‹ Eléments métaphysiques de la doctrine de la vertuChapitre 12 sur 56 · P. I IV · texte numérisé non relu

P. I IV

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ne donne point dans les écoles pour fondement à l’enseignement moral un catéchisme du droit. « S’il y avait un livre de ce genre, dit-il on y pourrait consacrer fort utilement une heure chaque jour, afin d’apprendre aux enfants à connaître et à prendre à cœur le droit des hommes, cette prunelle de Dieu sur la terre. »

Une question délicate se présente ici : celte de savoir quel rôle doivent jouer les idées religieuses dans l’éducation de la jeunesse. Mais d’aboid est-il possible de les inculquer de bonne heure aux enfants? a C’est un point, dit Kant sur lequel on a beaucoup disputé. » On sait quelle est à ce sujet l’opinion de Rousseau. Il pense que les enfants ne peuvent se faire de Dieu que des idées grossières et fausses, et qu’il vaut mieux n’en point avoir du tout que d’en avoir de pareilles ; chez eux la religion ne saurait être que superstition, et la superstition, une fois enracinée dans leur esprit, est un obstacle fâcheux aux lumières de la raison. Il en conclut qu’il ne faut point leur parler de cet objet trop sublime et trop grand pour eux, avant qu’ils soient arrivés à un âge où ils soient capables de l’entendre. Kant serait de l’avis de Rousseau, s’il était possible que les enfants ne fussent jamais témoins d’aucun acte de vénération envers Dieu et n’en entendissent même jamais prononcer le nom. Alors, dit-il il serait conforme à l’ordre des choses d’attirer d’abord leur attention sur les causes finales, de les instruire peu à peu des harmonies de la nature et du système du monde, et de préparer ainsi leur esprit à concevoir la notion de Dieu. « Mais, ajoute-t-il, comme cela n’est pas possible dans l’état actuel de la société, comme on ne peut faire qu’ils n’entendent pas prononcer le nom de Dieu et qu’ils ne soient pas témoins des démonstrations de la dévotion à son égar'd, si l’on voulait attendre pour leur apprendre quelque cliose de Dieu, il en résulterait pour eux ou une grande indifférence, ou des idées fausses, comme par exemple une crainte superstitieuse de la puissance divine. » Or il estime que rien n’est plus funeste à la vraie moralité : aussi demande-t-il à plusieurs reprises * qu’on accoutume les enfants à faire le bien pour lui-même et

‘ P. 238. — * P. 241. — » P. 242. — ‘Cf. p. 197 et 241.

DF. LA DOCTRINE DE LA VERTU. l'.VIl

non dans l’espoir d’une récompense, ou à fuir le vice, parce qu’il est méprisable, et non par crainte des châtiments. C’est donc précisément pour empêcher qu’une pareille idée ne se glisse dans l’imagination des enfants que Kant veut qu’on cherche de bonne heure à leur inculquer de saines notions en matière religieuse. Sans doute ils ne sauraient comprendre toutes les idées religieuses, mais on peut cependant leur en inculquer quelques-unes ' ; seulement elles doivent être peu nombreuses, plutôt négatives que positives* , et toujours liées aux idées morales. Ainsi qu’on évite de faire de la religion, par l’abus des formules, une affaire de mémoire et d’imitation, une pure singerie et, par celui des pratiques religieuses, un calcul intéressé *. Pénétrez bien les enfants de cette idée, que toutes les pratiques religieuses ne sont que des préparations aux bonnes œuvres, mais non de bonnes œuvres, et qu’on ne peut plaire à l’Être suprême qu’en devenant meilleur. Voilà à quelles conditions et avec quelle réserve Kant admet l’intervention des idées religieuses dans l’éducation des enfants. Grâce à cette réserve et à ces conditions, elles auront une très-heureuse influence; car, si la religion sans la morale n’est qu’un culte superstitieux, la morale sans la religion, c’est-à-dire sans Fidée de Dieu, manque d’influence et d’efficacité. « Les reproches de la conscience, dit-il, resteront sans effet, si on ne les considère pas comme les représentants de Dieu, dont le siège sublime est bien élevé au-dessus de nous, mais qui a aussi établi en nous son tribunal. » Il définit ici la religion ; « la loi qui réside en nous, en tant qu’elle reçoit son influence sur nous d’un législateur et d’un juge, ou la morale appliquée à la connaissance de Dieu. »

On le voit, la conclusion des observations de Kant sur l’éducation est celle même de sa philosophie morale : dériver la religion de la morale, et non la morale de la religion. Le but que s’était proposé ce grand philosophe était de fonder une morale qui ne fût ni théologique ni athée. Tout en la rattachant à l’idée de Dieu comme à son suprême couronnement, en faire une doctrine indépendante de tous les dogmes, et la

I P. 244. — * Ibid, et p. 245. - • P. 242. — ♦ P. 243 et 244.

ANALYSE CRITIQUE

soustraire ainsi à toutes les superstitions et à toutes les controverses religieuses, voilà le problème qu’il se posa; bien plus, voilà l’œuvre qu’il accomplit. Nul, philosophe au dixhuitième siècle n’a mieux travaillé à séculariser la morale; car nul ne lui a élevé un monument plus solide et plus imposant. Que ce soit là son éternel honneur. Notre tâche à nous, enfants de ce siècle d’émancipation, est de continuer l’œuvre commencée en nous appliquant à perfectionner toujours les idées morales et à les répandre de plus en plus.

ÉLÉMENTS MÉTAPHïSiQUES

DE

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