KIPOSITION DES DEVOIRS UE VERTU COHUE DEVOIRS LARGES
1. Perfection de soi-meme , considérée comme une fin , qui est aussi un devoir.
■ a. Perfection physique , c’est à-dire culture de toutes les/acw/<es en général, qui sont nécessaires à l’accomplissement des fins proposées par la raison. On voit tout de suite que c’est là un devoir, et par conséquent une fin en soi , et que ce travail , auquel nous devons nous livrer, indépendamment même de tous les avantages qu’il peut nous procurer, a son principe dans un impératif absolu (moral), et non dans un impératif conditionnel (pragmatique). La faculté de se proposer en général quelque fin est le caractère essentiel de l’hu-
' Das siisse Verdiensl. — ’ lu icelcliem llenschcn durch Milfrcv.de ait SciiwELGEN gencigt sind. — ’ Das saure Verdienst.
DOCTRINE DE LA VERTL'
manitc (ce qai la distingue de l’animalité). On ne peut donc songer à la fin de l’humanité qui réside en notre personne, sans admettre en même temps que la raison veut et exige comme un devoir que nous nous rendions dignes de l’humanité par la culture en général , et que nous travaillions, en tant que cela dépend de nousmêmes, à acquérir ou k développer le pouvoir de remplir toutes sortes de fins possibles. C’est en effet notre devoir de cultiver les dispositions que la nature a mises en nous, mais qu’elle y a mises à l’état brut, et c’est par là que nous nous élevons du rang de l’animal à celui de l’homme : il y a donc là un devoir absolu.
Mais ce devoir est un devoir d’élhique , c’est-à-dire un devoir d’obligation large. Il n’y a point de principe rationnel qui prescrive d’une manière déterminée qu'oii l’on doit pousser la culture (le développement ou l’amélioration des facultés de notre esprit en matière de connaissance ou d’art). D’ailleurs la différence des positions où les hommes peuvent se trouver rend trèsarbitraire le choix du genre d’occupation auquel ils peuvent consacrer leur talent. — Il n’y a donc pas ici de loi de la raison pour les actions , mais seulement pour les maximes des actions, et cette loi peut s’exprimer ainsi : « Cultive les facultés de ton esprit et de ton corps’, de manière à les rendre propres à toutes les fins qui peuvent s’offrir à toi , ignorant quelles sont celles que tu auras à poursuivre. »
b. Culture de la moralité en nous. La plus grande perfection morale de l’homme consiste à faire son devoir, et à le faire j^jor devoir (de telle sorte queJa loi ne soit pas seulement la règle , mais encore le mobile
INTHODDCTION.
des actions). — Or, au premier abord, il semble que ce soit là une obligation sainte , et que le principe du devoir exige de chaque action , avec la précision et la sévérité d’une loi, non-seulement la légalité, mais encore la moralité , c’est-à-dire l’intention ; mais dans le fait la loi se borne ici à prescrire de chercher uniquement la maxime de faction, c’est-à-dire le principe de l’obligation , dans la loi même , non dans les mobiles sensibles (les avantages ou les inconvénients), — et par conséquent ce n’est point rrtcteinême qu’elle
prescrit. En effet il n’est pas possible à l’homme
de pénétrer assez avant dans les profondeurs de son propre cœur pour s’assurer pleinement, même dans un seul acte, de la pureté morale et de la sincérité de son intention, n’eût-il d’ailleurs aucun doute sur la légalité de cet acte. Combien de fois cette faiblesse qui écarte chez un homme l’audace du crime n’a-t-elle point été prise par lui pour une vertu ( tandis que la vertu renferme au contraire une idée de force); et combien peut-être vivent une longue vie sans faillir, qui n’ont pour eux que le bonheur d’échapper à toutes les tentations , et qui ignorent même tout ce qu’il y a de valeur morale dans la pureté des intentions qui déterminent les actions!
Le devoir d’estimer la valeur de ses actions , non d’après leur légalité, mais d’après leur moralité (d’après l’intention) n’est donc aussi que d’obligation large; la loi n’exige pas que cet acte intérieur même ait lieu dans le cœur de l’homme; elle nous prescrit seulement cette maxime d’action, de travailler de tout notre pouvoir à faire que, dans tous les actes
DÜCTitlNE DK LA VEHIl'.
conformes au devoir, la pen^e du devoir même nous soit un mobile suffisant.
2. Bonheur d'autrui considéré comme une fin ^ui est aussi un devoir.
a. Bien-être physique*. La bienveillance peut être illimitée, car elle ne suppose pas nécessairement un acte extérieur. Mais il est difficile d’en dire autant de la bienfaisance, surtout, quand au lieu de la pratiquer par inclination (par amour) pour d’autres, il s’agit de la pratiquer par devoir, en sacrifiant et en mortifiant notre concupiscence. — Que cette bienfaisance soit un devoir, c’est ce qui résulte de la considération suivante : comme l’amour de soi est inséparable du besoin d’être aimé aussi des autres (afin d’en obtenir du secours à l’occasion), on fait ainsi de soi-même une fin pour les autres; mais cette maxime ne peut recevoir un caractère obligatoire que de la qualité qui la rend propre à former une loi universelle, c’est-à-dire de la volonté de considérer aussi les autres comme des fins pour nous. C’est ainsi que le bonheur d’autrui peut être considéré comme une fin qui est aussi un devoir.
Mais si je dois faire aux autres le sacrifice d’une partie de mon bien-être, sans chercher s’ils m’en tiendront compte, mais parce que cela est un devoir, il est impossible de déterminer au juste jusqu’où ce sacrifice doit aller. 11 importe beaucoup à cet égard de savoir ce qui est vraiment un besoin pour chacun suivant sa manière de sentir; et il faut laisser à chacun le soin de le déterminer. Le sacrifice
• [‘li’jsische WohlfaUrt.
INIftODUCTlüN.
de son propre bonheur et de ses vrais besoins au bonheur et aux besoins d’autrui deviendrait une maxime contradictoire en soi si on l’érigeait en loi universelle. — Ce devoir n’est donc qu’un devoir large; il nous laisse la latitude de faire plus ou moins, et il est impossible d’en fixer les limites. — La loi ne s’ap* plique pas ici à des actions déterminées , mais seulement à des maximes.
b. La salixfaction morale * des autres (salas inoralis) fait aussi partie du bonheur d’autrui , auquel il est de notre devoir de concourir ; mais ce devoir est purement négatif. Quoique la douleur qu’un homme ressent, lorsque sa conscience lui reproche quelque mauvaise action, ail une origine morale, elle est physique, quant à l’effet, comme l’affliction, la crainte ou tout autre état maladif. — Il n’est pas sans doute de mon devoir d’empêcher quelqu’un de sentir ce reproche intérieur, quand il le mérite : c’est son affaire ; mais je ne dois rien faire qui soit de nature à l’induire en tentation à l’égard des choses que sa conscience lui reprocherait ensuite , c’est-à-dire que je ne dois lui donner aucun scandale. — Mais il n’y a pas de limites déterminées où l’on .puisse renfermer ce soin que nous devons prendre de la satisfaction morale de nos semblables; et c’est pourquoi il n’y a là qu’une obligation large.
• Moralisches WohUeyn,
DOCTHinE DE LA VEHIU.
CE QUE c'est QU'im DEVOIE DE VEETD.
La vertu est la force de résolution que montre l’homme ’ dans l’accomplissement de son devoir. — Toute force n’est révélée que par les obstacles qu’elle ! peut surmonter. Or dans la vertu les obstacles vien- I nent des penchants de la nature, qui entrent en lutte avec la résolution morale; et, comme c’est l’homme lui-même qui oppose ces obstacles aux maximes de sa raison, la vertu est une contrainte exercée sur soimême ; mais elle n’est pas cela seulement (car autrement on pourrait chercher à vaincre un penchant de la nature par un autre) , c’est aussi une contrainte qu’on exerce sur soi d’après un principe de liberté intérieure, c’est-à-dire au moyen de la simple idée de son devoir, telle qu’elle résulte de la loi formelle du devoir.
Tous les devoirs renferment l’idée d’une contrainte * imposée par la loi ; mais la contrainte qu’impliquent les devoirs d'éthique ne peut être que l’effet d’une législation intérieure, tandis que celle qu’impliquent les devoirs de droit, peut être en outre l’objet .d’une législation extérieure. On retrouve donc dans les deux cas l’idée d’une contrainte , que cette contrainte soit exercée par soi-même ou par autrui. Or on peut appeler vertu la puissance morale que suppose la première, et acte de vertu l’action qui résulte d’une telle intention
• Die StUrke der Maxime des Menscheiij littéralement, la force des niaximcE de l’homme. — • Nothigung,
IMRÜLUCTION.
( du respect pour la loi ) , alors même que la loi exprime un devoir de droit. C’est en effet la doctrine de la vertu qui ordonne de tenir pour sacré le droit des hommes.
Ce qu’il y a de la vertu à faire n’est point pourtant par là mêrne un devoir de vertu proprement dit. Cela peut ne'concerner que la forme * des maximes, tandis que le devoir de vertu porte sur la matière de ces maximes, c’est-à-dire sur une fin, que l’on conçoit en même temps comme un devoir. — Mais, comme l’obligation imposée par l’éthique de se proposer des fins, qui peuvent être en assez grand nombre, n’est qu’une obligation large, puisqu’elle contient simplement une loi pour les maximes des actions, et que la fin est la matière (l’objet) de la volonté, il y a donc, suivant les différentes fins légitimes, plusieurs devoirs différents, que l’on appelle des devoirs de vertu {officia honestatis ) , par la raison qu’ils ne sont soumis à aucune contrainte extérieure, mais seulement à celle qu’on peut exercer librement sur soi-même, et qu’ils déterminent la fin qui est en même temps un devoir.
Considérée comme une conformité de la volonté avec chaque devoir fondée sur une ferme résolution , ia vertu est une, comme tout ce qui est formel. Mais, relativement à la fin des actions, qui est en même temps un devoir, c’est-à-dire à ce que j’on doit se proposer pour but (la matière de nos actions) , il peut y avoir plusieurs vertus; et, comme on appelle devoir de ver lu l’obligation d’agir suivant la maxime qui prescrit telle
* nas Formate.
DOCTRIKE DE LA VERTU
OU telle fin, il suit qu’il y a aussi plusieurs devoirs de vertu.
Voici le principe suprême de la doctrine de la vertu : • Agis suivant une maxime dont chacun puisse se proposer les fins suivant une loi générale. » — D’après ce principe, l’homme est une fin aussi bien pour lUi-même que pour les autres, et il ne sufTit pas qu’il ne lui soit pas permis de se servir de lui-même et des autres comme de simples moyens (car il pourrait alors se montrer indifférent à cet égard) , mais c’est en soi un devoir pour l’homme de se faire une fin de l’homme en général.
Ce principe de la doctrine de la vertu ne comporte point de preuve, en tant qu’impératif catégorique, mais une déduction tirée de la raison pure pratique. — Ce qui, dans les relations de l’homme avec luimême et avec les autres, peut être une fin est une fin pour la raison pure pratique; car elle est une faculté de concevoir des fins en généra! , et par conséquent elle ne saurait sans contradiction rester indifférente à leur égard, c’est-à-dire n’y prendre aucun intérêt, puisqu’ alors elle ne déterminerait pas les maximes des actions (lesquelles ont toujours un but) , et que par conséquent il n’y aurait point de raison pratique. Mais la raison pure ne peut prescrire à priori aucune fin sans la présenter en même temps comme un devoir, et c’est ce devoir qu’on appelle devoir de vertu.
’ Fin Vermvgen der Zweeke.
mTRODDCTIOK.
LE PBINCIPE 8UPBÉME DE LA DOCTBIKE DC DBOIT ÉTAIT AKALTTIQDE i CELUI DE LA DOCTBINE DE LA VBBTD EST 8TETHÉTIQDE.
Il est clair, d’après le principe de contradiction, que la contrainte extérieure , en tant qu’elle est une résistance opposée à la liberté extérieure, au nom des lois générales auxquelles cette liberté doit se soumettre pour être d’accord avec elle-même (en tant qu’elle est un obstacle opposé à l’obstacle même de la liberté), il est clair, dis-je, que cette contrainte peut très-bien se concilier avec des fins en général , et je n’ai pas besoin de sortir du concept de la liberté pour la concevoir, quelle que soit d’ailleurs la fin que chacun se propose. — ^Le principe suprême du droit est donc une proposition analytique.
Au contraire le principe de la doctrine de la vertu dépasse le concept de la liberté extérieure, et y joint en outre, suivant des lois générales, celui d’une fin, dont il fait un devoir. Ce principe est donc synthétique. — Sa possibilité est contenue dans sa déduction (§ IX).
L’extension du concept du devoir au delà de celui de la liberté extérieure, et de la limitation apportée à cette liberté par la seule forme qui lui permette de s’accorder entièrement avec elle-même, cette extension qui à la contrainte extérieure substitue la liberté intérieure, c’est-à-dire la faculté de se contraindre soimême, non pas au moyen d’autres penchants, mais au moyen de la raison pure pratique (laquelle repousse tous ces auxiliaires), cette extension consiste à' poser des fins, dont en général le droit fait abstraction, et
elle s’élève par là au-dessus du devoir de droit, — Dans l’impératif moral, lequel entraîne nécessairement la supposition de la liberté, la loi, le pouvoir de la remplir, et la volonté qui détermine tes maximes, sont tous les éléments qui constituent le concept du devoir de droit. Mais le concept du devoir de vertu contient en outre, avec celui d’une contrainte intérieure, celui aussi d’une fin , que nous ne nous proposons pas naturellement, mais que nous devons nous proposer, et qui par conséquent est contenue dans la raison pure pratique, dont la fin suprême et absolue (laquelle est elle-même un devoir) consiste en ce que la vertu est à elle- même sa propre fin et trouve sa récompense dans le mérite qu’elle donne aux hommes. Aussi la vertu, dans son idéal, brille-t-elle d’un si vif éclat qu’elle paraît, au regard des hommes, éclipser la sainteté même, laquelle est au-dessus de toute tentation (1). C’est là une illusion : comme nous n’avons pas de mesure pour apprécier le degré de notre force, ainsi que la grandeur des obstacles que nous avons pu surmonter (c’est-à-dire les penchants de notre nature), nous sommes conduits à prendre les conditions subjectives de l’estimation d’une grandeur pour les conditions objectives de la grandeur en soi. Mais, si on la compare aux yîn* humaines, qui toutes ont leurs obstacles à surmonter, il est vrai de dire que le prix de la vertu, en tant qu’elle est à elle-même sa propre fin, surpasse de beaucoup
(1) Si bien que l’on pourrait varier ainsi les deux vers si connus de Haller : ,
L'hotnine avpc ses défauts
Est supérieur i la foule des auRes privés de volonté.
INTRODUCTION
celui de toute Tutilité, de toutes les fins empiriques et de fous les avantages qu’elle peut avoir pour conséquence.
On peut très-bien dire que l’homme est obligé ù la vertu (considérée comme une force morale). Car, quoique, à parler absolument, on puisse et l’on doive supposer dans l’homme le pouvoir (facultas) de surmonter, par sa liberté, tous les penchants contraires de sa nature sensible, ce pouvoir, considéré comme me force [robur), est quelque chose que l’on acquiert nécessairement, en fortifiant le mobile moral (la représentation de la loi) par la contemplation (contemplaüone) de la dignité de cette loi purement rationnelle qui réside en nous, en même temps que par V exercice {exerciüo).
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DKTOIRS LNJËRIEUBS DE VERTU.