CHAPITRE XIV LES FAÇADES (suite
SOMMAIRE. — Étude des travées. — Façades à un seul étage; à plusieurs étages. — Ordonnances comportant plusieurs étages. — Pignons.
Il me reste encore, après vous avoir parlé des façades d'ensemble, à vous dire quelques mots de leurs éléments partiels, en d'autres termes des travées.
Si l'édifice n'a qu'un rez-de-chaussée, rien de particulier; si du moins le programme de l'édifice est tel que les hauteurs de salles puissent être uniformes, ou subdivisées par un entresol dans les locaux secondaires. Alors entre un soubassement ou un simple socle horizontal et une corniche de couronnement, horizontale aussi, l'étude aura à assurer de belles proportions des travées, qu'elles soient ou non marquées par des lignes de division verticale telle que chaînes, éperons, pilastres, colonnes.
Votre étude sera heureuse ou non, en tous cas elle ne sera gênée en rien. Mais ce cas est celui de l'architecture en quelque sorte courante et ordinaire. Il pourra être tout autre si dans cet édifice d'un seul étage, il se trouve des intérieurs de proportions très diverses, de grands vaisseaux montant de fond à coté de parties plus basses. Des deux niveaux que j'indiquais à l'instant,
Éléments et Théorie de l'Architecture. — IV '. 3 1
un seul est obligatoire, celui du bas ; en haut, aucune obligation ne s'impose. Et dés lors, les façades peuvent être en quelque sorte le moule de l'intérieur, élever leurs silhouettes là où l'élévation des intérieurs le commande, couvrir sous un niveau moindre les parties moins élevées. C'est ce que nous avons vu avec les façades des Thermes romains, de Sainte-Sophie de Constantinople, ce que nous retrouvons avec toutes les façades d'églises lorsqu'elles sont l'expression sincère de la composition. Et de là résulte encore une grande variété dans les travées; dans ces monuments, la travée peut être large comme dans les salles de thermes ou la Basilique de Constantin, et dès lors donner lieu à de grands jours traités plutôt en largeur ; ou si elles sont relativement étroites comme dans les églises du Moyen-âge, appeler les fenêtres hautes et longues qui caractérisent ces églises.
Mais ce sont là des données monumentales qui commandent des études spéciales de façades. Il est évident, par exemple, que les très larges entre-axes d'une gare de chemin de fer appellent des proportions qui n'ont rien de commun avec l'architecture de l'habitation ou des édifices administratifs.
J'ajouterai enfin que ces considérations et ces vérités de silhouettes ne se restreignent pas aux édifices n'ayant qu'un rezde-chaussée; les mêmes conditions peuvent se présenter à partir du premier étage ; ainsi au Palais de Justice la grande salle des Pas-Perdus monte de fond au-dessus d'un rez-de-chaussée; la façade se compose donc d'un rez-de-chaussée entre deux niveaux et d'un grand étage dont la silhouette accuse l'importance du grand vaisseau qu'elle couvre (fig. 1880). On en peut dire autant de l'Opéra avec son accentuation très nette de la coupole audessus de la salle, des coupoles des pavillons latéraux et des grands pignons de la scène.
Mais revenons au cas de beaucoup le plus fréquent, aux façades
LES FAÇADES
comportant entre niveaux réguliers des étages superposés. C'est lorsqu'il y a plusieurs étages que les indécisions peuvent augmenter : car vous n'aurez pas toujours un programme qui dise nettement qu'un étage doive être principal, et traité d'une façon monumentale par rapport aux autres. Souvent, au contraire, la logique appellerait — comme dans nos maisons — à peu prés
Fig. 1880. — Façade de la salle des Pas-Perdus au Palais de Justice, à Paris.
les mêmes hauteurs d'étages, les mêmes grandeurs de fenêtres : le grand écueil est alors la monotonie, et d'ingénieux efforts ont été faits pour la combattre.
Nous trouvons donc ici deux grandes divisions des façades : tout d'abord, celles où le programme motive un étage dominant. Cet étage sera le rez-de-chaussée ou le premier. Ainsi, le rez-de-chaussée a l'importance la plus grande dans des façades comme celles de la rue de Rivoli ou des galeries du Palais-Royal, ou des anciennes
Tuileries. Vous trouvez au contraire le premier étage dominant par une juste interprétation du programme, à l'ancien Hôtel de Ville, à l'Opéra, à l'ancien palais de l'École des Beaux-Arts, au Ministère des affaires étrangères, à l'École de Médecine, au Muséum d'histoire naturelle, etc., etc. Dans un cas comme dans l'autre, un parti franchement pris, une étude loyale vous permettront les solutions heureuses.
Il faut observer cependant que si le programme comporte un premier étage plus important que le rez-de-chaussée, la logique artistique n'admet pas que les éléments de ce premier étage écrasent ceux du rez-de-chaussée. Ainsi, les superpositions d'ordres ne sont guère possibles en pareil cas, car on ne souffrirait pas une colonne haute et d'un large diamètre superposée à une colonne plus courte et plus grêle, lors même que la construction s'en accommoderait. Aussi, dans tous les exemples que je vous ai cités, voyez-vous le premier étage, décoré d'un ordre monumental, reposer sur un rez-de-chaussée traité simplement en soubassement. Ce peut être encore un étage très monumental, comme à la Colonnade du Louvre, mais les trumeaux entre les fenêtres y sont nus, et aucune division verticale n'essaie de lutter avec l'ordre monumental du premier étage. Lorsque cependant des superpositions d'ordonnances ont été essayées dans ce parti, on a en quelque sorte dénaturé l'ordre du rez-de-chaussée en lui donnant une épaisseur exceptionnelle. L'esprit se rend bien compte alors que cette dérogation aux proportions usuelles résulte de la fonction même du point d'appui dans lequel on accentue le pilier et non le simple pilastre. La façade du palais Bevilacqua à Vérone (fig. 188 1) offre un intéressant exemple de cette disposition.
Plus difficile est l'étude lorsque les étages doivent être sensiblement égaux. Ainsi au Louvre, à Versailles, dans ces palais
LES FAÇADES
italiens dont je vous ai si souvent parlé, il n'y a que des nuances entre les étages, surtout entre le rez-de-chaussée et le premier. Alors, tantôt l'architecte a abordé de front la difficulté et a su triompher de la monotonie par les seules nuances de l'étude entre des étages superposés et presque égaux : c'est le cas d'un
Fig. 1881. — Façade du palais Bevilacqua, à Vérone.
très grand nombre de belles façades, les amphithéâtres antiques, les palais Farnèse, de Saint-Jean-de-Latran, et tant d'autres à Rome, les palais Ricardi, Strozzi, etc. à Florence, les Procuraties de Venise, ou chez nous la cour du Louvre, le Luxembourg, Versailles, etc., etc.
Tantôt, voulant affirmer l'unité de la façade malgré sa division en étages, l'architecte a composé une ordonnance unique qui embrasse à la fois le rez-de-chaussée et le premier étage, avec
parfois un étage secondaire traité en attique. Ce parti risque facilement de verser dans l'exagération, et à côté de très beaux exemples comme la Fontaine de Trevi à Rome, on peut citer dans cette même ville les grandes ordonnances de la Basilique de Saint-Pierre ou de Saint-Jean-de-Latran comme des éléments de façade qui ont à coup sûr de la grandeur, mais une grandeur qui étonne et enraie quelque peu. L'ordre dit colossal a eu sa vogue, et nous en avons à Paris même un exemple qui n'a rien de séduisant : la façade de l'aile des Tuileries parallèle à la rue de Rivoli. Ce n'est pas beau, et d'autre part on ne conçoit pas l'éclairage des intérieurs avec ces travées énormes. Dans ce parti où la mesure peut si facilement être dépassée, il importe de garder la mesure : seule elle rend le parti légitime. Une façade irréprochable en ce sens est celle du Palais du Petit Trianon (fig. 1882).
Tantôt enfin, par une sorte d'artifice d'étude, l'artiste a donné l'illusion d'une division dominante par le groupement de deux étages sur trois : ainsi, les monuments de la place de la Concorde, la place Vendôme, etc.
Les puristes ont parfois critiqué ces partis, disant qu'il n'y a aucune raison pour embrasser deux étages dans un ordre ; que l'ordre doit accuser tout l'édifice comme dans le temple antique, ou alors chaque étage comme dans le théâtre antique. C'est fort bien raisonné; mais lorsqu'il y a d'un côté un raisonnement abstrait, et de l'autre des monuments comme ceux que je vous cite, ce sont les monuments qui ont raison.
Un problème encore qui se pose à l'architecte est celui des façades en pignon. Lorsqu'il s'agit du fronton antique, si l'étude est de celles qui ne souffrent pas l'imperfection, la composition du moins est bien connue et ne peut prêter à aucune indécision. Lorsque au contraire le pignon n'est que décoratif, c'est un élé-
LES FAÇADES
ment de fantaisie dont je n'aurais pas grand' chose à dire. Mais il y a encore tous les pignons qui sont en réalité l'extrémité d'un bâtiment à un ou plusieurs étages.
Rien n'est plus logique que le pignon; c'est la construction simple par excellence, les charpentes des combles entre deux pignons sont régulières et faciles, et soit que le pignon serve d'extrémité à une salle de quelque importance ou simplement à un comble, il permet l'aération et l'éclairage bien plus facilement qu'on ne peut le faire avec les combles en croupe, quelle que soit la valeur des lucarnes, avec l'enchevêtrement des pièces de charpente que comporte ce mode de construction. Le pignon a été, au Moyen-âge surtout, l'élément presque constant des parties supérieures des façades d'églises; je vous en ai parlé à cette occasion. Mais on le trouve aussi dans l'architecture civile, notamment dans les grands Hôtels de Ville du Nord. Je vous ai montré ceux d'Audenarde, de Leyde, d'Anvers. Dans les édifices judiciaires, voyez plus haut (fig. 1666, p. 235) le pignon très intéressant du Palais de Justice de Dijon. Et notez que bien des arrangements de pignons que vous trouverez dans les édifices religieux pourraient aussi bien être adaptés à la façade des édifices civils.
Le pignon peut, bien entendu, accuser par ses arêtes la pente même des toitures; il peut aussi se profiler par une série de retraites formant une silhouette composée ; ainsi, c'est encore un pignon cette jolie façade de la chapelle du château d'Anet (fig. 1883) qui maintenant décore l'entrée de la cour de votre École des Beaux-Arts. Je puis encore vous citer comme un des exemples de pignons les plus élégants celui de l'Hôpital de Gand (fig. 1884).
Lorsque le pignon termine un bâtiment de grande largeur, comme une gare de chemin de fer, une grande salle industrielle, un gymnase, un manège, un marché, etc., il donne souvent lieu à de
LES FAÇADES
très grandes ouvertures d'éclairage supérieur. A part les difficultés constructives dont je vous ai parlé à l'occasion des éléments de ces sortes de façades, notamment pour la résistance des grands vitrages à la pression du vent, ou les mesures à prendre pour assurer le nettoyage des verres, je n'ai rien à ajouter, et je ne puis que vous indiquer, non comme des modèles, mais comme des indications de ce qui pourrait être tenté, les façades de nos gares du Nord, de l'Est, de l'Ouest (gare Montparnasse).
Il y a là pour l'artiste un beau problème encore à résoudre.
Vous ne vous attendiez pas, sans doute, à ce que je pusse traiter sans omissions ni lacunes ce sujet si vaste des éléments de façades. J'ai cherché à montrer que leur composition doit être un souci très sérieux de l'artiste,
et que Cette Composition est à Fig. i883> — Façade de la chapelle du château d'Anet.
peu prés indépendante du style de l'édifice. Sur une façade judicieusement composée dans ses masses et ses proportions générales, vous mettrez tel habillement que vous voudrez ; ce pourra être de l'antique, du moresque, du gothique, du moderne, peu importe : cela, c'est l'épiderme qui peut être charmant si l'ossature est bien composée et bien proportionnée, et c'est à quoi d'abord il faut penser.
Mais surtout, de ce que j'ai consacré ces chapitres à l'étude des façades, n'allez pas croire que les façades puissent se concevoir et s'étudier en elles-mêmes et pour elles-mêmes. Ce serait la négation des principes dont j'ai tenu à faire la base de cet enseignement. Au risque de la satiété, je répète une fois de plus que plans, coupes, façades, tout cela n'est qu'une série d'expressions partielles d'un seul et même ensemble qui est l'édifice; et la façade est presque une résultante du plan, c'est-à-dire de la distribution, et de la coupe, c'està-dire des nécessités de proportion et de construction. Ces études doivent être simultanées; et je ne saurais trop vous recommander, au moins tant que vous en êtes encore au* études d'ensemble d'un projet, de tracer vos coupes et vos façades sur la même feuille de papier, à la même échelle, et en regard les unes des autres. C'est une régie d'assurance contre les mécomptes. Quant à vous entretenir de toutes les variétés d'étude résul-
Fig. 1884. — Pignon de l'hôpital de Gand.
LES FAÇADES
tant de l'architecture massive ou légère, robuste ou élégante, ouverte ou fermée ; de tous les contrastes et de toutes les harmonies, des colorations, des silhouettes, des recherches de caractère, je ne saurais même effleurer un sujet aussi immense. C'est toute votre bibliotliéque d'études, tout ce que vous aurez vu, tout ce que vous aurez essayé qui peu à peu vous initiera à ces mystères de l'art — qui ne s'enseignent pas. C'est en forgeant qu'on devient forgeron.