CHAPITRE X HABITATIONS COLLECTIVES
SOMMAIRE. — L'hôtellerie. — La caserne. — Les édifices hospitaliers : asiles, hospices, maisons de retraite. — Résumé des règles relatives à l'habitation.
Je n'ai certes pas, je le répète, épuisé ce vaste sujet : l'habitation. Je ne pouvais vous parler que de ses éléments théoriques : quant à la manière pratique de les mettre en œuvre, l'expérience seule vous l'apprendra. En art, il y a avant tout ou audessus de tout l'exercice continu, la sûreté acquise. Vous êtes ici pour vous exercer, et le programme de l'habitation est de ceux qu'il faut étudier souvent, toujours en face de difficultés nouvelles; il est infini, et ne se satisfait ni avec des formules, ni avec des recettes. Rendez- vous souples et ingénieux, l'exercice seul vous y conduira; je ne puis dans ce cours que vous signaler les difficuhès, vous faire connaître les besoins : à vous de trouver dans chaque cas la solution.
Mais il me reste à vous dire quelques mots de l'habitation collective. A certains égards, le programme devient en effet différent lorsque à l'habitation personnelle — chambre, appartement, maison, hôtel ou palais — se substitue l'habitation en commun, temporaire ou permanente.
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Toutefois, je ne chercherai pas l'habitation dans toutes ses formes : ainsi, l'enfant habite le lycée, mais le lycée est avant tout un édifice d'instruction ; le malade habite l'hôpital, mais l'hôpital est avant tout un édifice sanitaire : un autre programme prime alors le programme d'habitation. Sous cette rubrique de l'habitation collective, je vous parlerai seulement de ce qui est fait avant tout pour habiter : l'hôtellerie, l'asile ou l'hospice, la caserne; et cela en tant seulement que j'aurai à vous signaler des différences avec les éléments de l'habitation personnelle que nous venons d'étudier.
L'hôtellerie n'a plus rien de commun avec l'ancienne auberge si souvent décrite, et que nous voyons disparaître peu à peu dans ses derniers types. Il faut dire adieu à l'auberge pittoresque où le voyageur s'arrêtait dans la cuisine, où l'aubergiste était l'hôte ou l'hôtesse, où les chambres étaient souvent des dortoirs favorables aux aventures. Cela, c'est l'hôtellerie classique de Don Quichotte, du Roman comique, de Gil Blas. Elle avait un grand mérite, elle était amusante; la nôtre est ennuyeuse : qu'elle soit au moins confortable.
La chambre d'hôtel est forcément banale; lorsqu'elle ne l'est pas, c'est qu'elle n'a pas été faite pour son usage; ainsi à Gênes et à Venise, d'anciens palais sont devenus des hôtels de voyageurs, et parfois une chambre voûtée avec des peintures à fresque intéresse l'artiste de passage. Mais c'est le vieux palais qui se survit, ce n'est pas l'auberge. Dans l'hôtel, le programme est d'avoir le plus grand nombre possible de chambres disposées du côté le plus recherché des voyageurs ; il en faut à un et à deux lits, et sauf dans quelques situations à part, les chambres d'hôtel doivent être pourvues de cheminées. Comme elles peuvent être louées séparément ou par groupe, lorsqu'une
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famille en désire plusieurs, ces chambres communiquent les unes avec les autres par des portes qu'on tient fermées lorsque la location est isolée; en ce cas, et pour éviter qu'on n'entende tout d'une chambre à l'autre, il est bon qu'il y ait double porte.
Au surplus, dans un hôtel, le grand écueil est la sonorité. Tandis que dans l'habitation ordinaire on a toujours un certain nombre d'heures de silence pendant la nuit, à l'hôtel il y a des arrivées et départs de voyageurs à tous les trains, souvent au milieu de la nuit, ou de grand matin, le transport des bagages, les allées et venues de service. Si les chambres donnent directement sur le corridor de circulation, même séparées par un mur sérieux et en dépit de tous les tapis, le bruit est insupportable. Aussi dans les hôtels bien aménagés, il y a toujours entre le corridor et la chambre l'interposition nécessaire d'une petite entrée et d'un cabinet servant soit à la toilette, soit au dépôt des bagages et effets. Pour ce programme essentiellement moderne, je ne puis vous citer des exemples anciens; c'est dans l'architecture contemporaine que vous en trouverez l'expression. Je vous montrerai donc le plan à l'un des étages d'habitation de l'hôtel de voyageurs qu'a récemment construit M. Chedanne aux Champs-Elysées (fîg. 634), en vous faisant observer que sa destination est celle d'un hôtel tout à fait luxueux, dont les recherches doivent être considérées comme un maximum, et seraient excessives pour un hôtel modeste.
Je n'ai rien de particulier à vous signaler pour les salons, salles de jeux ou de lecture, etc. Tout cela rappelle, avec plus de banalité inévitable, les salons de l'habitation. De même pour les écuries et remises, etc. Seule la salle à manger appelle quelques remarques spéciales.
En général, le programme d'une salle à manger d'hôtel com-
Fig. 634. — Hotel meublé aux Champs-Elysées. Plan du premier étage.
I, salons en location. — 2, bagages. — 3, monte-bagages. — 4, ascenseurs. — s, cabine téléphonique. — 6, salon d'étage. — 7, escalier des domestiques des voyageurs. — 8, ascenseur des domestiques des voyageurs — 9, grand escalier. — 10, escalier de service. — II, services. — 12, passerelle pour battre les habits. — 13, galerie des chambres.
— 14, antichambres. — lî, toilette et bains. — 16, chambres. — 17, courettes. — 18, postes d'incenJte. — 19, vidoirs.
— 20, cours. — 21, gaine pour les tuyaux de la cuisine. — 22, grande cour.
Fi». 655. — Hôtel meublé aux Cliamps-Élysées. Plan des cuisines. (Sous-sol.)
1, dégagement. — 2, glacier. — ;, pâtisserie. — 4, cave à charbon. — s, g"'"' ''«s tuyaux de la cuisine. — 6, légumier.
' — 7, cuisine. — 8, garde-manger. — 9, bureau du chef. — 10, boucherie. —Il, salle à manger des domestiques. —
12, pièces de service. — 13, salle des filtres. — 14, cave de jour. — IS, plonges. — 16. galerie des services. —
17, contrâle. — 18, cour. — 19, plonge de l'argenterie. — 20, dégagements. — 21, cafcterie. — 22, ttbles chaudes.
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porte la table d'hôte et des tables particulières. Sa forme peut donc être moins longue que ce que nous avons vu pour une salle à manger d'apparat dans l'habitation, avec une table unique. Ici, il ne s'agit pas tant de faire une table que de pouvoir servir un public nombreux, surtout si l'hôtel, comme c'est fréquent, reçoit dans sa salle à manger un nombreux public en dehors de ses hôtes.
Mais, d'autre part, pour cette salle comme pour les salons qui seront évidemment au rez-de-chaussée, vous trouverez une difficulté pratique : la superposition à ces salles de chambres nombreuses séparées par des murs à cheminées, tout au moins quelques-uns. Si les portées sont très grandes, la difficulté devient fort sérieuse : il peut donc résulter de votre disposition des nécessités, imposées par la construction, de points d'appui intérieurs ou de piliers spéciaux. Je ne puis que vous répéter encore que les plans des divers étages forment une composition unique, qui doit être étudiée simuhanément à ces divers niveaux.
Dans les hôtels importants, le service des cuisines, auxquelles doivent s'annexer les salles à manger du personnel et aussi des domestiques des voyageurs, devient très considérable. Vous en pourrez juger par le plan du sous-sol du même hôtel des Champs- Elysées (fig. 635) où j'ai hachuré tout ce qui ne constitue pas ce service spécial des cuisines et du service des domestiques. Vous y remarquerez combien, dans ces sortes d'établissements, on tient à les bien traiter, disons le mot, à leur faire la cour : bains, cabinets de toilette, rien ne leur manque; c'est que ce sont souvent les pourvoyeurs de la maison.
Ce qui précède s'appHque à l'hôtellerie de ville, grande, moyenne ou petite ; d'ailleurs rarement construite pour cet usage;
la plupart de ces hôtels sont d'anciennes maisons arrangées tant bien que mal pour leur nouvelle destination. Le voyageur y reste peu d'ailleurs, il s'y arrête parce qu'il a des afîiiires dans la ville, il repart lorsque ses affaires sont terminées.
Au contraire dans les villes d'eaux, au bord de la mer, dans les montagnes, le programme est un peu différent, en tous cas la clientèle est autre. On y vient souvent pour un séjour assez prolongé, et on désire davantage y trouver une sorte de chez soi. Beaucoup de ces stations sont récentes, il a donc fallu y construire des hôtels, et souvent ce sont des édifices importants; il me suffira de citer Dieppe ou Trouville, Lausanne ou Lucerne, Nice ou Menton, Vichy ou Royat. Comme on s'y rend souvent en famille, ces hôtels ont plus que ceux des villes besoin d'appartements, et dans un assez grand nombre d'hôtels de la Suisse, on trouve des petits pavillons ou chalets répartis dans un parc; là on demeure comme chez soi, et on ne se rend à l'hôtel proprement dit que pour les repas ou pour les réunions. En tant qu'éléments, cela ne nous montre rien que nous n'ayons déjà vu. C'est plutôt dans la composition que se révèle une différence avec l'hôtellerie urbaine. Celle-ci cherche avant tout le nombre des chambres; l'autre aussi, mais avec en plus une recherche de l'habitation agréable, et de la vue qui est souvent un puissant élément d'attraction — et qui se paie fort cher. En voici (fîg. 63e et 637) un exemple avec un hôtel construit à Menton par M. Rives; entre cet hôtel et le précédent, il y a des analogies, et cependant les plans témoignent de préoccupations différentes.
Aussi ces hôtels, toutes les fois que cela se peut, sont accompagnés d'un jardin, parfois d'un véritable parc; s'ils sont au bord d'un lac, ils ont volontiers des terrasses et des embarcadères de bateaux; au bord de la mer, ils ont leurs bains
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particuliers. Ces hôtels sont dans une certaine mesure des casinos.
L'écucil de toute hôtellerie, c'est forcément sa banalité. Chez
Fig. 657. — H6ti;l i voyageurs, à Menton. Plan du i" étage.
Fig. 636. — Hôtel à voyageurs, à Menton. Plan du rcz-dc-chaussie.
soi, on peut donner à son intérieur un certain caractère personnel, ne fût-ce que par les tentures et l'ameublement choisi. A
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l'hôtel, rien de semblable : tout y reste au goût moyen et courant. Le voyageur en souffre, ou il accepte cette banalité comme une chose inévitable, et elle l'est en effet. Si cependant il se rencontre des conditions de pittoresque, ce sera pour lui un plaisir sensible de les trouver. Ainsi, on s'arrêtera volontiers dans ces hôtelleries qui à Gênes ou à Venise se sont installées dans d'anciens palais, ou à l'hôtel dit des Capucins à Amalfi, ancien couvent où, des vieilles treilles en terrasse et aussi des chambres, anciennes cellules des moines, on jouit d'une vue incomparable; ou encore à l'ancienne abbaye de Vallombrosa dans les Apennins Toscans. Mais ce ne sont pas là des hôtelleries au sens propre du mot, et dans le plaisir qu'on y ressent il entre beaucoup d'évocation du passé et d'imagination rétrospective.
Programme étrange, où il faudrait faire oubher ce qu'il est, et donner l'illusion de ce qu'il n'est pas, et de ce qu'il ne peut être. Mais après tout, nous trouverons ailleurs encore cette nécessité : elle s'impose avec tous les programmes qu'on subit à regret, et dont il faut masquer le caractère véritable pour les faire accepter.
De l'hôtel passons à la caserne : c'est l'hôtel de votre âge avec « bon souper, bon gîte, et le reste ». Le reste, c'est parfois la corvée ou la consigne, mais c'est surtout le sentiment très fier et très digne du devoir. Ici, tout a sa gravité, et l'architecture aussi; il y a le nécessaire, mais le strict nécessaire. Et si le jour vient, comme je l'espère, où les architectes seront chargés de cette œuvre d'architecture qui est l'habitation des soldats, ne perdez jamais de vue cette simplicité absolue qui n'est pas seulement ici l'économie, mais qui est encore le caractère et l'aspect d'art des constructions militaires. Voyez cette magnificence, l'Hôtel des InvaUdes : quelle simplicité dans ses éléments, et par là même quel aspect sévère et grandiose dans son style !
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L'habitation à la caserne, c'est la chambrée. Aujourd'hui, la chambrée n'est pas luxueuse, mais autrefois! Vous savez que jadis les hommes couchaient deux par lit, et il nous reste des casernes de l'ancien régime des descriptions écœurantes. Maintenant encore, trop de casernes sont installées dans de vieux bâtiments, souvent des couvents, qui n'ont pas été faits dans ce but, ou dont la disposition remonte à une époque où l'on avait peu souci de l'hygiène. Les casernes nouvelles sont plus humainement conçues; et cependant vous allez voir qu'on n'y répartit pas bien largement l'air respirable. Les instructions militaires prévoient pour les chambres de troupes 3 à 4 métrés carrés par homme, et 12 métrés cubes par fantassin ou 14 métrés cubes par cavalier. Heureusement, on ne peut guère se dispenser d'augmenter ces dimensions, car l'espacement des lits ne peut guère être moindre de i ■" 20 d'axe en axe, ce qui avec la demilargeur de la chambre (7 mètres environ, soit 3 "" 50 pour la moitié) fait une surface de 4 ^ 20, et pour une hauteur normale de 3 "^ 50, produit un cube par homme de 14 ■" 700. Il est bien évident que pour la santé des hommes il faut compter sur le renouvellement rapide de l'air par des moyens voulus ou non.
Vous connaissez la disposition ordinaire des chambrées : Préoccupé avant tout de l'aération, on les dispose avec des fenêtres des deux côtés, soit quatre en tout. Le bâtiment est donc simple en profondeur, et il ne peut y avoir de circulations indépendantes. Dès lors, on multiplie les es:aliers, afin qu'ils puissent desservir directement les chambrées, ainsi que les lavabos et les chambres de sous-officiers. Voici (fig. 638) un plan de pavillon conforme aux instructions en vigueur, et se composant d'un rez-de-chaussée, d'un premier et d'un deuxième étages semblables.
Les conditions les plus rigoureuses de propreté sont avant tout nécessaires ici. Surfaces lisses peintes à l'huile partout où le frottement est possible, badigeonnées à la chaux, très fréquemment, dans les parties élevées; éviter les angles inutiles, les solivages apparents, etc. De l'air, de la lumière, de la propreté, tel est le programme de cette variété d'habitation.
Qjaant aux chevaux, j'ai peu de chose à ajouter à ce que je vous ai déjà dit des écuries. Dans les casernes de cavalerie, on recherche autant que possible les dispositions qui isolent les écuries, en ne les plaçant ni sous les chambrées des hommes, ni sous les dépôts de fourrages.
On préfère donc les bâtiments absolument spéciaux pour les écuries; et comme il faut loger un grand nombre de chevaux, on dispose en général les écuries dans des bâtiments accolés les uns aux autres, couverts chacun à deux pentes avec chéneau sur le mur qui les sépare, et aération par les toitures et les pignons d'extrémité. C'est ce que le Génie militaire appelle Écuries en docks.
Aux nouvelles casernes, on n'a pas en général marchandé l'espace. On a donc pu établir des plans très aérés, avec de vastes cours, surtout lorsqu'il s'agit de la cavalerie ou de l'artillerie. Tout cela comporte de nombreuses dépendances, mais très ordinaires en tant qu'éléments. Dans les casernes urbaines, comme à Paris celles de la Garde répubhcaine, qu'il faut bien répartir en des points divers du centre de la ville, on a dû compter davantage avec le terrain, et se résoudre à des dispositions évidemment moins hygiéniques, souvent d'autant plus ingénieuses.
Fig. 658. — Pavillon de casernement.
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Telle est par exemple (fig. 639) la caserne de la Garde républi-
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caine du square Monge, où il a fallu loger un assez grand nombre d'hommes et de chevaux dans un terrain exigu pour cette destination. Même dans l'uniformité des choses militaires, il faut bien faire la part des nécessités d'emplacement, et il ne saurait y avoir de plans tout faits d'avance.
Le surplus des locaux dépendant de la caserne n'appelle ici aucune description spéciale : sans quoi il faudrait transcrire à votre intention toutes les prescriptions à l'usage du génie militaire. En cela comme en tout, lorsque vous vous trouvez en présence d'un programme d'espèce particulière, à l'instruction générale qui vous prépare, il faut superposer l'instruction spécifique que vous trouverez dans les publications spéciales et les monographies.
Sous divers noms, asile, hospice, pension, maison de retraite, on exprime tous ces étabUssements destinés à l'habitation des malheureux. Il en faut de toutes sortes : pour les enfants, les inhrmes, les vieillards; pour les misérables, les incurables, les fous; pour les ménages et pour les célibataires ou les veufs; pour les civils et pour les militaires.
Pour tous, certes, le rêve serait le chez soi, le foyer, même bien humble et bien étroit. C'est la nécessité seule qui les relègue dans ces grandes maisons forcément banales et réglementées, où l'on couche, où l'on mange, où l'on fait tout en commun. Aussi, nul programme n'a jamais comme celui-là solHcité les âmes généreuses, et toujours, à toute époque, dans les constructions d'asiles ou d'hospices, il y a eu une pensée. Cherchons-la, car ainsi seulement nous pourrons comprendre comment, avec un même but charitable, ce programme a pu être si diversement traité.
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Nous connaissons trop peu l'antiquité pour savoir ce qu'elle réservait à ses déshérités. Je serais d'ailleurs presque tenté de me demander si, à Rome notamment, il y avait lieu à assistance publique. Il y avait de la misère, certes, mais ordinairement le misérable était à quelqu'un : c'est là le seul résultat un peu humain de l'esclavage : si le droit romain disait brutalement servus resest, non persona, du moins ce pauvre diable n'était pas res nullius, et un hospice de vieux esclaves n'avait peut-être pas plus de raison d'être que chez nous un hospice de vieux chevaux ou de vieux chiens. Peut-être — il faut du moins l'espérer — le riche propriétaire se débarrassait- il moins allègrement d'un esclave vieilli qu'on ne le fait chez nous du vieux cheval qui ne rend plus de service ? Et encore, Caton l'ancien, homme pratique et dur, conseillait de vendre, même à vil prix, les esclaves devenus trop vieux pour produire un travail utile. Le patronage et la clientèle devaient constituer aussi une assistance restreinte, dont la forme et les moyens nous sont peu connus.
C'est le Christianisme qui a réellement fait l'hospice, et pendant bien des siècles l'hospitalité a été purement chrétienne; puis peu à peu elle a commencé à devenir politique ou administrative, et finalement elle a été conçue comme une obligation stricte de la société.
Ces conceptions différentes devaient produire des expressions architecturales différentes. Il y a eu, et pendant des siècles, l'hospitalité cruelle qui ne visait qu'à se débarrasser de misérables dont on avait peur : telles étaient les léproseries du Moyen-âge ou ce lazaret de Milan, si tragiquement décrit dans les Fiancés de Manzoni. C'était le tombeau anticipé.
Mais en même temps il y avait les édifices de pitié chrétienne dont il nous reste encore de si beaux exemples. Là, il est per-
mis d'affirmer que l'art a été en communion parfaite avec son sujet, car il n'y a personne qui puisse douter de ce qu'il a voulu exprimer. Mais — je vous l'ai déjà dit — l'architecture d'une époque est la résultante des idées et de l'état social de cette époque : dans ces siècles de foi profonde, le but, en fait d'hospitalité, était moins de prolonger que de consoler la vie des malheureux; la pensée de leurs bienfaiteurs était tournée et tournait la leur plutôt vers la vie future que vers l'existence actuelle; tout était fait pour le salut des âmes, non pour le corps.
Aussi avons-nous de cette époque des restes précieux, des salles d'un grand caractère de christianisme, mais que les hygiénistes condamnent, et dont l'un des plus beaux exemples est XAlbergo de Poveri de Gênes (fiig. 640). Il ne semble pas d'ailleurs qu'à ces époques il ait été fait de différences entre l'hospice et l'hôpital. Les deux destinations étaient généralement confondues dans un même édifice.
A cette hospitalisation toujours gouvernée par l'idée religieuse, et mise aux mains de communautés, de confréries, de sociétés qui, même laïques, étaient en réalité des corporations rehgieuses, s'est substituée une nouvelle hospitalisation gouvernementale. L'Hospice général — aujourd'hui la Salpétriére — est une création de ce genre, ainsi que, dans un autre ordre d'idées, l'Hôtel des Invalides; et encore, au début, la discipline des InvaHdes était presque celle d'un couvent.
On a reproché à ces édifices grandioses leur caractère monumental, leurs façades. Mais c'est la royauté même de Louis XIII — de Richelieu — et surtout de Louis XIV qui se traduit ici comme partout. Oui, sans doute, pour les millions qu'a pu coûter l'Hôtel des Invalides, on aurait pu construire des logements pour deux fois plus de monde. Mais n'était-ce donc rien que la fierté créée ou maintenue parmi les soldats du roi, que le
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respect imposé, que les traditions de gloire transmises ? C'est pour moi un souvenir d'enfance très impressionnant, le service des repas aux officiers invalides, dans leurs grands réfectoires décorés de peintures, avec les mets apportés dans la vaisselle
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Fig. 640. — Plan de l'Albergo de Pmeri, à Gènes.
d'argent massif que leur avait donnée Louis XIV, et qui seule n'a pas été fondue lors des sacrifices héroïques qu'a récompensés Denain, tandis que des sous-officiers, l'épée nue, escortaient ce service vraiment royal.
La pensée n'est plus la même, mais il y avait là une pensée
ÈUnunli et Tbiorit de l'Architecture. — II. ij
aussi, une grande pensée ; ai-je besoin de vous dire combien elle est rendue ?
Aujourd'hui encore, nous avons une pensée maîtresse en fait d'hospitalité : adoucir et prolonger la vie. Notre hospitalité est nettement matérialiste. Si elle cherche à parler à l'âme, à la consoler ou à l'égayer, c'est dans l'intérêt exclusif de la santé corporelle. L'hygiène, voilà le but unique que nous poursuivons, mais en sachant bien que l'hygiène a des facteurs très divers, et que parmi eux il faut placer en bon rang le contentement et au besoin l'illusion.
Avec les yeux sans cesse fixés sur ce but unique, il s'est fait une architecture toute d'expérience, très appropriée à son programme particulier '. Elle a ses règles contrôlées par les résultats, et aujourd'hui il n'est plus permis de concevoir l'architecture hospitalière autrement que moyennant des prescriptions catégoriques, non en ce qui concerne la composition, mais pour tout ce qui est des éléments de cette composition.
Tout d'abord, l'hospice, l'asile, doivent être gais, aussi gais que possible; si l'on pouvait ajouter : engageants, ce serait l'idéal. L'hospitalisé sent son cœur se serrer lorsqu'il entre dans un bâtiment immense, ou dans les grandes cours monacales où il" devra achever sa vie; il lui faut l'illusion du chez soi, la nature; même à l'aHéné dangereux, pour qui l'hospitalité est une réclusion, on dissimule le mur nécessaire, on fait la clôture plutôt en creux, afin que son regard s'étende sur la campagne où il lui semble qu'il soit libre d'aller. La verdure est un très puissant moyen hygiénique.
Supposons donc un asile étabh soit à la campagne, soit dans
I . Je dois à l'obligeance de M. Michelin, architecte de l'Assistance publique, une grande partie des indications qui vont suivre.