‹ Eléments métaphysiques de la doctrine de la vertuChapitre 14 sur 56 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

sûreté ni pureté à espérer pour la doctrine de la vertu. Un moraliste populaire peut bien se contenter d’invoquer un certain sentiment, que l’on désigne sous le nom de sentiment moral, à cause de l’elTet que l’on en attend, lorsque, pour reconnaître si une certaine action est ou non un devoir de vertu , il se pose celte question : (I Si chacun prenait en tout cas ta maxime pour loi générale , resterait-elle d'accord avec elle-même ? » Mais si le sentiment seul nous faisait un devoir de prendre ce principe pour critérium, ce devoir ne serait plus dicté par la raison ; ce ne serait plus qu’une sorte d’instinct, et par conséquent quelque chose d’aveugle.

Dans le fait il n’y a point de principe moral qui se fonde, comme on se l’imagine, sur un sentiment; celui dont nous venons de parler n’est autre chose en réalité qu’une vague conception de cette métaphysique qui réside au fond de la raison de chaque homme. C’est ce qu’aperçoit aisément le maître qui cherche à instruire son élève, suivant la méthode socratique*, sur l’impératif du devoir, et sur l’application de ce concept à l’appréciation morale de ses actions. — Il n’a pas besoin pour cela d’exposer ce concept (d’en faire la technique) d’une manière toute métaphysique, et de parler toujours un langage scolastique , à moins qu’il ne veuille faire de son élève un philosophe. Mais il faut que la pensée remonte jusqu’aux éléments de la métaphysique, sans quoi il n’y a ni sûreté, ni pureté, ni même aucune espèce d’influence à espérer pour la doctrine de la vertu.

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Que si l’on s’écarte de ce principe fondamental , et que l’on parte d’un sentiment palholo(jiqiie , ou d’un sentiment purement esthétique, ou même du senlhncnl moral (en tant qu’il est subjectivement, et non objectivement pratique) ; en d’autres termes , si l’on part de la matière de la volonté, de son but, et non de sa forme, c’est-à-dire de la loi, afin d’arriver ainsi à déterminer les devoirs : alors il n’y aura certainement plus d'éléments métaphysiques de la doctrine de la vertu, — car le sentiment est toujours physique, quelle que soit d’ailleurs la cause qui l’excite. — Mais alors aussi la doctrine de la vertu, qu’elle s’adresse aux écoles ou aux assemblées, etc., sera corrompue dans sa source. En effet, les mobiles dont on se sert pour arriver à une bonne fin (à l’accomplissement de tous les devoirs) ne sont pas chose indifférente. — La métaphysique a donc beau déplaire à ces soi - disant philosophes qui prononcent sur la morale à la manière des oracles * ou des génies^, c’est un devoir rigoureux pour ceux qui se livrent à cette science, de remonter jusqu’à la première, même pour y chercher les éléments de la doctrine de la vertu , et de commencer par s’asseoir sur les bancs de ses écoles.

11 est vraiment étonnant qu’après tout ce qui a été dit jusqu’ici pour montrer comment le principe du devoir ne saurait sortir que de la rai.son pure, on puisse

• Orakelmiissig. — * CrniesmiUsig.

TRÉFACK.

encore songer à le ramener à la doctrine du bonheur. On imagine bien en définitive un certain bonheur moral qui ne serait pas produit par des causes empiriques ; mais c’est là une fiction contradictoire. — Il est vrai que lorsque l’homme pensant est parvenu à vaincre les penchants qui le poussaient au vice , et qu’il a conscience d’avoir fait son devoir, en dépit de tous les obstacles, il se trouve dans un état de paix intérieure et de contentement que l’on peut très-bien appeler du bonheur, et où la vertu est à elle-même sa propre récompense. — Or, dit le partisan de la doctrine du bonheur \ ce plaisir, ce bonheur est précisément le mobile qui nous porte à la vertu. Le concept du devoir, selon lui, ne détermine pas immédiatement notre volonté , mais nous ne sommes poussés à faire notre devoir qu’au moyen du bonheur que nous [avons en perspective. — Mais il est clair que, pour pouvoir attendre cette récompense de la seule conscience du devoir accompli, il faut avoir eu d’abord cette conscience ; c’està-dire qu’il faut se sentir obligé à faire son devoir avant de savoir que le bonheur en doit être la conséquence , et qu’ainsi l’on ne peut songer à cela tout d’abord. La doctrine dont nous parlons tourne donc dans un cercle avec son explication *. En effet, le partisan de cette doctrine ne peut espérer d’être heureux (ou de goûter la félicité intérieure), s’il n’a pas conscience d’avoir fait son devoir ; et il ne peut être poussé à faire

’ Der Eudamonist.

• Kant (Ut: Avec son étiologie. Cette expression lcclini(|uc ne s’ejnpioio * chez nous (jne dans la langue de la médecine, où elle désigne la partie de cette science qui traite des causes des maladies. J. it.

nocnuNK tiE n vertu.

son devoir que par l’espérance du bonheur qu’il se procurera ainsi. — H y a en outre une contradiction dans cette subtilité. En effet, d’un côté, il faut qu’il fasse d’abord son devoir, sans se demander ce qui en résultera pour son bonheur, et que par conséquent il agisse d’après un principe moral; mais de l’autre, il ne peut reconnaître quelque chose pour son devoir, s’il n’en espère quelque bonheur, et par conséquent le principe de sa conduite sera pathologique , c’est-à-dire un principe justement contraire au premier.

J’ai ailleurs (dans le Recueil mensuel de Berlin) ramené, je crois, à sa plus simple expression la différence du plaisir pathologique et du plaisir moral. Le plaisir qui précède nécessairement l’observation d’une loi et qui nous pousse ainsi à suivre cette loi , est pathologique, et notre conduite rentre alors dans l'ordre naturel; mais celui que précède nécessairement la loi , et qui ne peut être senti qu'à cette condition, appartient à l'ordre moral. — Si l’on méconnaît cette distinction et que l’on substitue le principe du bonheur (/’eudémonie) à celui de la liberté, sur lequel doit reposer la législation intérieure [féleuthéronomie) , la conséquence sera la mort insensible [l'euthanasie) de toute morale.

La cause de cette erreur est bien simple. L’impératif catégorique, qui dicte les lois morales d’un ton absolu \ ne peut entrer dans l’esprit de ceux qui sont exclusivement accoutumés aux explications physiologiques, quoiqu’ils se sentent irrésistiblement obligés

' Ih'rIttloHxch.

par lui. Mais le mécontentement de ne pouvoir s'expliquer ce qui est tout à fait en dehors de ce cercle, je veux dire la liberic de la volonté, quelque beau que soit pour nous le privilège d’être capables de concevoir une telle idée, ce mécontentement, joint aux orgueilleuses prétentions de la raison spéculative, qui, dans d’autres champs, sent si fortement sa puissance, pousse les hommes à former contre cette idée une sorte de coalition générale pour défendre l’omnipotence de la raison théorétique ; et de là vient que l’on s’acharne aujourd’hui, et que l’on s’acharnera peut-être longtemps encore, mais en définitive en pure perle, h attaquer et, autant que possible, à rendre suspect le concept moral de la liberté.

INTRODUCTION

A LA DOCTBIKE DE LA VERTU

Le mot éthique signifiait autrefois la doctrine des mœurs {philosophia moralis) en général, qu’on appelait aussi la doctrine des devoirs. Plus tard on trouva convenable de n’appliquer ce mot qu’à une partie de la philosophie morale, je veux dire à celle qui traite des devoirs qui ne tombent pas sous des lois extérieures (à celle que désigne si justement l’expression allemande Tugendlehre * ) ; de sorte qu’aujourd’hui le système de la doctrine générale des devoirs se divise en doctrine du droit (junsprm/e/nia), laquelle est susceptible d’être traduite en lois extérieures, et doctrine de la vertu {ethicu), laquelle échappe à toute législation de ce genre ; et l’on peut s’en tenir là.

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