DIVISION
La division la plus générale de nos devoirs envers autrui est celle qui les partage en devoirs ayant pour caractère d’obliger ceux envers qui on les remplit, et devoirs dont la pratique n’a pas pour conséquence de créer une obligation dans autrui.— La première espèce de devoirs est (relativement à autrui) mérUoire *; la seconde est obligatoire — L'amour et le respect sont les sentiments qui accompagnent la pratique de ces
‘ rerdiemtUche. — • Schuidige.
DOCTHINE UE LA VEKTU.
devoirs. Ils peuvent être -considérés et exister chacun séparément. (Ainsi on peut aimer son prochain, quand même celui-ci mériterait peu de respect; de même on doit respecter tout homme, quand même on le jugerait à peine digne d’amour.) Mais en principe, suivant la loi, ils sont toujours unis en un devoir, de telle sorte seulement que c’est tantôt celui-ci et tantôt celui-là qui constitue le principe auquel l’autre se joint accessoirement. — Ainsi nous nous reconnaissons obligés d’être bienfaisants à l’égard d’un pauvre; mais, comme le bien que je lui fais dépend de ma générosité, et qu’il y a là quelque chose d’humiliant pour lui, c’est un devoir d’épargner cette humiliation à celui à qui l’on donne, en présentant le bienfait soit comme une simple dette, soit comme un faible service d’amitié, et d’éviter ainsi de porter atteinte au respect qu’il a pour lui -même.
Quand il s’agit des lois du devoir (non des lois physiques), et que nous les considérons dans les rapports extérieurs des hommes entre eux, nous nous plaçons par la pensée dans un monde moral (intelligible), où, suivant une loi analogue à celle du monde physique, l’assemblage des êtres raisonnables (sur la terre) se fait par attraction et répulsion. Grâce au principe de V amour mutuel*, ils sont portés à se rapprocher continuellement, et grâce à celui du respect, qu’ils se doivent réciproquement, à se tenir à
‘ Wechselliebe.
UEVOIHS ENVERS LES AUTRES HOMMES. lÜ
distance les uns des autres; et, si l’une de ces deux grandes forces morales venait à manquer, alors (si je puis me servir ici des paroles de Haller en les appliquant à mon objet) « le néant (de l’immoralité) engloutirait dans son gouffre tout le règne des êtres (moraux;, comme une goutte d’eau. »
Mais l’omour ne doit pas être considéré ici comme un sentiment (au point de vue esthétique), c’est-à-dire comme un plaisir que nous trouvons dans la perfection des autres hommes, comme amour du plaisir * de les voir heureux *, car on ne peut être obligé par autrui à avoir des sentiments ; il y faut voir une maxime de bienveillance (un principe pratique), ayant pour effet la bienfaisance.
Il en est de même du respect que nous devons témoigner aux autres ; il ne s’agit pas en effet ici simplement de ce sentiment qui résulte de la comparaison de notre propre valeur avec celle d’autrui (comme celui qu’éprouve, par pure habitude, un enfant pour ses parents, un élève pour son maître, un inférieur en général pour son supérieur), mais d’une maorime qui consiste à restreindre notre estime de nous-mêmes au moyen de la dignité de l’humanité dans une autre personne, et par conséquent on doit entendre ici le respect dans le sens pratique (observantia aliis præstanda).
En outre le devoir du libre respect envers autrui.
' Liebe des Wohlgefalkns.— • J’ajoute ces mots pour plus de clartd,
122 OOCTRINE UK L.( VEKTlî.
n’étant proprement qu’un devoir négatif (celui de ne pas s’élever au-dessus des autres), et étant ainsi analogue au devoir de droit, qui défend de porter atteinte au bien d’autrui, peut être regardé comme un devoir strict , quoique , comme devoir de vertu , il se lie au devoir d’amour, et que celui-ci doive être considéré comme un devoir large.
Le devoir d’aimer son prochain peut donc encore se formuler ainsi : le devoir de faire siennes les fins d’autrui (pourvu qu’elles ne soient pas immorales); et le devoir de respecter son prochain est contenu dans 1a maxime qui me défend de rabaisser aucun autre homme au rang de pur moyen pour mes propres fins, et d’exiger d’un autre qu’il s’abdique lui-même jusqu’à se faire mon esclave.
En pratiquant envers quelqu’un le premier de ces devoirs, je l’oblige, je mérite de lui ; en pratiquant le second, je m’oblige simplement moi-même, et me borne à ne rien ôter à la valeur qu’un autre a le droit de placer en lui-même, en tant qu’homme.
DD DEVOIE dUmODB EH EAEnCDUEE.
L’amour de l’humanité (la philanthropie), étant considéré ici comme une maxime pratique, et non par conséquent comme l’amour du plaisir de voir les autres heureux, doit consister dans une bienveillance active, et par conséquent regarde les maximes des actions. — Celui qui prend plaisir au bonheur (salm) des hommes , en les considérant simplement comme tels , qui est
DEVOIRS ENVERS LES AUTRES UÜHllES. 153
heureux quand les autres le sont , est dans le sens général du mot un philanthrope. Celui qui n’est content que quand tout va mal pour les autres , est un misanthrope* (dans le sens pratique). Celui qui est indifférent à tout ce qui peut arriver à autrui, pourvu que tout aille bien pour lui-même, est un éydiste (solipsista ). — Mais celui qui fuit les hommes parce qu’il ne peut trouver aucun plaisir dans leur société , quoiqu’il leur veuille du bien à tous , celui-là est un anlhropophobe ^ (un misanthrope dans le sens esthétique), et son éloignement pour les hommes mérite le nom d’anthropophobie.
La maxime de la bienveillance (la philanthropie pratique) est le devoir de chacun de nous à l’égard des autres , que nous les trouvions ou non dignes d’amour ; l’éthique nous l’impose au nom de cette loi de la perfection : Aime ton prochain comme toi-même. — En effet, tout rapport moralement pratique entre les hommes est un rapport conçu par la raison pure, c’est-à-dire un rapport d’actions libres se réglant sur des maximes qui ont le caractère d’une législation universelle, et qui, par conséquent, ne peuvent dériver de l’amour de soi {ex sotipsismo prodeuntes). Je veux que chacun me témoigne de la bienveillance (benevolentiam); je dois donc être bienveillant à l’égard de chacun. Mais, comme sans moi tous les autres ne sont
• Uenschenfeind. — * Xenschemeheu.
lü DOCIKINE UE l.A VERTl.
pas tous les hommes, et que, par conséquent, la maxime n’aurait pas le caractère universel d’une loi , sans laquelle pourtant il ne saurait y avoir d’obligation , la loi du devoir de la bienveillance me comprendra moi-même comme objet de cette bienveillance prescrite par la raison pratique. Cela ne veut pas dire que je sois obligé par là do m’aimer moi-même (car cela arrive inévitablement sans cela, et par conséquent il n’y a aucune obligation à cet égard) ; seulement la raison législative , qui , dans l’idée qu’elle se fait de l’humanité en général , renferme toute l’espèce (moi-même par conséquent), me comprend aussi , en tant qu’elle dicte des lois universelles , dans le devoir de la bienveillance réciproque , qui se fonde sur le principe de l’égalité existant entre tous les autres et moi. Elle me permet donc de me vouloir du bien à moi -même , mais à la condition d’en vouloir à tous les autres; car c’est à cette seule condition que ma maxime (de la bienveillance) pourra revêtir la forme d’une loi universelle, ce qui est le caractère de toute loi du devoir.
La bienveillance, considérée dans la philanthropie générale , est la plus grande quant à \' étendue, mais la plus petite quant au degré; et, lorsque je dis que je prends part au bien de tel ou tel homme uniquement en vertu de la philanthropie générale , l’intérêt que je prends ici est le plus petit qui puisse être. Tout ce que je puis dire, c’est que je ne suis pas indifférent à son égard.
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Mais l’un me touche de plus près que l’autre , et celui qui me touche de plus près en fait de bienveillance, c’est moi-même. Or comment cela s’accorde-til avec la formule : Aime ton prochain i^ton semblable) comme toi-même? Si l’un me touche de plus près que l’autre (dans le devoir de la bienveillance), je suis donc obligé à une plus grande bienveillance envers l’un qu’envers l’autre; et, comme je suis continuellement plus près de moi-même (même au point de vue du devoir) que tout autre , je ne puis dire , à ce qu’il semble, sans me contredire , que je dois aimer chaque homme comme moi - même ; car la mesure de l’amour de soi ne laisserait aucune différence dans le degré. — On voit tout de suite qu’il ne s’agit pas ici seulement de cette bienveillance qui se borne au désir de voir les autres heureux et qui n’est proprement que la satisfaction que nous cause le bonheur d’autrui, sans même que nous ayons besoin d’y contribuer (chacun pour soi. Dieu pour tous), mais de cette bienveillance active et pratique, qui consiste à se proposer pour but le bonheur d’autrui (ce qu’on appelle la bienfaisance). En effet, dans le désir, je puis vouloir également du bien à tous; mais dans l’action, sans violer l’universalité de la majcime , le degré peut être fort différent , suivant la différence des personnes aimées (dont l’une me touche de plus près que l’autre).
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