‹ Éléments et théorie de l'architecture; cours professé à l'École nationale et spéciale des beaux-arts (volume 3)Chapitre 7 sur 73 · Tome IV · texte numérisé non relu

Tome IV

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L ARCHITECTURE ET LES VOIES PUBLIQUES

Il faut dire cependant que l'érection de statues sur les piles d'un pont soulève une difficulté très grave : leur orientation. Ou plutôt — car aucun doute n'est possible — il faut en pareil cas que les statues soient tournées face au pont, se regardant : on ne peut supposer que les passants du pont ne voient que des dos de statues. Si donc la position du pont, ses accès par des quais fréquentés, des circulations actives en bateau, font qu'il doive être souvent vu de l'extérieur, il vaut mieux s'abstenir de ce motif : c'est ainsi qu'on a dû renoncer à placer sur les piédestaux du pont de la Concorde les statues qui aujourd'hui

Fig. 1521. — Le pont Saint- Ange, à Rome.

affligent la cour d'honneur de Versailles. Ce genre de décoration n'est en réalité à sa place que sur des ponts où la circulation se fait presque uniquement sur le pont même, comme le pont Saint- Ange, ou comme le beau pont de Prague (fig. 1522), remarquable exemple d'un grand pont solidement assis sur d'inébranlables éperons.

Mais de nos jours on veut, et on a raison, que le pont entrave le moins possible la navigation devenue très active. Les piles nombreuses, en réduisant de toute la somme de leurs sections la section générale de la rivière, obligent le courant à se précipiter et le rendent dangereux. La tendance est donc d'écarter le plus possible les piles, surtout de ménager un large passage soit au milieu, si le courant est uniforme, soit à l'endroit où le

chenal se fait de lui-même ; c'est ainsi que le Pont Saint-Esprit sur le Rhône, composé d'un grand nombre d'arches, en a une beaucoup plus large que les autres, tout contre la rive droite du fleuve, parce que c'est là qu'il fallait la faire pour obéir au courant. Aussi la tendance moderne est-elle, pour les ponts en maçonnerie, d'abandonner de plus en plus le tracé en pleincintre qui, à moins -de hauteur excessive, exige de plus nombreuses piles, et de surbaisser les arcs, en facilitant encore l'écoulement de l'eau par les cornes de vache, dont le célèbre pont de Neuilly, par Perronnet, fournit un exemple classique. Pour ces très grandes arches, le métal donne évidemment plus de facilité que la pierre, aussi le pont en pierre tend-il à disparaître de nos villes. Regrettons-le, mais efforçons-nous, si l'occasion nous en est offerte, de donner aux ponts métalliques une valeur artistique comparable à celle des beaux ponts de pierre que je vous ai cités, et de nombre d'autres encore. Mais ici, tout est à faire encore.

Il serait injuste cependant de méconnaître des efforts très louables faits en vue de donner à ces ponts métalliques un caractère artistique. A Lyon, il en a été fait un sur le Rhône où l'architecture à vrai dire n'intervient que comme décoration, mais comme décoration heureuse, due à M. Boileau. A Paris, le pont Mirabeau est d'un beau jet, et l'étude de ses piles formant assiette pour la retombée des arcs est judicieuse et bien trouvée. Le pont Alexandre enfin (fig. 1523), avec son arche unique et ses puissantes culées, ouvre une voie qui sera suivie, lors même qu'une Exposition universelle ne sera pas l'occasion d'un grand pont que les besoins de la circulation n'auraient pas suffi à motiver. Il y a lieu d'espérer que l'avenir nous réserve de belles réalisations de ce programme.

Tout est à faire surtout avec les ponts tubulaires dont jus-

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qu'ici l'aspect est toujours resté si destructif de toute beauté. Est-ce donc une conception irrémédiablement vouée à la laideur? Non sans doute. Mais pour que cela pût du moins s'acheminer vers une recherche même lontaine de beauté, il faudrait le vouloir, et jusqu'ici on ne l'a pas daigné.

Il existe maintenant des ponts à deux niveaux. Lorsqu'il faut laisser passer des navires de grand tonnage avec leurs mâts élevés, il faut que le pont remonte très haut lui-même. On prend alors le parti de l'établir en passerelle pour les piétons à la partie supérieure de grandes piles évidées d'escaliers, ascenseurs, etc., tandis que, au niveau des quais, un pont mobile, tournant ou se redressant en deux tabliers, permet le passage lorsque le mouvement maritime s'arrête. C'est surtout dans les ports qu'on trouve ces sortes de ponts, et surtout dans les ports à marées, où le mouvement d'entrée ou de sortie des navires se concentre entre quelques heures suivant le flot. Il y a là un beau motif possible, encore h créer. D'autres fois l'élévation naturelle des abords en contre-haut d'un chenal encaissé permet l'établissement d'un grand pont fixe à une hauteur considérable. Tel est, entre autres, le grand pont de Brooklyn, à New- York.

Les ponts suspendus, dont -le tablier

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est toujours très peu épais, permettent aussi une élévation plus grande. Ces sortes de ponts, dont la vogue a d'abord été due à l'économie qu'ils autorisent, ont donné lieu à des excès de témérité et par suite à des catastrophes qui les ont discrédités. Cependant, c'est une solution très rationnelle du problème, et il suffit de leur assurer des conditions réelles de stabilité ; or il n'est pas douteux que leur composition ne puisse se prêter à de belles expressions artistiques par l'opposition de leurs piles résistantes et de la légèreté de leur suspension. On en construit maintenant qui par l'emploi d'éléments plus robustes et mieux combinés rassurent contre les anciennes craintes ; mais on n'a nulle part, que je sache, fait dans ces conceptions une place même modeste à l'art qui aurait pu les anoblir. Parmi les ponts suspendus, il faut classer encore ceux dont le tablier est suspendu non plus à des câbles ou armatures qui s'abaissent entre les piles, mais au contraire à des arcs robustes qui s'arc-boutent à ces piles et dominent le pont de leur courbe surhaussée. Encore un beau motif d'art — ■ si on le voulait.

Je vous citerai enfin les ponts, beaucoup plus petits, qui franchissent une rue pour relier soit deux portions de rues plus élevées, comme à Paris rue de Madrid, soit deux bâtiments comme le célèbre Pont des Soupirs, à Venise (fig. 1 5 24). Ces derniers sont en général surmontés d'une galerie de communication, et cet exemple du Pont des Soupirs suffit à montrer quelle élégance et quelle valeur monumentale on peut trouver dans ce motif.

Les ponts m'amènent par une transition naturelle à vous parler des ponts-aqueducs et des viaducs. Les aqueducs sont aériens ou souterrains, ou l'un et l'autre suivant les reliefs du sol. Je ne vous parlerai pas des souterrains; quant à ceux qui s'élèvent dans les airs, vous savez que l'antiquité en a construit

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Fig. 1524. — Pont des Soupirs, à Venise.

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d'immenses développements. Aujourd'hui, on préfère en général pour la traversée des régions basses le mode le plus économique des syphons et des conduites forcées. Cependant, dans certaines circonstances, lorsque par exemple les dépressions à traverser sont profondes et peu larges, on a encore intérêt à recourir a l'aqueduc maçonné, surtout si en même temps il peut servir de pont pour des chemins ou des voies ferrées. C'est ainsi que de notre temps il a été fait des aqueducs en élévation pour les eaux de la Vanne, et surtout le très grand travail de l'aqueduc de Roquefavour pour l'adduction à Marseille des eaux de la Durance.

Ici encore, lorsque l'aqueduc se développe pendant des kilomètres, rien ne serait plus fastidieux qu'une recherche décorative continue. Les aqueducs des Romains ou des Arabes, tout comme ceux de Louis XIV à Louveciennes, à Bue, à Maintenon, sont la simplicité même. C'est la continuité de cette simplicité qui en fait le grand caractère.

Mais, chemin faisant, l'aqueduc devra enjamber une rivière ou un torrent, une route ou un chemin de fer, quelque chose en un mot qui ne soit plus la plaine indéfinie où le pas de l'arcade, s'il est permis de le dire ainsi, n'avait aucune raison de se modifier. Alors apparaît le contraste des proportions, la variété dans les éléments. Et alors peut à l'occasion se légitimer une recherche architecturale, au besoin des sculptures et des inscriptions, des représentations commémoratives.

Enfin l'aqueduc bâti est parfois assez court; l'eau chemine souterrainement à la traversée des plateaux, une vallée étroite est seulement à franchir — étroite et souvent profonde. Ici, votre esprit évoque l'image du Pont du Gard (fig. 1525), cet admirable reste de l'architecture hydraulique des anciens, dont l'impression est accrue encore par la beauté artistique du paysage. A quoi bon le décrire ? Tout est visible et rien n'a

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besoin d'explications. Je vous ferai seulement remarquer la liberté de composition de ce magnifique ensemble à la fois pont et aqueduc :

vous n'y trouverez pas deux arcades égales : non seulement la principale est beaucoup plus large que les autres, pour laisser place au courant; mais pour les autres même, on a placé les piles là où se rencontrait la plus ferme assiette de rocher. Souvent on admire que ce monument n'ait pas la sécheresse et la monotonie de nos | constructions similaires, parfois très ■3 grandes aussi, comme le viaduc d'Au- I teuil, celui de Chaumont, l'aqueduc < de Roquefavour (fig. 15 26), etc. L'ex- ^ plication en est là, dans cette liberté » de bon sens. Si l'on a pu dire que le s droit romain est la raison écrite, il n'est pas moins juste de dire que l'architecture antique est la raison édifiée.

Près de Paris, voyez encore l'aqueduc d'Arcueil (fig. 1527), abstraction faite des surélévations postérieures.

C'est encore un monument des plus intéressants de l'architecture hydraulique, dont les proportions remarquables dessinent admirablement le caractère. Puis, quand vous irez en

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Italie, vous verrez les aqueducs de la campagne romaine. Mais cela, c'est une telle harmonie de la ruine et de la conservation, de l'œuvre humaine et de la nature, de la pensée et de la rêverie, que toute description serait un crime. Mais ne riez pas de l'admiration de vos aînés, car à votre tour, vous n'y échapperez pas. Et je ne crains pas de dire que rien ne donne une plus haute idée de la puissance romaine que ces Ion- Fis- I526- -- Aiueduc de R°quefav0Ur. gués files d'aqueducs qui sont la gloire de ce paysage unique au monde.

Enfin le pont, ouvrage avant tout d'utilité, a quelquefois donné lieu à des décorations

qui confinent à la fantaisie.

Un exemple remarquable à ce point de vue est, près de Paris, le petit pont dit des Belles Fontaines, à Juvisy (fig. 1528, 1529 et 1530).

Le pont lui-même avec ses élégantes décorations, et ' — ' — ' — ' — ' — '

. 1 .,,.-, Fie. 1527. — Aqueduc d'Arcueil.

les arcs boutants qui etresil-

lonnent les murs de soutènement des berges en font un monument des plus intéressants.

Parmi les éléments des voies publiques, il faut encore citer les passages. Longtemps ils ont joui d'une grande vogue, aujour-

Fig. 1530. — Pont des Belles-Fontaines, à Juvisy

d'hui ils sont à peu prés délaissés. C'est que tout d'abord on les a faits sur des proportions mesquines, ils étaient étroits et peu éclairés, étouffés par leurs vitrages bas. Au contraire, ceux qu'on fait en Italie, les Galeries Victor-Emmanuel à Milan, les Galeries du

Fig. 1529. — Pont des Belles-Fontaines, à Juvisy.

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piPtr?

Fig. 1528. — Pont des Belles-Fontaines, à Juvisy.

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Prince Humbert à Naples, sont toujours fréquentés, on s'y donne volontiers rendez-vous, les boutiques y sont brillantes et achalandées. Mais aussi ces passages sont larges, ce sont de véritables rues couvertes, de larges vitrages s'élèvent au-dessus de façades intérieures élevées. Tous deux sont composés de même : deux branches d'une croix se réunissent sous une coupole centrale. Des façades intérieures en elles-mêmes, des vitrages, je n'ai rien de particulier à dire; je vous cite ces passages pour vous montrer seulement que ce n'est pas un programme condamné sans appel, et qu'il peut encore rencontrer le succès à condition d'être traité avec largeur, car c'est là en somme un élément utile dans une ville où l'on s'applaudit souvent de trouver un refuge abrité.

Les éléments des voies publiques sont presque infinis, et j'aurais trop longtemps à vous en parler si je devais passer en revue tout ce qui peut y trouver place. Certes, les objets secondaires de cet ensemble, tels que les candélabres, les bancs, les petites fontaines, les piédestaux à tous usages, etc., sont choses très intéressantes, et entre les mains de vrais artistes peuvent donner lieu à des œuvres exquises. Mais je sortirais de mon cadre, et en matière de composition il y a deux idées d'abord à poursuivre en pareil cas : le choix des emplacements et la proportion. La seule règle est comme toujours la loyauté envers le programme : ne pas oublier — c'est arrivé parfois — qu'une voie publique est destinée au public.

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