‹ Éléments et théorie de l'architecture; cours professé à l'Ecole nationale et spéciale des beaux-arts (volume 2)Chapitre 35 sur 71 · LA PROFESSION D'ARCHITECTE · texte numérisé non relu

LA PROFESSION D'ARCHITECTE

SOMMAIRE. — Liberté de la profession d'architecte. — Devoirs moraux. — Patrons (architectes) et employés. — Devoirs généraux de l'architecte envers ses clients, les tiers, les entrepreneurs, les ouvriers. — Devoirs professionnels de l'architecte.

Je croirais cet ouvrage incomplet si, après vous avoir parlé de mon mieux de l'art de l'architecture, je ne vous disais pas — aussi brièvement que possible — ce qu'est la profession de l'architecte. A certains égards, j'aurais même dû commencer par là, car c'est avant d'entreprendre de longues et laborieuses études qu'il convient de savoir à quoi elles conduisent; mais d'un autre côté comment vous faire concevoir la fonction si vous n'y êtes préparés par des études consciencieuses ?

Je veux donc vous entretenir d'abord de vos devoirs ; c'est la première chose à connaître. Puis, j'aurai à vous parler des régies ou plus simplement des usages qui aujourd'hui dirigent l'architecte dans sa carrière. Ces usages n'ont pas toujours existé, et actuellement encore ils n'existent pas partout. Mais partout ils sont bons à connaître, car je crois que nulle part la profession d'architecte n'est mieux définie que chez nous. Elle est essentiellement libérale, ne se prêtant ni aux spéculations aléatoires, ni

aux entreprises industrielles. Mais pour bien affirmer ce caractère, nous avons à lutter contre des usurpations compromettantes et contre des opinions étayées de bonne foi sur des exemples que nous désavouons : il n'y a pas de corps, si honorable soit-il dans son ensemble, qui n'ait ainsi ses tares; raison de plus pour ne prêter le flanc à aucune suspicion, pour démontrer par tous nos actes la dignité de notre fonction, et notre volonté de n'avoir rien de commun avec ceux qui la compromettraient si nous leur reconnaissions un titre usurpé.

Non pas que ce titre soit usurpé légalement, car le titre d'architecte n'appartient légalement à personne ; chacun — même le plus indigne — peut se dire architecte, comme il peut se dire peintre, ingénieur, poète ou écrivain. Le paiement d'une patente le mettra en règle avec le fisc, une mise en scène habile masquera son intrusion dans un domaine qui n'est pas le sien, le talent de ses employés lui permettra de signer parfois des œuvres qu'il ne saurait ni concevoir, ni étudier, ni exécuter. Tout cela est affligeant; mais aucune loi ne l'empêche. Tandis que le médecin, conservateur de la santé publique, est astreint à des garanties sanctionnées par l'inscription au Code pénal du délit d'exercice illégal de la médecine, l'architecte, conservateur de la propriété immobilière du pays, n'est protégé par aucune garantie légale. Est-ce regrettable ou heureux ? Je crois quant à moi qu'on ne peut pas concevoir notre profession comme fermée sans la prévoir stérilisée, et que ici comme ailleurs la liberté est le régime le plus vivifiant.

Et puis, à quoi bon les regrets chimériques ? Depuis quelques années, les architectes émus de ces intrusions compromettantes ont souvent agité cette question d'un diplôme obligatoire que nous voyons périodiquement soulever. Les défenseurs de cette idée ne manquent pas de bonnes raisons à invoquer, leur désir

est infiniment respectable. Mais leur illusion est profonde. Ce n'est pas un siècle après la Révolution qu'on ira rétablir sous une forme nouvelle ce qu'étaient sous l'ancien régime les corporations et les jurandes. Le privilège des médecins, celui des avocats ont survécu : rien de mieux. S'ils avaient eux aussi disparu dans le tourbillon, on ne les rétablirait pas. On n'entamera pas par des exceptions nouvelles le principe de la liberté des professions, et contre les parasites ou les indignes nous n'avons — comme les autres — d'autre arme que la supériorité dans la concurrence : ayons donc cette supériorité dans le talent, dans la dignité, dans l'honneur, et la foi artistique.

Or, vous avez dû le comprendre déjà, on n'est pas architecte si l'on n'est artiste et honnête homme. Vous connaissez la belle définition antique de l'orateur : Vir bonus dicendi peritus, l'honnête homme habile à bien dire; on peut aussi définir l'architecte Vir bonus, ivdificandi peritus, l'honnête homme habile à construire. Et par ce mot « honnête », je n'entends pas seulement l'honnêteté matérielle, qui consiste à respecter ses engagements, à vivre comme si chaque acte de la vie avait ses témoins ; j'entends l'honnêteté artistique — et j'aurais vraiment du malheur si après tout ce que je vous ai dit et redit il me fallait encore la définir !

Mais comme l'a dit un grand moraliste, il est souvent plus difficile de connaître son devoir que de le faire. Je ne prétends pas composer pour vous un guide où vous puissiez trouver des réponses à tous les doutes qui parfois vous tourmenteront : je puis du moins vous exposer quelques principes, quelques régies même, en m'autorisant des souvenirs d'une longue carrière qui, j'ose le dire devant vous, n'a pas subi de défaillances.

Après vous être acquittés de ce premier devoir, étudier votre

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art le plus et le mieux possible, dans toutes ses parties — car tout ce qu'on vous enseigne est nécessaire à l'architecture — et au cours même de ces études, il vous arrivera le plus souvent d'être d'abord l'employé d'un autre. J'ai à peine besoin de vous dire que votre travail pour lui devra être consciencieux, que, au risque même d'être un peu exploité dans votre savoir, vous devez être pour lui un collaborateur dévoué. Mais à ce dévouement il faut une réciprocité : retenez-le bien pour l'époque où vous serez patron à votre tour. Le jeune homme, élève encore ou élève d'hier, a appris tout ce qu'une école peut enseigner : il lui faut encore le stage pratique, l'expérience que sa préparation lui permettra d'acquérir rapidement mais qui forcément lui fait encore défaut. Le temps qu'il donne n'est donc pas seulement pour lui un moyen de gagner quelque argent, ce doit être de l'étude encore. Par conséquent, si vous pouvez choisir, allez chez celui qui sait assez pour que sa fréquentation soit instructive; gagnez un peu moins s'il le faut chez un artiste habile, évitez celui qui n'aurait rien à vous apprendre. A notre Ecole, je vous l'ai dit, l'enseignement est amical; il faut que cet enseignement amical se continue dans le stage des premières années de la profession. Et ne vous y trompez pas, vous ne le trouverez pas toujours; vous êtes habile à étudier, à dessiner ? vous n'avez pas encore l'expérience du chantier et des dépenses ? on vous emploiera de préférence à étudier, à dessiner, et non à surveiller des travaux, à élaborer des devis ou à régler des mémoires ; on vous fera faire ce que vous savez déjà et non ce que vous auriez besoin de pratiquer. Ce n'est guère que par hasard et indirectement que vous deviendrez expérimenté, à moins que vous n'ayez le bonheur de rencontrer un homme qui joigne au talent la volonté de vous être utile et de récompenser votre dévouement par le souci de vous procurer les occasions néces-

saires. Choisissez donc si vous le pouvez. C'est tout ce qu'on peut dire à ce sujet ; à vrai dire ceci s'adresse plutôt au patron qu'à l'emplové : réserve/ du moins le conseil pour plus tard : si vous ave/ eu la bonne fortune de rencontrer le maître désirable, vous vous acquitterez plus tard avec ceux que vous emploierez à votre tour ; si cette bonne fortune ne vous échoit pas, vous saurez plus tard, en mesurant vos regrets, être plus libéral avec les jeunes qu'on ne l'aura été avec vous.

Mais enfin, votre mauvaise étoile ou la nécessité vous ont conduit chez un de ces faiseurs qui usurpent le titre d'architecte, qui limitent toute leur action à chercher des affaires, qui malheureusement en trouvent, qui ont chez eux une agence ou plutôt une officine où ils chargent l'un de composer, combiner, étudier - - bien peu! — l'affaire récoltée, l'autre de faire de même pour une autre affaire, qui donnent l'illusion d'une fécondité singulière et d'une diversité extrême dans les productions qu'ils signent grâce à la variété des auteurs réels. Que taire dans un tel monde? Là vous ne pouvez être que dupes et complices à la fois, y perdre votre loyauté, y apprendre toutes les inconsciences. Sauvez-vous au plus vite, et n'apportez pas à ces besognes le concours cyniquement escompté de votre talent.

Peut-être aurez-vous la bonne fortune d'être attaché à des travaux de l'Etat, d'une ville, d'une grande administration. Là, en général, vous serez à bonne école : un peu tentés peut-être de mesurer votre travail à vos appointements ordinairement modestes. Ce serait une erreur et un faux calcul. Vous êtes utile à votre travail, mais votre travail vous est utile à vous; celui qui s'intéresse à tout en est récompensé par la valeur qu'il acquiert, et toujours il se passe ceci : la hiérarchie établit officiellement les grades et les rangs, mais bien vite celui qui a

mérité de devenir le second du chef le devient, fût-il après plusieurs autres sur les états d'émargement; et cela le suit dans sa carrière, tout comme les souvenirs laissés à l'École parmi ses contemporains le suivent dans toute sa vie.

Et rappelez-vous toujours que l'émulation qui fut à l'École le grand ressort de vos progrès reste la loi de la vie entière. La profession d'architecte est libre ; le diplôme que vous avez obtenu est un titre scolaire, un certificat d'études sérieuses, rien de plus. A chacun la place qu'il aura méritée, la place qu'il faut prendre d'abord, qu'il faut conserver ensuite. On peut monter encore, lentement et avec effort; la descente est toujours rapide.

Maintenant je vous considère dans vos fonctions d'architecte, que vous ayez pour client une administration ou un particulier. Dans l'un ou l'autre cas les devoirs seront les mêmes. D'abord, quelle que soit l'importance du travail qui vous sera confié, ne faites pas de balance de compte entre ce qu'il produira et le travail qu'il vous aura coûté. Vous lui devez tout votre talent, tous vos efforts, toute votre sévérité envers vous-même. Vous devrez contenter le client, c'est entendu, mais vous devez surtout vous contenter vous-même, et si vous êtes un véritable artiste c'est plus difficile.

« Vingt fois sur le métier, remettez votre ouvrage. » Je vous ai souvent dit que le programme n'est pas du domaine de l'architecte. Évidemment, c'est le client qni doit savoir ce qu'il désire, et en demander la réalisation à l'artiste de son choix, qui de son côté doit insister pour l'obtention de ce programme. Mais cette règle ne peut être absolue : l'architecte est le conseil de son client, et n'est pas seulement un metteur en œuvre. Il doit donc éclairer et avertir le client, lui remontrer

par exemple que le terrain dont il dispose ou la superficie qu'il veut donner au bâtiment ne pourront suffire pour tout ce qu'il y voudrait; que l'ensemble de ce qu'il demande au premier étage ne pourrait se superposer à ce qu'il veut au rez-de-chaussée, etc., et plus fréquemment encore que tout ce qu'il désire entraînerait une dépense très supérieure à ses ressources; que dés lors, il faut rendre le programme plus modeste ou augmenter les moyens. Sans doute, l'architecte peut ainsi perdre une affaire ; pendant qu'il fait ces remontrances loyales, un autre se trouvera qui promettra tout ce qu'on veut, et plus encore, sauf ensuite à se débattre dans des difficultés dont vous serez heureux d'être affranchis. Mais d'ailleurs, croyez bien que la conviction sincère et motivée, affirmée sans raideur mais sans faiblesse, s'impose avec autorité ; à moins que vous n'ayez affaire à des gens qui veuillent être trompés ou paraître trompés pour quelque louche combinaison. Et alors, ne les regrettez pas.

Vous serez donc dans toute préparation d'affaire très nets, très francs, très loyaux. Je sais qu'on cède parfois au désir d'engager l'affaire, en se disant que lorsque le vin est tiré on le boira quand même ; que l'importance des travaux et de la dépense se révélera peu à peu. Raisonner ainsi n'est pas un délit caractérisé, c'est cependant un véritable abus de confiance : cela n'est permis qu'à une conscience trop large et à une morale trop facile.

Mais si l'architecte est et doit être le mandataire fidèle et dévoué de son client, il est aussi l'intermédiaire entre ce client et les entrepreneurs. Comprenez bien la grandeur véritable de cette fonction. D'une part, un homme ou une administration qui n'entendent rien aux questions de construction, qui sont vis-à-vis de vous comme un mineur vis-à-vis de son tuteur; d'autre part, des hommes qui doivent être compétents et habiles

en ces matières, mais dont les intérêts sont opposés à ceux des premiers : entre les deux, l'architecte exerce une sorte de magistrature amiable : la balance de la justice ne doit pas pencher d'un côté, il doit autant qu'il dépend de lui assurer à chacun son dû : au client, les travaux irréprochables auxquels il a droit ; aux entrepreneurs, la légitime rémunération de ces travaux d'après les conventions intervenues. Vous verrez comme moi des clients très mécontents, furieux même, que leur architecte ait dans un mémoire d'entrepreneur rectifié une erreur de calcul, par exemple une virgule déplacée qui réduisait au dixième une quantité d'ouvrages réellement exécutés. C'est cependant le devoir étroit de l'architecte : il peut ne pas s'apercevoir d'une erreur, mais s'il s'en aperçoit — qu'elle soit au détriment de l'un ou de l'autre, — il doit sans conteste la rectifier. Et tout d'abord, il doit faire en sorte que les obligations réciproques soient précises : une affaire bien préparée a toutes chances de rester limpide.

L'architecte sera encore assez souvent l'intermédiaire entre son client et des voisins, des locataires, des compagnies d'assurances ; les mêmes principes de loyauté doivent le guider dans ces divers cas. Il a des intérêts à défendre, c'est entendu ; mais il ne doit pas les défendre perfas et nefas. Ce serait lui faire injure que d'attendre de lui des services que sa conscience réprouverait.

Enfin, l'architecte est aussi à certains égards le tuteur des ouvriers employés dans les travaux qu'il dirige. Sans doute, il n'a pas à intervenir dans le débat du contrat entre patrons et ouvriers, il doit ignorer quels sont les salaires, et encore peut-il parfois, par une intervention discrète et bienveillante, mettre son influence au service d'une pacification nécessaire. Mais il doit veiller à la sécurité des ouvriers, parfois contre eux-mêmes et leur propre imprudence ; il doit même interdire un mode d'exé-

cution qui lui paraît périlleux, notamment par insuffisance d'échafaudages ou de matériel, et s'il le faut arrêter les travaux plutôt que de tolérer des imprudences dangereuses. Il y a déjà assez de dangers inévitables dans les travaux.

Tout cela est délicat et comporte de nombreux cas particuliers. Dans cette exposition générale, je ne pouvais m'attacher qu'aux principes en réservant les applications. Mais dans une certaine mesure ce travail existe. La Société centrale des Architectes français a concentré dans une déclaration substantielle les devoirs professionnels de l'architecte, et cette codification a été successivement approuvée et adoptée par les diverses Sociétés d'architectes existant en France. Dans l'élaboration de ce document on a cherché à être aussi prévoyant que possible, parfois même minutieux ; et les questions douteuses, lorsqu'il s'en pressentait, ont été volontairement tranchées dans le sens de la sévé- Krhè. Ce recueil est à deux fins : d'une part, il rappelle si besoin est aux architectes les règles à suivre dans leurs devoirs vis-àvis d'eux-mêmes, de leurs confrères, de leurs clients, des tiers ; mais il faut ajouter qu'en cela il n'innove rien, et n'est que la constatation et l'enregistrement des habitudes et des mœurs de tous les architectes honorables; d'autre part, il fait connaître aux clients, aux administrations, aux magistrats les devoirs très stricts que nous reconnaissons : ce qui peut t nous être demandé, ce qui ne doit pas l'être. Et la pensée qui a fY présidé à sa rédaction est que tout corps se fait honneur et gagne en considération qui se montre sévère pour lui-même et qui sait s'interdire par dignité professionnelle tout agissement suspect. J'ai bien le droit de transcrire ici ces quelques pages, en ayant été en fait le promoteur et le rédacteur, jugeant d'ailleurs qu'il est utile pour vous de les connaître et d'y recourir comme à une autorité consacrée.

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