre postérieur. M. Diesing pense que ces animaux ne diffèrent pas de l'espèce de Treutler.
2° Hexathyridie pinguicole ou de la graisse (2). — Cet autre prétendu entozoaire a été signalé aussi par Treutler ; mais personne ne l'a revu, et sa nature est tout aussi problématique*
Il a été découvert au milieu de la graisse qui entourait l'ovaire gauche d'ime jeune paysanne morte à la suite d'un accouchement très laborieux. Treutler observa d'abord un engorgement dur, à peu près de la grosseur d'une noisette et de couleur pouge. Cet engorgement était creux et contenait un ver long de 4 8 millimètres, oblong, déprimé, obtus et comme tronqué en avant, dilaté vers la partie moyenne, brusquement atténué et pointu en arrière, et comme
{{) tlexathyridium venarum Treuil. {Polystotna venarum Zoder, Linguatula venarum Guv., Hexocotyle venarum Blainv., Polyttama sanguicola Ddle Chiiije).
(2) Hexathyridium pingvicola Trcutl. {Polystoma pinguicola Zeder, Linguatula pinguicoUi Lamk, Hexattoma pinguicola Cvn.}.
CONSIDÉRATIONS 200LO(ilOlJÈS. 383
pourvu d*une queue un peu courbée à gauche, légèrement convexe en dessus comme en dessous ; il offre, sur le bord antérieur, six oscules ou ventouses disposées en demi-cercle. Un autre oscule se remarque à l'origine de la partie caudale (4 ).
Treutler rapproche cet animal des Douves, dont il différerait surtout par le nombre des oscules.
Blainville pense que c'est une Sangsue décrite au rebours. Il rapporte qu'on en a trouvé une à peu près semblable (le Polystoma integerrimum Rud.) dans le poumon d'une grenouille. Mais comment cette Sangsue serait-elle arrivée si profondément dans le corps de la jeune paysanne ? D'après la figure de l'auteur, on dirait une Planaire avec six points oculiformes. Rudolphi, ayant eu l'occasion d'examiner, à Dresde, la collection de Treutler, assure que ce prétendu ver n'est autre chose qu'un corps noir, contracté, sans aucune trace d'organisation, mais cependant de nature animale. Malgré l'assertion positive de ce célèbre hekninthologue, MM. Dujardin et Diesing admettent ce ver parasite.