CHAPITRE II PROJETS ET DEVIS
SOMMAIRE. — Travaux d'entretien, de grosses réparations. —
Travaux neufs.
Établissement d'un projet. — Esquisses et avant-projets. — Projet
définitif. — Les cotes.
Devis estimatifs — leur caractère — les imprévus — Devis descriptifs.
— Formalités administratives.
L'architecte peut avoir à exécuter pour un même client, simultanément ou non, trois sortes de travaux :
i° Les travaux d'entretien, c'est-à-dire les travaux ordinairement peu importants qui sont nécessaires pour la conservation en bon état de l'édifice qui lui est confié;
2° Les travaux de grosses réparations, c'est-à-dire les travaux forcément plus importants, nécessaires pour remédier à des avaries graves causées par la vétusté ou par un accident, mais sans modification sérieuse de l'édifice ; c'est encore la conservation qui motive cette catégorie de travaux ;
3° Les travaux neufs, soit qu'il s'agisse de constructions à créer entièrement, ou d'extensions, surélévations, etc., de bâtiments déjà existants.
Dans les administrations publiques, de l'État ou des Villes, et dans les prévisions budgétaires publiques, ces trois catégories
de travaux assortissent à trois chapitres distincts, sans confusion entre eux ; les ouvertures de crédits également. Les crédits d'entretien sont globaux et sans affectations spéciales ; ainsi une somme de x... fr. est mise à la disposition de l'architecte pour assurer pendant l'année l'entretien ordinaire de l'édifice : suivant les circonstances et sauf à rendre compte de sa gestion, il appliquera ce crédit à des travaux de natures diverses ; il gérera en bon père de famille les intérêts qui lui sont confiés, s'appliquant d'abord aux besoins les plus urgents, et gardant jusqu'à la fin une certaine réserve pour ne pas se trouver démuni en face de besoins imprévus. Les crédits de grosses réparations sont spéciaux, et ouverts à la suite de propositions de l'architecte dûment contrôlées, visant un objet déterminé. Ainsi par exemple un crédit sera alloué pour une réfection de toiture : l'architecte n'a pas le droit de l'employer à la reconstruction même urgente d'un mur écroulé. Il lui faut un nouveau crédit, ou une autorisation d'employer à un autre travail le crédit d'abord ouvert pour le premier. Quant aux travaux neufs, il va sans dire qu'ils ne peuvent être entrepris que sur des crédits spéciaux, après approbation des projets et devis établis à cet effet. Ces règles sont sages et devraient tout aussi bien s'appliquer aux travaux privés. Il appartient à l'architecte d'introduire cet ordre nécessaire dans l'accomplissement de sa mission : tout le monde y gagnerait.
Les travaux de pur entretien ne peuvent sérieusement donner lieu ni à projets, ni à devis; c'est l'imprévu journalier qui échappe à toute prévision. Les grosses réparations peuvent parfois motiver des projets : par exemple un comble est en état de ruine, comme couverture et aussi comme charpente. Tant qu'il se tenait debout, l'entretien ne pouvait y rien changer; mais s'il faut pour le réparer commencer par le démolir, ou si l'économie
bien entendue conseille cette démolition préalable, l'architecte pourra à propos de cette réparation être conduit à proposer une transformation de la construction, par exemple des pentes de toitures plus plates ou plus prononcées, la substitution de la charpente en fer à la charpente en bois, ou une meilleure disposition soit au point de vue de la solidité, soit à celui de l'utilisation des locaux. Dans ce cas, il étudiera un projet partiel, après avoir fait ou fait faire les relevés nécessaires. Mais avec ou sans projet, il établira toujours un devis de la dépense avec toute l'exactitude possible. Seulement, il fout bien savoir que ces devis de réparations sont toujours très aléatoires ; et vous allez le comprendre.
Je reprends l'exemple ci-dessus de combles. Rien, je suppose, n'appelle une modification des charpentes, qui paraissent solides et saines. On s'étonnerait que l'architecte inscrivît dans son devis une somme importante pour des probabilités d'avaries cachées, que rien en l'état ne peut lui faire présumer, pas même des sondages. Cependant au cours des travaux, à mesure que se font des démolitions ou des déposes, il découvre que ces belles et bonnes pièces de bois sont rongées ou pourries dans leurs parties cachées, notamment dans leurs portées sur les murs; que des tuyaux de cheminées passent en fait à une proximité dangereuse des bois; qu'il n'existe aucun chaînage ; — je tais ici des suppositions qui se vérifient chaque jour. Tout cela ne pouvait être prévu lors de la rédaction du devis, et ne peut pas être couvert par la modeste addition d'usage de 10 % pour travaux imprévus. Que faire alors ? Avant tout, aviser nettement et officiellement le client, lui faire connaître ces nouvelles causes de dépense et ne pas attendre pour cela la production ultérieure de la carte à payer; et ne pas espérer que des économies sur autre chose viendront compenser cette différence, car
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ce serait compter sur l'invraisemblable. Si l'excès de dépense résultant de cet inconnu — et je me sers exprés ici du mot inconnu et non du mot imprévu — peut être balancé par la suppression de travaux de luxe prévus, par exemple d'ornementations, en ce cas encore il faut aviser le client et s'assurer son approbation. Mais je vous reparlerai plus loin des devis..
J'arrive aux travaux neufs, et je suppose tout de suite le cas le plus entier, celui d'un édifice à construire sur un terrain libre. Ici, il faudra bien évidemment un projet aussi complet et précis que possible, et un devis — nous verrons plus tard en traitant des marchés quelle sera la nature de ce devis. Le projet sera la première chose à établir, mais le devis devra le suivre de prés. Je vous disais que dans la composition d'un projet, les plans, les coupes, les élévations ne sont que des représentations diverses d'un seul et même ensemble, et que l'étude ne peut en être scindée. Pour la pratique, il en est de même du projet et du devis.
Mais je tiens d'abord à vous faire une recommandation très instante. Lorsqu'après des hésitations qui ont duré parfois des années, un particulier ou une administration a pris le parti de faire construire, il devient aussi impatient qu'il a été temporisateur. Il faudrait qu'en un jour ou deux vous pussiez lui produire projets et devis. Faites-lui comprendre — si vous le pouvez — que cela ne se fait pas ainsi, que les solutions hâtives et irréfléchies ne donnent rien de bon, que c'est la patiente étude qui seule peut permettre la simplicité et l'économie, le choix des moyens les plus appropriés et la certitude qui évite les fausses manœuvres. Dites-lui bien que la hâte ne peut produire que le compliqué; que lorsqu'on n'a pas le temps d'étudier on est bien forcé d'exagérer ; que si l'on n'a pas eu le temps de calculer les
pressions et les efforts, on donnera aux constructions des masses inutiles; que si l'on n'a pas pu étudier ses saillies on sera forcé de laisser de la masse de pierre en excès; que si enfin le temps est de l'argent quand il s'agit de mettre en valeur ce qu'on construit, le temps est de l'argent aussi et en sens inverse quand il s'agit de préparer la construction, et que entre ces deux considérations d'argent il y a toute la différence du revenu au capital. Et nos compositions sont assez laborieuses pour qu'on ne nous enjoigne pas d'avoir trouvé à courte échéance la meilleure solution des difficultés.
Supposons donc qu'on est bien d'accord sur le programme et sur tout ce qui constitue la préparation de l'affaire. Cela d'ailleurs n'a pas dû se faire sans qu'il intervînt une esquisse ou avant-projet et une évaluation sommaire de la dépense. Le moment est venu d'établir le projet définitif.
A cet effet, la première nécessité est la connaissance exacte du terrain. Si Ton n'en a pas de plans, il faut en faire un relevé très précis, avec un nivellement; dans presque toutes les villes importantes il y a d'ailleurs des spécialistes, les géomètres, qui mieux outillés que nous et s'adonnant uniquement à ces relevés, les feront plus facilement et plus sûrement. Il y a à voir aussi comment ce terrain est entouré, rechercher quelles sont les conditions de mitoyenneté et à défaut de renseignements par titres constater les présomptions légales qui résultent de l'état des choses; s'assurer qu'il n'existe pas de servitudes, dans le cas surtout où l'aspect des choses en ferait préjuger, par exemple si un voisin a des vues directes sur la propriété. Enfin, il est nécessaire de connaître le terrain dans sa conformation, soit par des renseignements pris auprès des constructeurs voisins si ce terrain est au centre d'un quartier nouvellement construit, soit au besoin par des sondages poussés aussi profondé-
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ment que la prudence le commandera, sans préjudice des informations à prendre auprès du Service des Mines, si la ville est de celles qui se trouvent au-dessus d'anciennes carrières. Ces conditions pourront souvent avoir quelque influence sur la composition même, et en tous cas sur la dépense.
Du projet en lui-même j'ai peu de choses à dire : il sera l'application de votre savoir et de votre ingéniosité à un programme donné; mais il devra être plus complet et plus précis qu'un projet d'école ou de concours. Les plans, coupes et façades, seront cotés, et généralement pour les constructions d'importance moyenne établis à l'échelle de o m 02 pour mètre. L'art de coter un plan exige du soin et de la méthode. Les cotes doivent être assez nombreuses pour renseigner sur toutes les dimensions, mais sans surabondance inutile qui créerait la confusion. Puis, il faut que les cotes se vérifient : supposons, par exemple, un plan de premier étage, et dans ce plan, considérons le mur de façade avec ses fenêtres et ses trumeaux. Le terrain a par exemple 21 m 40 de façade entre les deux axes de mitoyenneté : voilà une cote qui ne dépend pas de vous. Vous aurez, je suppose, cinq fenêtres et six trumeaux, et pour prendre le cas le plus simple ces fenêtres seront égales entre elles et également espacées : quatre trumeaux seront donc égaux entre eux, les deux d'extrémités pouvant différer des autres. Si vous cotiez arbitrairement vos fenêtres et vos trumeaux, vous auriez bien des chances pour que le total de ces dimensions partielles ne fût pas égal aux 21 m 40 dont vous disposez. Vous établirez donc la ligne des cotes n° 2 (fig. 1885) sur laquelle vous déterminerez a priori, d'après les nécessités de votre composition, la position exacte des axes des deux fenêtres d'extrémité. Si c'est la distance centrale B-C que vous prenez comme point de départ, les deux cotes extrêmes, A-B, C-D en résulteront, cha-
cune sera égale à : — Si, au contraire, 1 étude
vous conduit à fixer d'abord les distances A-B ou C-D, ce sera la cote B-C qui deviendra une résultante. Après quoi, il restera à coter respectivement les largeurs de fenêtres et de trumeaux : généralement, c'est la largeur des fenêtres que vous fixez d'abord, et alors il restera pour chaque trumeau le quart du reliquat de la cote B-C après que vous en aurez déduit le total de quatres fenêtres (trois entières et deux demies).
J'ai pris pour cette démonstration un cas absolument simple;
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