CHAPITRE IV L'ARCHITECTURE ET LES VOIES PUBLIQUES
{Suite.')
SOMMAIRE. — Les Ponts. — Ponts antiques — du Moyen-âge —
modernes .
Ponts décorés. — Ponts métalliques. — Aqueducs et viaducs.
Dans cette revue des éléments de la voie publique, je ne veux pas m'interdire les ponts. On ne nous les demande pas aujourd'hui, mais qui sait si vous ne verrez pas le temps où l'on comprendra qu'un pont appelle, je devrais dire rappelle, l'art de l'architecte ?
Les anciens ponts depuis l'antiquité jusqu'à l'époque moderne, et souvent même de nos jours, sont à deux pentes, ou comme on dit en dos d'âne. En effet, pour le passage de l'eau, pour la navigation, il faut que l'intrados des arches, tout au moins de l'arche centrale, soit assez élevé au-dessus de l'eau; puis il faut encore l'épaisseur de la maçonnerie ; le milieu de la longueur du pont doit donc être à un niveau sensiblement supérieur à celui de l'eau. Cependant la configuration naturelle du terrain comporte sur chaque rive un abaissement en pente douce, et si ces déclivités n'étaient pas rectifiées, les quais seraient très peu élevés au-dessus de la rivière et même submergés lors des crues. Il faut donc relever les quais, et c'est ainsi que vous voyez
dans les villes les rues qui aboutissent à une rivière, après avoir eu sur un long parcours une pente conforme à la configuration naturelle du terrain, présenter prés de la rivière une contrepente assez raide, purement artificielle, afin de se raccorder au niveau surhaussé du quai ; c'est ce qu'on appelle les rampes d'accès. Mais si ce quai devait être lui-même à ce niveau supérieur réclamé pour le milieu du pont, ces pentes anormales et gênantes deviendraient ou plus longues ou plus raides, et il est naturel de demander au pont lui-même une partie de cette surélévation. Les ponts de niveau sont donc rares, et ne sont possibles que lorsque les pentes d'accès aux quais peuvent être prises d'assez loin pour pouvoir franchir une grande hauteur sans excès de raideur. De Là, en tout cas, deux conditions possibles pour les ponts : ponts de niveau ou ponts à deux rampes.
Si d'ailleurs je vous parle avant tout des ponts sur les rivières, c'est que c'est presque tout le sujet. Je n'oublie ni le pont sur une route, ni celui sur un canal, ni même le pont au-dessus d'une rue. Je vous en dirai quelques mots plus loin : quant à présent, tenons-nous-en aux ponts proprement dits.
Les premiers ponts furent évidemment construits en bois : construction forcément précaire, exposée aux incendies, et qu'on n'admet plus de nos jours que pour des ponts provisoires. Ceux même qui avaient été traités avec une pensée de durée, tels que le pont de Grenelle à Paris, sont successivement remplacés par des ponts en maçonnerie ou en métal.
De l'antiquité, nous ne connaissons pas de très grands ponts. Les ponts romains sont remarquables par le style, le caractère de l'appareil, souvent de belles inscriptions. Tel est le pont des Quattro Capi (fig. 15 14), à Rome. Ces ponts étaient bien plus étroits que les nôtres, et les rivières italiennes étant presque toutes des torrents à courant violent, la stabilité en était hasar-
deuse. Aussi les éperons, ce qu'on appelle avant-bec et arrière-bec, ont-ils en général une saillie considérable. C'est le caractère, et
Fig. 15J4. — Pont dei Quattro Capi, à Rome.
j'ajoute le grand caractère des ponts jetés sur les rivières rapides. Il y a un témoignage évident d'énergie et de lutte contre les forces redoutables de l'eau, dans ces grandes saillies, taillées en angle aigu, et s'élevant souvent jusqu'au niveau même du pont.
Fig. 1515. — Pont d'Akantara.
C'est ce caractère qui contribue à la beauté du grand pont romain d'Akantara (fig. 15 15) en Espagne, long, étroit, mais puissamment arc-bouté par ses éperons accentués. Tels sont chez
nous la plupart des ponts sur le Rhône, et sur les rivières rapides du midi. L'un des plus intéressants est le pont fortifié de Cahors, que je vous ai déjà montré, ou celui d'Orthez (fig. 1516), deux des monuments les plus saisissants du midi de la France,
Ces anciens ponts, je vous l'ai dit, étaient en général étroits,
Fig. 15 16. — Pont d'Orthez.
comme d'ailleurs les routes d'alors, plus encore peut-être. Les arches étaient en général assez rapprochées, les éperons en s'élevant jusqu'au niveau du pont formaient ainsi des refuges où les piétons pouvaient s'abriter au passage d'une voiture. Cette disposition se retrouve encore au Pont-Neuf, à Paris, mais avec des ingéniosités d'appareils et d'encorbellements qui contrastent avec la rude franchise du parti de Cahors.
L ARCHITECTURE ET LES VOIES PUBLIQUES
Avec les ponts plus modernes, on a abordé des largeurs beaucoup plus grandes, mais cependant l'accentuation des éperons s'est continuée au grand profit de la beauté de ces ponts. Un des plus remarquables est celui, dit de la Trinité, à Florence (fig. 15 17), dont l'architecte fut Ammanati. Il est encore très intéressant en ce qu'il est un des premiers exemples d'arches très surbaissées afin de diminuer le nombre des piles qui font obstacle au courant — et le courant de l'Arno est souvent terrible. Les arcs sont brisés au sommet, sous un angle très obtus ;
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Fig 15 17.
Pont de la Trinité, à Florence.
mais cela n'apparaît pas en façade, la brisure étant derrière le motif sculpté de la clef. Ce beau pont est encore une des plus nobles beautés de Florence.
Il y eut autrefois de nombreux ponts bordés de maisons, tels que à Paris même l'ancien Pont au Change. On ne se préoccupait guère alors d'hygiène, et on ignorait l'action bienfaisante du grand courant d'air qui dans une ville suit le cours d'un fleuve. A Florence, le Ponte Vecchio est encore une voie entre deux rangs de boutiques, qui du moins n'ont pas d'étages élevés. Les ponts ont été parfois accompagnés de circulations sous des portiques, comme par exemple le Pont du Rialto, à Venise (fig. 1 5 18 et 15 19). Mais cette conception du pont est abandonnée.
Il existe divers exemples de ponts décorés de sculptures en silhouette; le pont Saint-Ange à Rome (fig. 1520 et 1521) est un des plus célèbres. Il paraît naturel en effet de terminer par des
Fig. 1518. — Pont du Rialto, à Venise.
statues ou des groupes ces éperonsquisont l'ossature même du pont, et qui d'ailleurs comme tout contrefort gagnent à être chargés. Matériellement, les statues du pont Saint- Ange remplissent une fonction analogue à celle des pinacles des églises. L'aspect de ce beau pont se complète d'ailleurs admirablement ou plutôt, hélas, se complétait par la vue de Saint- Pierre, du Château Saint-Ange et des abords du Tibre.
Pont du Rialto, à Venise. Plan.