Tome IV
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être ne démontre mieux cette vérité que celui du Colleone, à Venise, si remarquable par lui-même comme sculpture et architecture, et si heureusement encadré par cette petite place dont l'ensemble est d'ailleurs un véritable décor.
Bien des places célèbres, comme la place Saint-Marc à Venise, celle de la Signorie à Florence, les places publiques de Vérone
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Fig. 1506. — Place Royale, à Paris.
et de Sienne, la place de la cathédrale de Bruxelles sont l'œuvre du temps et doivent à l'apport des siècles leur aspect pittoresque; parmi les places composées d'ensemble, on peut citer en première ligne celle de Saint-Pierre de Rome; je n'ai pas à y revenir; la place, exiguë de dimensions, mais si grandiose d'aspect, du Capitole Romain et la Place du Peuple (fig. 1508) ; en France, je vous ai déjà cité les places Vauban, Vendôme, de la Concorde, la place Royale; à Rennes, la place du Palais de Justice; à Bor-
deaux, la place Richelieu; à Nancy, la place Stanislas, etc. Mais bien plus nombreuses sont les places créées par le temps et les circonstances, et dont les exemples seraient presque infinis. Les premières doivent évoquer l'idée d'une composition, les autres
tirent leur pittoresque de l'absence même de toute composition inflexible.
C'est surtout lorsqu'il y a des différences de niveaux que l'architecture est appelée à jouer un rôle important dans la place même, et non plus seulement dans les édifices qui l'entourent. La place du Capitole, à Rome, dont je vous ai signalé le grand effet, ne le doit pas seulement à la valeur des beaux monuments qui l'encadrent sur trois côtés ; elle le tire aussi des rampes qui lui donnent accès, du grand perron de l'église d'Ara Cœli, de celui qui plus loin monte au portique latéral de cette église. Les célèbres escaliers de la place d'Espagne ou de la Trinité des Monts, à Rome (fig. 1509), sont un exemple de la variété ingénieuse qu'on peut apporter dans la disposition des emmarchements ayant à franchir une grande différence de niveau. Variété, remarquez-le bien, qui n'est pas seulement précieuse au point de vue
■ Place Royale, à Paris.
Fig. 1509. — Escaliers de la Trinité des Monts (place d'Espagne), à Rome.
pittoresque, mais qui encore est une nécessité pratique. C'est toujours une affaire pénible de monter 20 a 30 métrés; ce serait doublement pénible si l'allure était toujours la même. Supposez vingt métrés à monter par un escalier uniformément droit, si doux qu'il pût être, on demanderait grâce : de même s'il était uniformément courbe. En offrant des emmarchements où la ligne droite alterne avec la ligne courbe, où les directions des unes et des autres sont différentes, on distrait la fatigue de l'ascension.
Souvent les perrons se combinent avec des rampes à voitures. Pour cela, il faut de très grands développements. Une rampe, si elle est un peu longue, ne doit guère dépasser o m 05 par mètre; l'escalier extérieur doit sans doute être très doux, et ce serait une faute de le calculer comme dans un intérieur modeste, à raison de om 50 par mètre : admettons o m 35 comme pente évidemment douce d'un emmarchement ; vous voyez que pour s'élever d'une même quantité, la rampe à voitures exigera au moins sept fois la longueur de l'escalier. Aussi faut-il en général recourir à des combinaisons qui multiplient les rampes : c'est ce que fait l'instinct du montagnard qui par des lacets répétés franchit des déclivités autrement trop abruptes.
Un exemple remarquable de ce genre de rampes était l'accès du château de Saint-Germain — celui de Henri IV — dont il reste encore quelque vestiges, et dont le plan a été consigné par Ducerceau dans son grand ouvrage. Là, les rampes sont rectilignes, ce qui est certainement plus commode pour la montée et permet d'ailleurs de donner moins d'étendue à leur ensemble. Mais il en résulte que les tournants se font brusquement. Avec cette disposition, il est indispensable que les rampes n'existent que dans les parties rectilignes, et aboutissent à des paliers, sur lesquels on passera à plat d'une rampe à l'autre.
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Mais le plus souvent les rampes sont courbes ; on obtient ainsi plus de souplesse, plus de liberté de tracé. Il est bon que les courbes soient toujours d'un grand rayon, afin d'éviter les différences trop sensibles de déclivité entre les courbes interne et externe. Si d'ailleurs la courbe est circulaire, il n'y a pas de difficultés : je crois bon toutefois de porter le tracé de la pente non sur la ligne milieu de foulée, comme on le fait dans un escalier, mais sur la ligne de l'arc interne, là où la pente est forcément la plus raide. Une moyenne ne suffit pas à rassurer, il faut que nulle part la pente dangereuse ne soit atteinte.
Si au contraire la rampe comporte en plan des courbures variables, par exemple une forme elliptique, ou une courbure à plusieurs centres, vous serez obligés comme pour un escalier, et plus nécessairement encore, d'étudier un balancement, sauf que dans cette épure les tracés de marches seront remplacés par des lignes de niveau. Etude souvent très délicate, et très importante à fixer tout d'abord, car toute l'architecture des murs de rampes, des balustrades, etc., s'en déduit nécessairement. Il faut encore tenir compte, dans ces tracés, de la nécessité de relever — comme dans une voie de chemin de fer — la courbe externe afin de neutraliser, dans une descente rapide, l'action de la force centrifuge qui tendrait à faire verser la voiture. J'ai donné un exemple de tracé avec des lignes de niveau espacées régulièrement dans la première partie du cours (vol. I, fig. 525).
Les compositions de ce genre, toujours somptueuses, sont forcément assez rares. Une des plus amples est l'accès entre la place du Peuple â Rome et la promenade du Pincio (V. plus haut, vol. I, fig. 526). A Paris, vous pouvez vous rendre compte des difficultés du problème avec les rampes de l'église Saint Vincent-de-Paul. A Versailles, des rampes habilement ménagées dans la composition du Parc permettent l'accès en voiture de
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toutes les parties ; mais l'aspect monumental et la richesse de l'architecture ont été surtout réservés aux perrons. Au surplus, ce sujet nous entraînerait hors du cadre actuel de la voie publique.
Parmi les communications entre niveaux différents sont les descentes des quais aux berges, ou plus généralement du niveau des villes au niveau des rivières. Autrefois, le quai n'était guère connu, et les maisons baignaient dans le fleuve, comme on en voit encore quelques exemples, notamment à Florence (fig. 1510) sur les rives pittoresques de l'Arno ; ou alors, si un accès public de la rivière s'imposait, les espaces plus vastes dont on disposait permettaient les raccordements en pente, comme nous en voyons encore à Bercy ou à Rouen, à Bordeaux, etc.
Mais la nécessité de se rapprocher toujours plus de la 'rivière pour conquérir de l'espace, a conduit forcément à l'encaisser. Comme artiste, on ne peut que le regretter. Un fleuve est déshonoré en coulant entre deux murs de pierre; et ne vous y trompez pas : il n'y a pas d'art qui puisse triompher de cette tristesse : des kilomètres de décoration seraient aussi monotones et plus écœurants que des kilomètres de mur nu. Mais du moins pourrait-on introduire l'art par places, aux endroits naturellement désignés comme pouvant être intéressants : rampes, angles, départs de ponts. Alors au contraire, on aurait cette condition si favorable du contraste entre la chose artistique et la nudité utilitaire, qui donne tant de valeur par exemple à ces motifs d'architecture qui jusqu'au xvme siècle venaient se juxtaposer à la brutalité nécessaire des fortifications.
Chez nous, il a bien été fait quelques essais en ce genre, mais timidement : le gabarit de l'ingénieur étouffait l'artiste. Et pourtant rien n'est plus capable de concourir à l'embellissement d'une ville. Ainsi, une des choses exquises de Rome était
L ARCHITECTURE ET LES VOIES PUBLIQUES
ce petit port de Ripetta (fig. 15 11), récemment détruit, et dont
Fig. 1512. — Palais Grimani, à Venise. Coupe longitudinale des vestibules.
vous trouvez le souvenir consigné dans de nombreuses reproductions.
Dans plusieurs villes d'ailleurs, il n'existe pas de voie publique le long des rivières ou canaux, et ce sont les maisons mêmes qui descendent jusque dans l'eau, non plus par leur façade postérieure, comme celles de Florence que je vous ai montrées plus haut, mais par leur entrée même et leur façade principale. Tout le monde sait que Venise est ainsi disposée, et qu'il en résulte un aspect unique par son étrangeté et son pittoresque. Là, les perrons des palais sont des escaliers dont le pied est sous l'eau, car c'est la gondole qui est le moyen presque unique de locomotion. Il
Fig. 1513. — Palais Grimani, à Venise. Plan.
existe bien un enchevêtrement de petites rues étroites, coupées à tout instant par des ponts, mais qui ne sont là que pour le service: c'est l'accès des fournisseurs et de tout ce qui chez nous s'adresse à l'entrée des communs : aussi, chaque maison de quelque importance a ses deux entrées, celle du canal pour l'accès des gondoles, celle de la petite rue pour les approvisionnement. Un plan entre autres d'une grande habitation vénitienne, celui du Palais Grimani (fig. 15 12 et 15 13), vous fera bien comprendre la fonction des voies publiques de Venise. Les églises, les théâtres, les écoles, tout est précédé de grands perrons baignant dans l'eau : figurez-vous par exemple devant les emmarchements de Saint-Roch un canal au lieu de la rue Saint- Honoré. La disposition est analogue dans certaines villes des Pays-Bas, notamment Amsterdam ; on la retrouve partiellement dans quelques villes françaises, jadis à Caen, maintenant encore à Amiens, à Annecy, etc. D'ailleurs, cette disposition très pittoresque laisse toute liberté à l'architecture : si Venise a un caractère général très à part, cela tient à bien des causes, mais en somme dans ces édifices dont le pied est dans l'eau au lieu d'être sur la terre ferme, on rencontre tous les styles, depuis le byzantin et l'oriental jusqu'à l'architecture de Palladio ou de San-Micheli.