ANCIENNETÉ DE L’HOMME EN EUROPE
ÉrOQUES PRÉHISTORIQUES. — parfait des êtres organisés, il
L’homme n’est pas seulement le plus compte aussi parmi les moins anciens;
son apparition sur la terre a été pour ainsi dire le couronnement des œuvres de la nature et le dernier mot de la création. Aussi Cuvier, après avoir parlé, dans son Discours sur les révolutions du globe , de ces singulières espèces animales qui ont pour toujours disparu du nombre des êtres vivants, et avoir discuté 1 ancienneté relative de celles qui existent maintenant, se posait-il cette question . « Où donc était alors le genre humain? Ce dernier et ce plus parfait ouvrage du Créateur existait-il quelque part? »
La science n’a pas encore résolu ce double problème avec une complète certitude; et beaucoup de savants se sont égarés dans les conjectures qu'ils' ont émises à cet égard; mais les nombreuses recherches entreprises dans ces dernières années ont conduit dans bien des cas a des résultats tout à fait dignes d intérêt et que nous devons rappeler.
On ne trouve dans les terrains fossilifères qui sont antérieurs à ceux de la dernière époque géologique, appelée quelquefois période quaternaire (1), par opposition aux trois périodes primaire, secondaire et tertiaire qui l'ont précédée, aucun débris fossile ni aucune trace susceptibles d’être attribués avec certitude à notre espèce.
Les couches récentes de l’écorce du globe terrestre, et ces couches sont par conséquent les plus superficielles, sont donc les seules dans lesquelles on puisse chercher avec quelque chance de succès des restes des premiers hommes. Antérieurement à leur dépôt, c’est-à-dire pendant les périodes dont nous avons tout à l'heure rappelé les noms, d’autres espèces d’êtres organisés, exclusives de la nôtre et de celles qui vivent à présent, voltigeaient dans les airs, parcouraient les différents points exondés de la surface terrestre, s’agitaient dans les eaux douces et peuplaient la vaste étendue des mers : la faune ainsi que la flore avaient donc des caractères différents de ceux qu’elles ont offerts depuis, et les plus simples des animaux ou des végétaux actuels sont seuls représentés parmi les anciennes populations du globe. En ce qui concerne les espèces plus parfaites, les différences augmentent à mesure que, suivant les progrès dulemps, on se rapproche de la période actuelle. On a ainsi constaté que la substitution de faunes nouvelles à des faunes plus anciennes avait eu lieu à diverses reprises avant l’apparition des êtres aujourd’hui existants, et c’est sur l’examen des débris fossiles laissés par les anciennes populations animales et végétales dans les différentes formations géologiques dont elles ont été contemporaines, que la science a dû rétablir les caractères des espèces principales qui ont constitué ces populations. L’élude des fossiles a conduit sous ce rapport à des résultats concluants. Toutefois les grandes périodes géologiques sont moins 'distinctes les unes des autres qu’on ne l’avait cru d’abord, et l’époque quaternaire se laisse, en particulier, difficilement séparer des termes successifs dans lesquels se décompose la période tertiaire.
(1) Mieux nommée pléistocènc.
MAM Ml PÈRES.
Cuvier admettait qu’on ne rencontre des restes humains que dans les dépôts qui sont supérieurs à celui appelé diluvium parles géologues, « lequel, ajoutait-il, recouvre partout nos grandes plaines, remplit nos cavernes, obstrue les fenles de plusieurs de nos rochers ». D'après lui, ce ne serait même que dans les terrains formés après les dépôts diluviens, c’est-à-dire postérieurement aux premiers temps de la prétendue période quaternaire, et par suite dans les alluvions récentes, dans les tourbières, dans les concrétions ou brèches peu anciennes, géologiquement parlant, que se trouveraient des fossiles provenant des quadrupèdes dont les espèces peuplent encore l'Europe. Il cite, comme tels, « les os de bœuf, de cerf, de chevreuil, de castor, communs dans les tourbières, et tous les os d’homme et d’animaux domestiques enfouis dans les dépôts des rivières, dans les cimetières et sous les champs de bataille. »
D'après ces remarques, aucun reste des espèces anéanties par les catastrophes qui ont bouleversé notre planète ne se rencontrerait dans
des gisements antérieurs à ceux qui viennent d’être rappelés, pas même les restes des espèces que Cuvier suppose avoir été détruites par la dernière de ces catastrophes qu’il invoquait pour expliquer les grands changements survenus à la surface du globe; eL, parmi ces espèces dont les débris ont été observés en Europe, il faut citer, comme étant surtout remarquables, l’éléphant fossile ( Elephas primigenius), le rhinocéros à narines cloisonnées ( Rhinocéros tichorhinus) (fig. 252), l’hippopotame, le grand félis des cavernes ( Felis spelœa) qui est une variété de l'espèce du lion, les hyènes européennes ( Hyœna spelœa et autres également peu différentes de celles qui vivent encore, si elles n’appartiennent pas aux mêmes espèces), Tours gigantesque ( Ursus spelœus ), etc. Le mégathérium paraît avoir été contemporain de ces animaux; mais comme il vivait en Amérique avec d’autres grands édentés étrangers à nos pays, nous n’avons pas à nous en occuper en ce moment.
Cependant de nouvelles observations ont montré, contrairement à l’opinion de Cuvier, que ces races différentes, maintenant anéanties, n’avaient pas, comme le croyait ce savant, précédé les espèces aujourd’hui existantes. Il est bien certain, en effet, qu’en Europe des ossements de bœuf, de cerf, de loup, de blaireau, de castor, etc., semblables à ceux des représentants actuels des mêmes espèces, sont mêlés dans les brèches, les cavernes ou le diluvium, aux os fossiles des (*)
Fio. 252. — Rhinocéros tichorhine (*).
(*) Dent molaire supérieure.
HOMME
grands animaux éteints, et l’on obtient ainsi la preuve que leur existence a été contemporaine de celle de ces derniers. La population mammifère de nos contrées descend donc, à l'exception de certaines races domestiques que l’homme a amenées d Orient, des espèces memes que l’Europe a eues pour habitants à l’époque où s opérait le dépôt des terrains qu’on a appelés diluviens. Toutefois la faune quateinaiie de l’Europe, au lieu de rester aussi complète que celle de l’Inde ou de l’Afrique, et de conserver la plupart des espèces dont elle était d aboicl formée, a été pour ainsi dire décimée. Ses principaux animaux ont été détruits par une ou plusieurs de ces grandes perturbations qui ont anéanti, à diverses reprises, tant d autres espèces d êtres organisés, sui les différents points du globe. Sans la destruction de ces mammifèies, elle ne le céderait, ni pour la richesse, ni pour le nombre, aux faunes restées plus complètes, qui donnent aux deux parties du globe que nous venons de signaler, c’est-à-dire a l’Afrique et à 1 Asie méridionale, une physionomie si animée et leur fournissent tant d espèces redoutables. En Amérique et en Australie, des extinctions de mammifères gigantesques ont eu lieu comme en Europe, également depuis le commencement de la période quaternaire, et sur plusieurs autres points du globe des oiseaux de grande taille ont aussi été anéantis soit par des causes physiques, soit par l’action de l’homme lui-même.
Ces données préliminaires établies, la question de la première apparition de l’homme en Europe devient beaucoup plus simple qu on ne le supposerait d’abord. S’il y a existé antérieurement aux animaux quaternaires, plus particulièrement durant l’époque où nos contrées nourrissaient encore des mastodontes, son existence a coïncidé avec les époques tertiaires supérieure ou moyenne, les mastodontes ayant cessé de vivre, en Europe du moins, avec la fin de cette période. Si, au contraire, c’est des éléphants de l’espèce dite Elephas primigenius et des autres animaux accompagnant cette espèce qu’il a été le contemporain, il remonte tout au plus aux premiers temps delà période quaternaire : mais, pour établir sa domination, il a dû combattre toutes les grandes espèces qui ont disparu postérieurement à l’époque diluvienne de cette même période.
Les luttes qu’il soutient de nos jours, en Afrique et dans 1 Inde, contre les éléphants, les rhinocéros, les lions, les panthères, les hyènes, etc., il les a donc soutenues autrefois, dans nos propres régions, contre des animaux analogues à ceux-là, mais qui sont regardés, le plus souvent sans preuves, par la plupart des naturalistes, comme ayant constitué des espèces différentes. Toutefois, dans cette supposition, on doit admettre que l’extinction des mammifères propres à la période tertiaire, même de ceux qui caractérisent les derniers âges de cette période, s’est accomplie avant que l’homme existât (1).
(t) Les données qu’on a publiées récemment pour démontrer que l’homme aurait existé dès l’époque tertiaire moyenne paraissent trop incertaines pour que nous nous y arrêtions.
MAMMIFÈRES
Il était donc probable qu on ne rencontrerait les premiers débris provenant de l’homme ou portant l’empreinte de son action, qu’avec les restes des animaux regardés comme contemporains du dépôt des terrains de l’époque quaternaire, plus particulièrement dans ceux de ces terrains qui sont diluviens, tels que les sédiments anciens des cavernes, les brèches osseuses ou le diluvium proprement dit. Cuvier, il est vrai, avait combattu cette supposition: mais elle a été défendue depuis lui par beaucoup d’auteurs, et de nombreuses découvertesont été successivement alléguées en sa faveur.
Quoique déjà informé de quelques-unes de ces découvertes, Cuvier a maintenu jusque dans ses dernières publications les propositions qu’il avait émises dans son Discours sur les révolutions du globe , et dans l’édition de ce discours qui a paru en 1830, deux ans avant sa mort, il a même discuté l’opinion des géologues qui ont invoqué, en faveur de la contemporanéité de l’homme et des grandes espèces de l’époque quaternaire maintenant anéanties en Europe, les ossements d’homme recueillis avec ceux de ces animaux dans certaines cavernes du midi de la France, soit à Bize (Aude), soit à Pondres (Gard).
Aux débris humains que l’on rencontre dans la caverne de Bize et dans diverses cavernes analogues situées en France ou dans d'autres parties de l’Europe centrale, en Belgique, en Angleterre, etc., sont associés des objets travaillés. Les uns, de pierre siliceuse, représentent des couteaux ou des pointes de flèche; les autres, formés d'os, ont la forme de poinçons ou d’autres formes appropriées aux usages auxquels on les employait.
La plupart de ces objets semblent avoir servi à la guerre, à la pêche, à la chasse ou à la préparation des peaux. Il y a aussi, avec eux, des coquillages appartenant au genre natice ou à d'autres genres marins. Ces coquillages, qui ont été percés de main humaine, ont sans doute servi à faire des colliers ou des couronnes tels qu'en font de nos jours certains peuples sauvages. Les uns viennent des mers d’Europe; d’autres ont été tirés de divers dépôts fossilifères de la France. D’ailleurs les hommes qui ont laissé ces débris vivaient sans doute à la manière des nations barbares existant encore de nos jours, et leurs mœurs paraissent avoir été aussi primitives que celles de ces dernières; dans quelques cas elles n’étaient pas moins féroces.
Un fait plus remarquable encore, c'est que les dépôts qui renferment leurs dépouilles sont, en beaucoup d’endroits, comme pétris d’ossements et de dents d’un animal qui n'habite plus actuellement que dans les régions les plus septentrionales du globe, « in partibus aquilonis, versus polum arcticum et etiam in partibus Nonoegiœ et Sueviœ », comme le dit Albert le Grand. Cet animal est le renne (fig. 8), et, chose non moins singulière, ses os, qu'on trouve pêle-mêle avec ceux de ces anciens habitants de l’Europe centrale, sont partout brisés de la même manière. Ces brisures sont évidemment le fait de l'homme, qui a retiré la moelle des os de renne, ou utilisé certaines