CHAPITRE II ÉDIFICES DÉCORATIFS
SOMMAIRE. — Ce qu'on doit entendre par édifice décoratif.
Les fontaines. — Eaux abondantes, eaux rares. — Fontaines isolées et
adossées.
Édifices purement décoratifs. — La décoration des villes.
Que faut-il entendre par cette désignation : édifices ou monuments décoratifs ? Je ne puis réunir sous ce titre tout ce qui, en architecture, a pour fonction de décorer. Il faudrait y comprendre Notre-Dame et la place de la Concorde, l'Hôtel de Ville et l'Opéra, etc., etc. Je dois me limiter ici à l'étude des monuments qu'on n'a exécutés que dans une intention décorative; je devrais presque ajouter : si de tels monuments existent. Car l'architecture a toujours un programme utile, et peut-être n'y a-t-il pas de monument exclusivement décoratif. Mais il y en a qui répondent, avant tout, à cet instinct de la décoration qui est une des expressions de la civilisation. C'est de ceux-là que j'ai quelques mots à vous dire.
En premier lieu, nous trouvons ici les fontaines, fontaines adossées ou jaillissantes; toutefois, je réserverai pour l'étude des jardins la série des motifs qui font concourir l'eau à la beauté de ces jardins.
Rien, à vrai dire, n'échappe plus à toute théorie que le
monument purement décoratif; son programme est tout entier dans ce mot « décorer ». 11 n'y a pas ici de besoin à satisfaire, ou à peine, tout l'effort porte sur la silhouette, la forme, le style. Cependant, puisque je parle ici plus particulièrement des fontaines, on en peut du moins dire que la fontaine doit être faite pour l'eau. Cela paraît évident, et est en effet évident en Italie et dans quelques villes françaises où l'eau est abondante; tandis qu'à Paris, et dans un grand nombre de nos villes, la fontaine sans eau a été longtemps le programme imposé aux architectes.
C'est que la composition possible de la fontaine dépend essentiellement du régime hydraulique de la ville. Ainsi, vous voyez à Paris un certain nombre d'anciennes fontaines, grandes ou petites, qui sont en réalité des châteaux d'eau, au sens ancien du mot. L'eau arrivait très discrètement, quelques maisons seulement en recevaient : alors, au sommet d'un édifice affectant un peu la forme d'une tour, l'eau se rendait dans un bassin de distribution, d'où elle sortait par des créneaux mesurés pour un débit régulier ; suivant les abonnements, on avait droit à un pouce ou à une ligne d'eau, ou à deux, trois, quatre lignes. Cette eau, dépourvue de pression, ne pouvait alimenter que des rezde-chaussée, dans un rayon très restreint. Au pied de la fontaine, on ménageait un ou deux robinets, où les petites gens du quartier allaient remplir un vase quelconque, et des émissions un peu plus copieuses permettaient aux porteurs d'eau de remplir, moyennant payement, le tonneau qui leur permettait d'aller servir leurs clients. Tout cela a bien changé, heureusement! Mais ce n'est qu'en vous reportant à ce passé que vous pouvez comprendre le rôle et la raison d'être de ces fontaines, comme il y en a encore rue de l' Arbre-Sec, rue des Archives, rue Saint- Martin (fig. 1480), et comme il en existe encore dans beaucoup
ÉDIFICES DÉCORATIFS
Fontaine, rue Saint-Martin, à Paris.
de villes, où cet ancien système de distribution est resté en vigueur. Mais ce n'est là qu'une digression, car ces sortes d'édifices ne sauraient se rattacher aux monuments décoratifs.
Rome est par excellence la ville des fontaines décoratives : pourquoi ? C'est que l'eau y arrive en telles quantités qu'on la dépense sans compter. Ces grandes fontaines de Trevi, de XEau Pauline, de la place Saint-Pierre, etc., ne s'arrèrent jamais, ni jour ni nuit. Dans les villas romaines, fontaines ou cascades ne sont que des écoulements réglés avec art de cours d'eaux naturelles. Alors, c'est l'eau, par ses effets, qui est la décoration même, et avant tout il faut que l'eau soit vue dans tout son parcours.
La fontaine de Trevi, bien connue, et qui mérite sa célébrité, est en quelque sorte un arc de triomphe en l'honneur de leau ;
Éléments et Théorie de l'Architecture. — IV. ,
la fontaine Pauline également. Mais voyez, d'autre part, les fontaines isolées de la place Saint-Pierre (1481) : un jet puissant s'élève au sommet, et retombe par chutes successives dans la grande vasque du bas; cette vasque est creuse, car c'est un bassin, et elle ne s'élève pas assez haut pour que vous n'y puissiez voir l'eau, c'est ce qu'on appelle un miroir d'eau; tandis
que la vasque supérieure présente, au contraire, à la chute de l'eau une surface convexe dont la forme et les aspérités donnent à la chute un rebondissement qui semble multiplier le volume d'eau jaillissante. On s'est inspiré de ce parti pour les fontaines, d'ailleurs d'une belle décoration hydraulique, de la place de la Concorde. Et, par opposition, pour vous montrer tout de suite quelle variété comporte ce sujet, voyez aussi de jolies fontaines,
HDIFICES DECORATIFS
ou plutôt peut-être de jolis monuments dont la fontaine est le motif : ainsi, dans une tout autre architecture, les fontaines orientales, constructions élégantes et assez importantes, dont la fonction n'est révélée que par un ou deux robinets, La jolie fontaine du sultan Achmed, a Constantinople (fig. 1482), en est un
^ je-T,«isis
feaas^Iiiifrfj
Fig. 1482. — Fontaine du Sultan Achmed, à Constantinople.
exemple justement apprécié, dont on peut rapprocher une autre fontaine d'architecture moresque, ou Caire (fig. 1483), où la chambre des réservoirs est fermée par des claustra de bois, élégamment traités.
Mais pour en revenir aux fontaines proprement dites, après vous en avoir montré où l'eau est abondante, il nous faut voir
JMI1U1HI!I!M
maintenant celles qui tirent leur effet de l'architecture ou de la sculpture plus que de l'eau elle-même. En effet, tout autre est l'esprit des fontaines où l'eau est rare; on peut le regretter, mais il faut toujours prendre un programme comme il est. Ainsi, à Florence, la fontaine justement admirée du jardin Boboli (fig. 1484) est une fontaine presque sans eau; de même
la célèbre fontaine de Bologne.
Alors, c'est dans les silhouettes de belles sculptures que sont cherchés les éléments décoratifs; le monument de marbre se substitue au monument d'eau. Je pourrais multiplier les exemples, je vous dirai seulement que beaucoup de nos fontaines françaises ont dû être forcément conçues dans cet esprit : ainsi la fontaine des Innocents, autrefois adossée, était en réalité plutôt un édicule décoratif qu'une fontaine; de même la célèbre fontaine de la rue de Grenelle (fig. 1485 et i486), façade d'un réservoir de quartier, et qui ne justifie son nom de fontaine que par un robinet à repoussoir placé dans son socle; de même encore la fontaine Molière, la fontaine Gaillon, etc.
Dans ces fontaines, le côté décoratif prime tout, et l'élément utile, le modeste robinet, est presque dissimulé. Il y a nombre de fontaines de la Renaissance, et même de la fin du Moyen-âge, qui, moins décoratives et moins dépensières d'eau que les grandes fontaines romaines, moins composées en vue de la silhouette que celles que nous venons de voir, affirment davan-
Fontaine d'architecture moresque , au Caire.
ÉDIFICES DÉCORATIFS
tage leur fonction utile en développant l'importance des déversoirs domestiques. Telles sont les curieuses fontaines de Berne, et, en premier lieu peut-être, la fontaine de Jean de Pise, à Pérouse (fig. 1487), dont on peut dire que la composition exprime d'une façon si touchante le désir d'assurer aux habi-
Fig. 1484. — Fontaine des jaidins Boboli, à Florence.
tants de la ville l'eau salubre qu'elle leur distribue sans gaspillage et sans parcimonie. Viterbe est une ville de jolies fontaines, où les exemples gracieux abondent; je ne pourrai que me restreindre à un seul (fig. 1488). Dans un esprit analogue, on peut encore citer la fontaine d'Amboise, à Clermont-Ferrand (fig. 1489).
Peu de sujets, au surplus, ont donné lieu a d'aussi charmantes compositions, et un recueil de toutes les fontaines remarquables serait un gros et intéressant volume. Je ne puis le faire, mais
Fig. 1485. — Fontaine de la rue de Grenelle, à Paris.
Fig. i486. — Fontaine de la rue de Grenelle. Détail.
ÉDIFICES DÉCORATIFS
j'ai essayé de vous montrer que, môme avec ce programme de caprice pittoresque, il y a encore lieu de raisonner et de se pénétrer de son sujet. On peut dire cependant que peu de programmes se prêtent à autant de variétés et de fantaisie, depuis les fontaines purement architecturales et souvent exquises, comme celle de l'hôpital San-Spirito, à Rome (fig. 1490), jusqu'à celles qui empruntent plutôt leurs éléments à la sculp-
Fig. 1487. — Fontaine de Jean Je Pise, àPérouse.
ture, comme la fontaine des Tortues (fig. 149 1), ou celle du Triton (fig. 1492), également à Rome; celles de Versailles, en si grand nombre, etc. ; celles enfin dont la composition ou l'étude cherchent à indiquer la destination hydraulique par des sculptures de nymphes ou autres figures analogues, ou par la représentation même du récipient d'eau, comme la curieuse fontaine en forme de vase que le Bernin avait dessinée à Paris, en face de la Pitié (fig. 1493), aujourd'hui remplacée par la fontaine dite de Cuvier.
L'architecture des fontaines, isolées ou adossées, a donné lieu à une décoration spéciale avec les imitations de stalactites, ou
Fis- 1489. — Fontaine d'Amboise, à Clermont-Ferrand.
EDIFICES DECORATIFS
plutôt de glaçons : fantaisie inspirée d'un aspect qui, en réalité, n'est rien moins que réjouissant, mais dont l'art a su tirer un heureux parti. Vous avez tous vu, lorsque de l'eau descend lentement sur un mur et qu'elle est saisie par la gelée, ces chutes figées où les écoulements s'immobilisent l'un après l'autre, avec les molles ondulations de la glace. On en a fait des glaçons de
Fig. 1490. — Fontaine de l'hôpital San-Spirito, à Rome.
pierre, on a ainsi caractérisé l'architecture des fontaines, soit par des bossages, des panneaux, des fûts de colonnes même. On trouve ainsi la nappe régulière, et aussi, par place, le bloc de glace saillant sur le nu de l'architecture. La fontaine de Médicis, au Luxembourg (fig. 1494), est peut-être l'exemple le plus caractéristique de cette variété de décoration plutôt que d'architecture.
Fig. 1491. — Fontaine des Tortues, à Rome.
Fig. 1492. — Fontaine du Triton, a Rome.
EDIFICES DECORATIFS
Il faut voir encore des monuments décoratifs dans un grand nombre de colonnes qui ne sont commémoratives d'aucun fait, et ne sont qu'un piédestal portant une statue : ainsi, dans la cour même de votre École, la jolie colonne surmontée d'une jolie statue : elle n'a pas d'autre rôle que de décorer cette cour et de guider la perspective; ainsi encore les colonnes simplement décoratives des parterres et de l'allée de l'Observatoire, au Luxembourg.
L'architecture décorative a souvent pour fonction de masquer une vue désagréable. Ainsi, dans votre École encore, le vulgaire mur mitoyen qui borde un côté de la cour est revêtu d'arcades qui rappellent en vis-à-vis celles du bâtiment du secrétariat. Et la cour dite ovale de l'École, cette seconde cour en avant du Palais des Études, avec ses fragments de monuments français, sa façade du château de Gaillon, ses motifs ouverts aux deux extrémités, quelle architecture décorative ! Mais c'est plus encore un exemple d'ingéniosité et de goût dans la composition : à voir cet ensemble si séduisant, qui donc se figurerait quelle lutte l'architecte a dû soutenir — victorieusement — avec les difficultés d'un terrain ingrat, où tant d'autres n'auraient rencontré que la banale médiocrité ?
Un monument qui véritablement a été composé en vue de la décoration, et presque uniquement pour la décoration, c'est le
Fig. 1493. — Fontaine en forme de vase, par le Bemin, à Paris.
Fig. 1494. — Fontaine Médicis, au Luxembourg
ÉDIFICES DÉCORATIFS 45
palais de Longchamps, à Marseille (fig. 1495 et 1496). Le motif en est une cascade, un riche effet d'eau, et, si vous voulez, la commémoration de ce grand travail qui, en conduisant à Marseille les eaux de la Durance, a assaini la ville et mis fin aux légendes désobligeantes sur sa malpropreté. Travail d'utilité, certes; mais l'utilité ne serait pas moindre sans ce beau frontispice, qui semble être l'entrée triomphale de l'eau dans la ville purifiée. Là, vous voyez des escaliers qui n'étaient pas une nécessité, des portiques qui n'ont pas d'autre raison d'être que les promeneurs qui les animent, des piédestaux, des sculptures : tout cela c'est de la décoration richement conçue, où il ne manque que la perfection artistique pour être une des plus belles œuvres que puisse citer l'architecture.
C'est d'ailleurs un instinct commun à toutes les grandes villes, et parfois aux petites : on veut qu'elles soient décorées, parce qu'on les veut aimables et séduisantes. La décoration s'exercera ici sur un motif, là sur un autre; si la ville est assez décorée par la beauté de ses monuments, elle ne s'offrira pas, sans doute, cette décoration cherchée dont elle n'éprouvera pas le besoin; mais, quelle que soit la décoration qu'elle aura reçue, elle sera toujours reconnaissante à ceux qui la lui auront donnée.
Aussi, ce serait bien restreindre la question que de limiter les monuments décoratifs à ceux qui n'ont presque pas d'autre fonction que de décorer. Est décoratif, je le répète, tout monument qui a été étudié en vue de produire une impression artistique de pittoresque ou de grandiose. Une place comme la place Vendôme, ou la place d'Armes de Versailles, est décorative au premier chef. Les escaliers droits, entre deux murs, qui permettent l'ascension de Montmartre, sont de simples accès utiles :
Fig. 1495. — Palais de Longchamps, à Marseille. Façade.
Fig. 1496. — Palais de Longchamps, à Marseille. Plan.
ÉDIFICES DÉCORATIFS 47
les escaliers de la place d'Espagne, à Rome, sont de l'architecture décorative. Les colonnades du Louvre, les monuments de la place de la Concorde, l'Hôtel de Ville ou l'Opéra sont des monuments décoratifs; nos cathédrales également. Ce n'est donc pas une classe à part d'édifices, c'est plutôt un caractère que le monument acquiert dans des circonstances qui autorisent des efforts en vue d'un effet puissant. Pour le même programme, il y a des cas où le caractère décoratif serait un nonsens, d'autres où il est une nécessité. C'est donc encore la qualité de proportion, de mesure et de goût qui s'impose ici avec toutes ses délicatesses. Il n'est pas permis de terminer une belle perspective ou de compromettre un beau décor par une architecture, parfaite peut-être au point de vue utilitaire, mais dont l'indigence artistique compromet tout son entourage; il n'est pas non plus permis de tomber dans les excès du tapage, au mépris du programme ou de la situation : questions délicates, dont il faut demander la solution au goût et à la scrupuleuse bonne foi artistique, en se rappelant que ce qui décore, c'est la beauté.