CHAPITRE III L'ARCHITECTURE ET LES VOIES PUBLIQUES
SOMMAIRE. — Viabilité et pittoresque. — Monotonie et diversité. —
Places monumentales. — Proportions.
Différences de niveaux. — Rampes et perrons. — Quais et berges. —
Canaux de Venise.
En vous parlant des monuments commémoratifs ou décoratifs, j'ai bien un peu abordé l'Architecture des Voies publiques. Mais ce n'est pas tout ce qui, dans l'aspect général d'une ville, doit retenir l'attention de l'architecte. Il y a, en effet, une architecture des voies publiques. Mais je ne supposerai pas la conception a priori d'une ville; cela n'existe pas, et si cela existait on aurait sans doute à le regretter, comme art sinon comme utilité.
En Europe tout au moins, les villes se sont faites par un travail séculaire, sans régie ni idée préconçue, avec cette précieuse collaboration du hasard et du temps, qui seule peut créer le pittoresque. Après coup seulement, les besoins de circulation imposent un lent travail de redressements, d'alignements, nécessité contre laquelle il serait puéril de récriminer, mais qui inflige souvent à l'artiste bien des regrets et parfois des protestations. Mais passons.
Assurément une opération de voirie est avant tout une opération d'utilité; tout au plus peut-on faire fléchir ou dévier sa
Éléments et Théorie de. V Architecture. — 1\". 4
brutalité pour conserver comme on le doit un monument précieux. Et encore a-t-on rarement eu ce scrupule : presque toute l'œuvre parisienne de Philibert de l'Orme a péri par alignement ! C'est que longtemps on a conçu la voirie comme une nécessité inflexible, fauchant tous les obstacles : l'admirable église de Cluny a été détruite parce que une route aurait, eu deux cents mètres de plus de longueur si elle l'avait respectée.
Ces errements brutaux ne sont plus aussi souverains. On a compris qu'il y a des respects qui s'imposent, et par voie de conséquence on a compris que les travaux de voirie peuvent et devraient être artistiques. Un mouvement en ce sens est manifeste, et s'il y a encore bien des lisières à l'art des voies publiques, on a repris du moins l'habitude de lui demander quelque chose : si peu que ce soit encore, c'est une espérance.
Une fois dans cette voie, il ne sera plus possible de croire qu'un pont soit simplement une voûte ou un tablier franchissant un espace, qu'un mur de quai dans une grande ville soit simplement un plan vertical de maçonnerie, qu'une rampe ou un perron s'étudie simplement par une opération arithmétique. La porte qu'on a timidement entr'ouverte à l'art ne peut manquer de s'ouvrir ou mieux de se rouvrir complètement.
Mais ce qui devrait surtout être compris, c'est que la place de l'art est avant tout dans la composition, que l'artiste n'est pas fait pour être un simple enjoliveur. Depuis cinquante ans, Paris a été transformé, ouvert dans tous les sens; on a fait des circulations commodes, de grandes voies se croisent, mais cela fait des carrefours de hasard; jamais on n'a songé à une de ces compositions admirables comme la place de Saint-Pierre à Rome, la place d'Armes à Versailles, la place Stanislas à Nancy (fig. 1497, 1498 et 1499), et à Paris la place Vendôme, la place Vauban, la place de la Concorde. Il faut comme vous le voyez remonter
L ARCHITECTURE ET LES VOIES PUBLIQUES
~~ïi 53 13b
wêêêêêêêêêêê
Fig. 1497. — Place Stanislas el promenade de la Carrière, à Nancy
dans le passé pour trouver ces grandes créations qui sont la gloire d'une ville. On a taxé ces compositions monumentales de monotonie, et on a cru que le désordre et l'imprévoyance engendreraient le pittoresque, tandis qu'en même temps on enfermait plus que jamais toute recherche artistique dans des réglementations aussi puériles qu'étroites. Or, tous les malentendus sont possibles lorsqu'ils découlent d'un malentendu initial. C'est un peu le cas lorqu'il s'agit de voirie, et il importe d'examiner en toute bonne foi ce que doit être ici la part de chacun.
Voici une ville ancienne, restée à peu prés avec ses viabilités du Moyen-âge. Si elle se meurt, elle s'ensevelira dans son passé, et conservera seulement si elle est artistique ou pittoresque la fidélité des artistes et des poètes.
Mais si cette ville a encore de la sève et de la vie, si elle s'accroît et s'enrichit, il faudra bien qu'elle change : les regrets n'y feront rien. Elle peut changer de
L ARCHITECTURE ET LES VOIES PUBLIQUES
deux laçons : en se déplaçant ou en se transformant sur place : le plus souvent les deux évolutions se combinent.
On peut dire que le déplacement est le cas le plus heureux pour une ville ancienne. Ainsi Lyon, fondée sur la rive droite de la Saône, puis étendue à la presqu'île entre le Rhône et la Saône, demande maintenant toutes ses extensions à la plaine
S / 1 3 '<■ 1 >' / ~î t Ai*
Fig. 1499. — Grilles de la place Stanislas, à Nancy.
presque indéfinie qui forme la rive gauche du Rhône. Là, les projets de viabilité pouvaient tailler en plein drap, et il est permis de regretter qu'on ait négligé de consulter des artistes, au moins pour y introduire quelques prévoyances de beautés possibles que le temps aurait réalisées. L'intervention de l'artiste était nécessaire en vue de l'avenir : on n'y a pas pensé.
Lorsqu'au contraire la ville se transforme sur place, il laut tout en acceptant les lois de l'utilité, ne toucher aux vieilles masures qu'avec un respect attentif de tout ce qui constitue le glorieux passé de la ville : respect que l'artiste véritable possède
et imposera s'il le faut, pourvu qu'on ne l'écarté pas avec défiance. A Paris, trop de choses intéressantes ont été ainsi sacrifiés qu'on aurait sans doute pu conserver avec moins d'inflexibilité géométrique. On peut dire cependant que tout au moins pour nos monuments principaux les tracés nouveaux ont été respectueux et même les ont parfois fait mieux connaître en les dégageant. Ce n'est pas le respect du passé qui a manqué aux auteurs de ces tracés, c'est l'intuition des beautés de l'avenir. A Rome, qui a subi au moins autant de transformations que Paris, ce n'est pas le fait d'avoir créé des voies nouvelles qu'on peut blâmer : il le fallait bien. Mais on regrette que ces percements se soient faits avec un dédain surprenant des beautés et du pittoresque de la vieille ville : on a tant bien que mal respecté l'antiquité, il semble qu'on se soit à peine douté que ce n'était pas le seul passé glorieux de Rome.
Quant aux prévisions d'avenir, assurément très difficiles, une grande discrétion s'impose. On ne peut guère créer que des emplacements, et trop facilement on a versé dans la monotonie par l'abus de l'architecture décrétée. On est même allé parfois jusqu'à se figurer qu'on pouvait composer du pittoresque : or, je dirai ici encore que le pittoresque ne peut être obtenu que par la diversité, la liberté et le temps. Il n'y a pas d'élément uniforme, si habile soit-il, qui, reproduit à satiété, puisse triompher de la monotonie et de l'ennui qui l'accompagne. Ce fut donc une erreur complète de chercher le caractère et le style dans cette monotonie qui répète sur un kilomètre environ les travées de la rue de Rivoli, tandis que d'autres villes où, pour une raison quelconque, les portiques étaient en faveur, Berne, La Rochelle, Bologne, etc., sont très intéressantes en raison même de la diversité des solutions. Je ne puis vous les montrer dans leur variété, car il faudrait pour cela un véritable parallèle qui m'entraînerait hors de toute proportion.
L ARCHITECTURE ET LES VOIES PUBLIQUES
La régularité n'est justifiée que lorsqu'elle peut se constater d'un coup d'oeil, comme à la place Vendôme (fig. 1500 et 1501). Là, on sent bien la composition, on est en fait dans un monu-
Fig. 1501. — Place Vendôme, à Paris.
ment : la dimension ne dépasse pas ce que l'œil peut embrasser; tandis que par exemple à Lyon, l'immensité de la | place Bellecour ne permet pas d'appré- | cier la symétrie de ses faces opposées, J — d'ailleurs sans valeur artistique — et dés lors il n'y a pas de raison valable f pour imposer à ces bâtiments la gêne d'une régularité sans objet. Fi
Une autre cause de pittoresque a étédans le passé l'absence de règlements de voirie. Et cependant il faut bien reconnaître la nécessité de ces règlements, si gênants qu'ils puissent être pour l'artiste. Alignements, nivellements,
Place Vendôme, à Paris.
saillies, hauteurs, tout cela a longtemps procédé du hasard, ou de la prépondérance de volontés puissantes. On comprend aujourd'hui que la volonté de chacun doit avoir pour limites le
QOCOOOOO Û<?0«oCTOo O O O, O
ûCOOCOOO Q O O
Fig. i$02. — Place de la Concorde avant la suppression des fossés.
tort qu'elle ferait aux voisins ou à tout le monde. Mais ces règlements devraient être libéraux, ceux qui les édictent devraient se souvenir qu'ils ont seulement à prohiber ce qui serait une gêne trop grande ou un dommage pour d'autres, et
L ARCHITECTURE ET LES VOIES PUBLIQUES 57
non à édicter des règles tracassières, et puériles. Puis, ils devraient comprendre que la voirie est, comme son nom l'indique, l'administration de ce qui a trait à la voie publique, et que tout ce qui est intérieur ne les regarde pas. Nous sommes loin de cette sagesse, en dépit de quelques efforts récents, pour rendre la réglementation moins vexatoire. En disant cela, je pense surtout à Paris, mais partout on pourrait exprimer les mêmes regrets.
Je n'ai pas, vous le comprenez bien, à transcrire ici ces règlements ; d'abord je ne m'adresse pas aux Parisiens seuls; puis il me faudrait les expliquer, et j'en serais incapable. A force d'additions, de superpositions, de corrections, de prévoyances d'ailleurs chimériques, on est arrivé à de telles obscurités que les voyers eux-mêmes, dont ce serait le métier de les comprendre, n'y comprennent rien ; et à de telles impossibilités qu'il faut bien à tout instant décider en fait qu'on pourra s'en affranchir. Ce que je constate, c'est que dans des villes où l'on a récemment beaucoup construit, sans même parler des villes américaines, à Milan, à Rome, à Vienne, les architectes ont pu donner aux édifices qui bordent les voies publiques une allure et des proportions qui nous sont interdites à Paris. On peut bien le regretter.
Je ne vous dirai pas autre chose des constructions qui bordent les voies publiques; je réclame pour elles la liberté de composition et la liberté de caractère, dés lors c'est dans leur programme même que vous trouverez les éléments de leur étude : sous cette réserve déjà posée qu'il doit être tenu grand compte de l'emplacement, et que telle architecture légitime sur une grande voie serait ridicule dans une ruelle — et réciproquement.
Un premier principe se dégage donc, c'est qu'il n'y a lieu à composer que là où un programme de compositon est admis-
L ARCHITECTURE ET LES VOIES PUBLIQUES 59
sible; ce programme résultera d'un espace bien défini tel qu'une place publique créée d'un jet, une rue monumentale assez courte pour pouvoir être vue d'ensemble, comme la rue Royale à Paris, ou un effet de perspective à assurer; enfin, de différences de niveaux, élément toujours précieux de pittoresque et de variété.
Dans tout cela, il n'y a guère de régies à formuler. Pour une place publique, il importe que sa décoration ne soit pas de nature à en mutiler l'effet. Ainsi la place Vendôme est heureusement décorée par sa colonne, la place de la Concorde (fig. 1502) par l'obélisque, les fontaines, les piédestaux, la place de la Nation par les colonnes de l'ancienne Barrière du Trône, la place Navone, à Rome (fig. 1503), par ses fontaines et son obélisque : c'est que tout cela ne forme que des points intéressants sans cacher la composition même de la place; tandis que c'est en vain qu'on appelle place du Marché-Saint-Honoré l'espace où se trouvent les pavillons du marché : l'encombrement efface l'idée d'une place, et ne laisse subsister qu'une rue centrale, avec de tristes rues latérales sans débouchés.
11 est à remarquer d'ailleurs que les monuments qui décorent les places gagnent le plus souvent, pour eux-mêmes et pour l'aspect général, à ce que la place soit plutôt restreinte. Le cadre est alors mieux proportionné au sujet. Ainsi, à Paris, la statue équestre de Louis XIV place des Victoires (fig. 1504 et 1505), celle de Henri IV sur le terre-plain du Pont-Neuf, satisfont mieux que celle de Louis XIII au milieu de la vaste place >/ Royale (fig. 1506 et 1507). Tout ce qu'on a essayé au centre de la cour du Louvre était écrasé par l'ampleur de l'espace, ou bien on était obligé d'exagérer les dimensions au mépris de la proportion.
Les exemples sont nombreux de ces monuments qui tirent
Fig. 1504. — Place des Victoires, à Paris.
une haute valeur de l'exiguïté même de l'entourage; ainsi le Marc-Auréle de la place du Capitole à Rome ; ainsi peut-être la porte Saint-Denis à Paris, tandis que la Fontaine des Innocents a certainement perdu à être transportée dans un vaste espace. Mais aucun monument peut-
Fig. 1505. — Anciennne place des Victoires, à Paris.
ÉLÉMENTS l i 1 HÉORIi DI l ARCH1 n
TOKl IV
Page«t
L ARCHITECTURE ET LES VOIES PUBLIQUES
être ne démontre mieux cette vérité que celui du Colhonc, à Venise, si remarquable par lui-même comme sculpture et architecture, et si heureusement encadré par cette petite place dont l'ensemble est d'ailleurs un véritable décor.
Bien des places célèbres, comme la place Saint-Marc à Venise, celle de la Signorie a Florence, les places publiques de Vérone
l<> 20 JO 40 sa
l-'ig. 1506. — Place Royale, à P.iris.
et de Sienne, la place de la cathédrale de Bruxelles sont l'œuvre du temps et doivent a l'apport des siècles leur aspect pittoresque ; parmi les places composées d'ensemble, on peut citer en première ligne celle de Saint-Pierre de Rome; je n'ai pas à y revenir; la place, exiguë de dimensions, mais si grandiose d'aspect, du Capitole Romain et la Place du Peuple (fig. 1508); en France, je vous ai déjà cité les places Vauban, Vendôme, de la Concorde, la place Royale ; à Rennes, la place du Palais de Justice; à Bor-
deaux, la place Richelieu ; à Nancy, la place Stanislas, etc. Mais bien plus nombreuses sont les places créées par le temps et les circonstances, et dont les exemples seraient presque infinis. Les premières doivent évoquer l'idée d'une composition, les autres
tirent leur pittoresque de l'absence même de toute composition inflexible.
C'est surtout lorsqu'il y a des différences de niveaux que l'architecture est appelée à jouer un rôle important dans la place même, et non plus seulement dans les édifices qui l'entourent. La place du Capitule, à Rome, dont je vous ai signalé le grand effet, ne le doit pas seulement à la valeur des beaux monuments qui l'encadrent sur trois côtés ; elle le tire aussi des rampes qui lui donnent accès, du grand perron de l'église d'Ara Cœîi, de celui qui plus loin monte au portique latéral de cette église. Les célèbres escaliers de la place d'Espagne ou de la Trinité des Monts, à Rome (fig. 1509), sont un exemple de la variété ingénieuse qu'on peut apporter dans la disposition des emmarchements ayant à franchir une grande différence de niveau. Variété, remarquez-le bien, qui n'est pas seulement précieuse au point de vue
Fig. 1507
A 5 ~ Place Royale, a Paris.
L ARCHITECTURE ET LES VOIES PUBLIQUES
Fig. 1509. — Escaliers de la Trinité des Monts (place d'Espagne), à Ron
pittoresque, mais qui encore est une nécessité pratique. C'est toujours une affaire pénible de monter 20 à 30 métrés; ce serait doublement pénible si l'allure était toujours la même. Supposez vingt mètres à monter par un escalier uniformément droit, si doux qu'il pût être, on demanderait grâce : de même s'il était uniformément courbe. En offrant des emmarchements où la ligne droite alterne avec la ligne courbe, où les directions des unes et des autres sont différentes, on distrait la fatigue de l'ascension.
Souvent les perrons se combinent avec des rampes à voitures. Pour cela, il faut de très grands développements. Une rampe, si elle est un peu longue, ne doit guère dépasser o m 05 par mètre; l'escalier extérieur doit sans doute être très doux, et ce serait une faute de le calculer comme dans un intérieur modeste, à raison de o m 50 par métré : admettons o m 35 comme pente évidemment douce d'un emmarchement; vous' voyez que pour s'élever d'une même quantité, la rampe à voitures exigera au moins sept fois la longueur de l'escalier. Aussi faut-il en général recourir à des combinaisons qui multiplient les rampes : c'est ce que fait l'instinct du montagnard qui par des lacets répétés franchit des déclivités autrement trop abruptes.
Un exemple remarquable de ce genre de rampes était l'accès du château de Saint-Germain — celui de Henri IV — dont il reste encore quelques vestiges, et dont le plan a été consigné par Ducerceau dans son grand ouvrage. Là, les rampes sont rectilignes, ce qui est certainement plus commode pour la montée et permet d'ailleurs de donner moins d'étendue à leur ensemble. Mais il en résulte que les tournants se font brusquement. Avec cette disposition, il est indispensable que les rampes n'existent que dans les parties rectilignes, et aboutissent à des paliers, sur lesquels on passera à plat d'une rampe à l'autre.
l'architecture et les voies publiques 65
Mais le plus souvent les rampes sont courbes; on obtient ainsi plus de souplesse, plus de liberté de tracé. Il est bon que les courbes soient toujours d'un grand rayon, afin d'éviter les différences trop sensibles de déclivité entre les courbes interne et externe. Si d'ailleurs la courbe est circulaire, il n'y a pas de difficultés : je crois bon toutefois de porter le tracé de la pente non sur la ligne milieu de foulée, comme on le fait dans un escalier, mais sur la ligne de l'arc interne, là où la pente est forcément la plus raide. Une moyenne ne suffit pas à rassurer, il faut que nulle part la pente dangereuse ne soit atteinte.
Si au contraire la rampe comporte en plan des courbures variables, par exemple une forme elliptique, ou une courbure à plusieurs centres, vous serez obligés comme pour un escalier, et plus nécessairement encore, d'étudier un balancement, sauf que dans cette épure les tracés de marches seront remplacés par des lignes de niveau. Étude souvent très délicate, et très importante à fixer tout d'abord, car toute l'architecture des murs de rampes, des balustrades, etc., s'en déduit nécessairement. Il faut encore tenir compte, dans ces tracés, de la nécessité de relever — comme dans une voie de chemin de fer — la courbe externe afin de neutraliser, dans une descente rapide, l'action de la force centrifuge qui tendrait à faire verser la voiture. J'ai donné un exemple de tracé avec des lignes de niveau espacées régulièrement dans la première partie du cours (vol. I, fig. 525).
Les compositions de ce genre, toujours somptueuses, sont forcément assez rares. Une des plus amples est l'accès entre la place du Peuple à Rome et la promenade du Pincio. (V. plus haut, vol. I, fig. $26.) A Paris, vous pouvez vous rendre compte des difficultés du problème avec les rampes de l'église Saint- Vincent-de-Paule. A Versailles, des rampes habilement ménagées dans la composition du Parc permettent l'accès en voiture de
Eléments et Théorie de l'Architecture. — IV. 5
toutes les parties; mais l'aspect monumental et la richesse de l'architecture ont été surtout réservés aux perrons. Au surplus, ce sujet nous entraînerait hors du cadre actuel de la voie publique.
Parmi les communications entre niveaux différents sont les descentes des quais aux berges, ou plus généralement du niveau des villes au niveau des rivières. Autrefois, le quai n'était guère connu, et les maisons baignaient dans le fleuve, comme on en voit encore quelques exemples, notamment à Florence (fig. 1510) sur les rives pittoresques de l'Arno; ou alors, si un accès public de la rivière s'imposait, les espaces plus vastes dont on disposait permettaient les raccordements en pente, comme nous en voyons encore à Bercy ou à Rouen, à Bordeaux, etc.
Mais la nécessité de se rapprocher toujours plus de la rivière pour conquérir de l'espace, a conduit forcément à l'encaisser. Comme artiste, on ne peut que le regretter. Un fleuve est déshonoré en coulant entre deux murs de pierre ; et ne vous y trompez pas : il n'y a pas d'art qui puisse triompher de cette tristesse : des kilomètres de décoration seraient aussi monotones et plus écœurants que des kilomètres de mur nu. Mais du moins pourrait-on introduire Fart par places, aux endroits naturellement désignés comme pouvant être intéressants : rampes, angles, départs de ponts. Alors au contraire, on aurait cette condition si favorable du contraste entre la chose artistique et la nudité utilitaire, qui donne tant de valeur par exemple à ces motifs d'architecture qui jusqu'au xvme siècle venaient se juxtaposer à la brutalité nécessaire des fortifications.
Chez nous, il a bien été fait quelques essais en ce genre, mais timidement : le gabarit de l'ingénieur étouffait l'artiste. Et pourtant rien n'est plus capable de concourir à l'embellissement d'une ville. Ainsi, une des choses exquises de Rome était
L ARCHITECTURE ET LES VOIES PUBLIQUES
tS °
l'architecture et les voies publiques 69
ce petit port de Ripetta (fig. 15 11), récemment détruit, et dont
Fig. 1512. — Palais Grimani, à Venise. Coupe longitudinale des vestibules.
vous trouvez le souvenir consigné dans de nombreuses reproductions.
Dans plusieurs villes d'ailleurs, il n'existe pas de voie publique le long des rivières ou canaux, et ce sont les maisons mêmes qui descendent jusque dans l'eau, non plus par leur façade postérieure, comme celles de Florence que je vous ai montrées plus haut, mais par leur entrée même et leur façade principale. Tout le monde sait que Venise est ainsi disposée, et qu'il en résulte un aspect unique par son étrangeté et son pittoresque. Là, les perrons des palais sont des escaliers dont le pied est sous l'eau, car c'est gondole qui est le moyen presque unique de locomotion.
Fig. 1515. — Palais Grimani, à Venise. Plan.
existe bien un enchevêtrement de petites rues étroites, coupées à tout instant par des ponts, mais qui ne sont là que pour le service : c'est l'accès des fournisseurs et de tout ce qui chez nous s'adresse à l'entrée des communs : aussi, chaque maison de quelque importance a ses deux entrées, celle du canal pour l'accès des gondoles, celle de la petite rue pour les approvisionnements. Un plan entre autres d'une grande habitation vénitienne, celui du Palais Grimani 15 (fig. 12 et 15 13), vous fera bien comprendre la fonction des voies publiques de Venise. Les églises, les théâtres, les écoles, tout est précédé de grands perrons baignant dans l'eau : figurez-vous par exemple devant les emmarchements de Saint-Roch un canal au lieu de la rue Saint- Honoré. La disposition est analogue dans certaines villes des Pays-Bas, notamment Amsterdam ; on la retrouve partiellement dans quelques villes françaises, jadis à Caen, maintenant encore à Amiens, à Annecy, etc. D'ailleurs, cette disposition très pittoresque laisse toute liberté à l'architecture : si Venise a un caractère général très à part, cela tient à bien des causes, mais en somme dans ces édifices dont le pied est dans l'eau au lieu d'être sur la terre ferme, on rencontre tous les styles, depuis le byzantin et l'oriental jusqu'à l'architecture de Palladio ou de San-Micheli.