LÀ STMVÀTHIE EST EN GÉNÉRAL UN DEVOIR
La sympathie pour la joie ou la peine d’autrui^ {sijmpalliin tnoralis) est à la vérité le sentiment sensible d’un plaisir ou d’une peine (pouvant justement être appelé esthétique) qui s’attache à l’état de satisfaction ou d’atïliction d’autrui , et dont la nature nous a déjà rendus susceptibles. Mais c’est encore un devoir particulier, quoique simplement conditionnel, de se servir de cette sympathie comme d’un moyen en faveur de la bienveillance active que prescrit la raison, et c’est ce devoir que l’on désigne .sous le nom â' liumanûr (humaniias) : on ne considère pas seulement ici l’homme comme un être raisonnable, mais aussi comme un animal doué de raison. Or l’humanité peut être placée dans le pouvoir et la volonté de se communiquer les uns aux autres ses sentiments fjiumanitas practica), ou dans la capacité que nous avons d’éprouver en commun le sentiment du plaisir ou de la peine, que nous donne la nature même {Immanitas æsthelica). La première est libre (communia sentiendi libéra), et elle se fonde sur la raison pratique ; la seconde est nécessaire (communia sentiendi necessaria), et elle se communique (comme la chaleur ou les maladies contagieuses), c’est-à-dire qu’elle se répand naturellement panni les hommes
' MUfretuie und ilitlfid.
134 DOCTRINE DE LA VERTO
qui vivent les uns à côté des autres. La première seule est obligatoire.
Les stoïciens se faisaient une sublime idée du sage, quand ils lui faisaient dire : Je me souhaite un ami, non pour en être moi-méme secouru dans la pauvreté, dans la maladie, dans la captivité, etc., mais pour pouvoir lui venir en aide et sauver un homme. Et pourtant ce môme sage se disait à lui-même, quand il ne pouvait sauver son ami : Qu’est-ce que cela me fait? C’est-cVdire qu’il rejetait la compassion. ''
En effet, si un autre souffre et que je me laisse (au moyen de l’imagination) gagner par sa douleur, que pourtant je ne puis soulager, nous sommes alors deux à en souffrir, quoique (dans la nature) le mal n’atteigne véritablement qu’une personne. Or ce ne peut être un devoir d’augmenter le mal dans le monde, et par conséquent de faire le bien par compassion *. ly’ espèce de bienfait offensant qu’on appelle \a.piiié^, et qui exprime une bienveillance pour des êtres indignes, est encore une chose dont les hommes devraient s’abstenir les uns à l’égard des autres; car qui peut se flatter d’être lui-même digne du bonheur?
Mais, quoique ce ne soit pas un devoir en soi de partager la douleur ou la joie d’autrui, c’en est un de prendre une part active * à son sort, et ainsi en définitive c’est au moins un devoir indirect de cultiver en
* Milleidenschaft. — * Aits Mitlcid, — s Barmhenigkeit.
♦ Thatige Theilnehmung.
DEVOIRS ENVERS LES AUTRES HOHMBS
nous les Sentiments sympathiques (esthétiques) de notre nature, et de nous en servir comme d’autant de moyens qui nous aident à. prendre part au sort des autres, en vertu des principes moraux et du sentiment qui y correspond. — Ainsi c’est un devoir de ne pas éviter, mais de rechercher au contraire les lieux où se trouvent des pauvres, auxquels manque le plus strict nécessaire; . de ne pas fuir les hôpitaux, ou les prisons, etc. , afin de se soustraire à la compassion dont on ne pourrait se défendre ; car c’est là un mobile que la nature a mis en nous pour faire ce que la considération du devoir ne ferait pas par elle seule.
Questions casuistiques.
Ne vaudrait-il pas mieux pour le bien du monde en général que toute la moralité des hommes fut réduite aux devoirs de droit, — pourvu toutefois qu’ils fussent observés avec la plus grande conscience, — et que la bienveillance fût reléguée parmi les choses indifférentes’? Il n’est pas si aisé de voir quelles conséquences cela aürait sur le bonheur des hommes. Mais le monde serait au moins privé d’un grand ornement moral, s’il n’y avait plus de philanthropie; celle-ci est en soi, indépendamment même des avantages (du bonheur) qu’elle procure , indispensable pour en faire un bel ensemble moral et lui donner toute sa perfection.
La reconnaissance n’est pas proprement l’amour de l’obligé à l’égard du bienfaiteur, mais le respect *, En
* Vnter die Àdiaphora. — * Achtunq.
DOCTRINE UE LA ^■ERTL■
effet, l’amour général du prochain peut et doit avoir pour fondement l’égalité des devoirs ; mais la reconnaissance place l’obligé un degré au-dessous de son bienfaiteur. Ne serait- ce pas l’orgueil de ne souffrir personne au-dessus de soi , ou le déplaisir de ne pouvoir traiter tout le monde sur le pied de la plus parfaite égalité, cpii rendrait l’ingratitude si fréquente?
DES VICES DE LA MISANTHROPIE, coNT&AiiiES {contrarie oppositis)
A0X VBETÜ8 DB LA PHILANTHBOPIB.
Ces vices forment la détestable famille de l'envie, de l'ingratitude et de la joie du malheur d'autrui *. — Mais la haine n’est point ici ouverte et violente : elle est secrète et voilée ; ce qui à l’oubli du devoir envers son prochain ajoute encore la bassesse, et constitue en même temps une violation du devoir envers soi-même.
a. Venvie {livor), si l’on entend par là le penchant à voir avec chagrin le bien qui arrive aux autres, alors même qu’on n’en éprouve soi-même aucun préjudice, penchant qui, quand il se traduit en action (quand il nous pousse à diminuer ce bien), est l'envie qualifiée *, mais qui autrement n’est que de la. jalousie * (invidentia), c’est là un sentiment qui n’est qu’indirectement mauvais. C’est le déplaisir que nous éprouvons à voir notre propre bien mis dans l’ombre par le bien
' Schadenfreude. — * Qualificirler Heid. — > Miss^unsl.
DEVOIRS ENVERS LES AUTRES HOMMES
d’autrui, parce que nous ne savons pas estimer notre bien d’après sa valeur intrinsèque, mais seulement d’après la comparaison que nous en faisons avec celui d’autrui, et que c’est ainsi seulement que nous pouvons nous en rendre sensible l’estimation. — C’est pourquoi l’on dit aussi en parlant de l’union et du bonheur d’un ménage ou d’une famille, etc. , que c’est chose digne d’envie, comme s’il était permis dans certains cas de porter envie à quelqu’un. Les premiers mouvements de l’envie sont donc dans la nature de l’homme, et c’est seulement l’exagération de ce sentiment qui en fait un vice hideux. Cette passion chagrine, qui consiste à se tourmenter soi-même, et qui tend (du moins en espérance) à la ruine du bonheur des autres, est contraire au devoir de l’homme envers soi-même aussi bien qu’à son devoir envers ses semblables.
6. L'ingratitude à l’égard d’un bienfaiteur, qui, lorsqu’elle va jusqu’à la haine , est de Vingraiilude qualifiée, mais autrement n’est qu’un manque de reconnaissance *, ce vice est, il est vrai, au jugement de chacun, extrêmement détestable; mais l’homme a si mauvaise réputation sous ce rapport, qu’il ne paraît pas invraisemblable que l’on puisse se faire un ennemi de celui dont on est le bienfaiteur. — L’origine ^ de ce vice est dans une fausse interprétation de ce devoir envers soi-même, qui consiste à se passer de la bienfaisance des autres et à ne point la provoquer, afin de ne pas contracter d’obligation envers eux, et à aimer mieux souffrir seul les incommodités de la vie, que
• Unerkenntlichkeit. — • Der Grund der Moglichkeil.
DOCTRINE DE LA VERTl'.
d’en faire porter le poids aux autres et de devenir ainsi leur obligé : on craint de tomber par là au rang inférieur du protégé vis-à-vis de son protecteur, ce qui est contraire au vrai respect de soi-même (à la fierté que doit inspirer la dignité de l’humanité dans sa propre personne). Aussi nous montrons-nous volontiers reconnaissants envers ceux qui ont dû inéviiablement nous prévenir par leurs bienfaits (envers nos ancêtres ou nos parents), tandis que nous sommes avares de reconnaissance à l’égard de nos contemporains, et que même, pour effacer ce rapport d’inégalité, nous leur témoignons tout le contraire. — Mais nous tombons alors dans un vice qui révolte l’humanité, non-seulement à cause du préjudice qu’un pareil exemple doit en général porter aux hommes en les détournant désormais de toute bienfaisance (car ils peuvent encore, guidés par un sentiment purement moral, attacher à leur bienfaisance une valeur intrinsèque d’autant plus grande qu’ils en sont moins récompensés), mais parce que l’amour des hommes est ici comme anéanti et que le défaut d’amour dégénère en haine de qui nous aime.
c. La. joie du malheur d'autrui, qui est précisément l’opposé de la sympathie, n’est pas non plus étrangère à la nature humaine; mais, lorsqu’elle va jusqu’à aider à faire le mal, elle fait de la misanthropie un vice qualifié * et la montre dans toute sa laideur. Il est sans doute dans la nature, ou conforme aux lois de l’imagination, que, par l’effet du contraste, nous sentions plus fortement notre bien-être ou même notre bonne
‘ QuaUfieirte Schadenfreude.
DEVOIRS ENVERS LES AL'TRES HOMMES. I.'j9
Conduite, lorsque le malheur des autres ou leur conduite scandaleuse, leur folie, vient faire ressortir notre propre état. Mais se r(^joiiir directement de l’existence de ces énormités qui troublent l’ordre universel', et par conséquent aller jusqu’à, souhaiter des événements de ce genre, c’est le fait d’une secrète haine des hommes et tout l’opposé de l’amour du prochain, que notre devoir nous oblige de cultiver, — L'arrogance * qu’inspire une prospérité constante et la présomption ® que fait naître la bonne conduite (quand elle n’est en définitive autre chose que le bonheur d’avoir toujours échappé jusque-là à la séduction des vices publics), ces deu.^ sentiments, dont l’homme vaniteux se fait un théiite, produisent cette joie maligne, directement contraire au devoir qui se fonde sur le principe de la sympathie et qu’exprime si bien dans Térence la maxime de l’honnête Chrémès : « Je suis homme; rien d'humain ne m’est étranger. »
De cette joie maligne, la plus douce est le désir de ta vengeance; celui-ci semble d’ailleurs se fonder sur un droit essentiel et même obéir à une obligation à l’amour du droit en se proposant pour but le mal d’autrui, indépendamment de tout avantage personnel.
Toute action qui btes.se le droit d’un homme mérite un châtiment ; et ce châtiment venge le crime dans la personne du coupable (il ne répare pas seulement le préjudice causé). Or ce châtiment n’est pas un acte de l’autorité privée de l’ofl’ensé, mais d’un tribunal distinct de lui, qui assure leur effet aux lois d’un pou-
* Dos allgemeine Weltbeste, — • Vebermutlu — • Eigendünkeî.
14 () DOCTRINK DE LA VERTU
voir souverain \ auquel tous sont soumis; et, si (comme l’exige l’éthique) nous considérons les hommes dans un état juridique, mais se réglant d'après les seules lois de la raison (et non d’après des lois civiles), nul n’a le droit d’infliger des châtiments et de venger les offenses, si ce n’est 1e suprême législateur moral (Dieu), qui seul peut dire : « La vengeance m’appartient ; je vengerai. » C’est donc un devoir de vertu, nonseulement de ne pas répondre par la haine à l’inimitié des autres, dans un pur esprit de vengeance, mais même de ne pas prier le juge du monde de nous venger ; car chacun de nous a de son côté commis assez de fautes pour avoir lui-même grand besoin de pardon; et surtout le châtiment ne doit jamais être, en quoi que ce soit, dicté par la haine. — Le pardon * (placabilitas) est donc un devoir de l’homme ; mais il ne faut pas le confondre avec cette lâche disposition à supporter les offenses® (ignava injuriarum patientia), c’est-à dire avec cet abandon des moyens rigoureux (rigomsa) d’en prévenir le retour; car ce serait jeter ses droits aux pieds des autres, et manquer h ce que l’homme se doit à lui-même.
REMARQUE.'
Tous les vices, qui rendraient la nature humaine odieuse si on les considérait (en tant que vices qualifiés), comme des principes , ne sont pas humains * au point de vue objectif, mais ils le sont au point de vue subjectif, c’est-à-dire au point de vue de notre nature, telle que nous la montre
I Eines Oberen lleber aile. — • VersShnlichkeit. — » Schlaffe DtUdsamkeü der Beleidigungen. — ‘ Sind inhutnan.
DEVOIRS ENVERS LES Al’TRES HOMMES.
l’expérience. Si donc, pour exprimer toute l’horreur qu’ils inspirent, on peut appeler certains d’entre eux des vices diaboliques, de même que l’on pourrait nommer leurs contraires des vertus angéliques, ces deux expressions ne désignent que des idées d’un maximum que nous concevons comme une mesure propre à nous guider dans l’appréciation du degré de notre moralité , en nous montrant notre place dans le ciel ou dans Venfer, au lieu de faire de l’homme une sorte d’être intermédiaire qui n’habite ni l’un ni l’autre de ces lieux. 11 q’est pas ici nécessaire de décider si Haller n’a pas mieux rencontré en faisant de l’homme « un intermédiaire équivoque entre l’ange et la bête. » Mais le fait de partager en deux * un assemblage de choses hétérogènes ne conduit à aucune idée déterminée, et rien, dans l’ordre des êtres dont la dilTérence spécifique nous est inconnue, ne peut nous conduire à une idée de ce genre. La première opposition (des vertus angéliques et des vices diaboliques) est une exagération. La seconde, quoiqu’ii soit malheureusement trop vrai que les hommes tombent dans des vices brutaux , ne nous autorise pourtant pas à leur attribuer sur ce point des dispositions inhérentes à leur espèce , pas plus que la forme rabougrie de certains arbres dans une forêt n’est pour nous une raison d’en faire une espèce particulière de végétaux.
UDXiÉHe sEcnoü.
DES DEVOIES DE VERTU EMVERS LES AUTRES BOmiES , CONCERNANT
LE respect qui leur est du.
Modérer ses prétentions en général, c’est-à-dire restreindre volontairement son amour de soi-même, en tenant compte aussi de l’amour de soi chez les autres, c’est ce qu’on appelle la modesûe. L’absence de celle
' Dos Halbiren.
modération, ou ie défaut de modestie est , dans la prétention d’être aimé des autres , V amour-propre ' {pliilaulia), et dans celle d’en être estimé , la présomption^ {arroganüa). Le respect que je porte à autrui ou qu’il peut exiger de moi (observantia aliis præsiamla) consiste i\ reconnaître la dignité des autres hommes, c’està-dire une valeur qui n’a pas de prix, pas d’équivalent contre lequel on puisse échanger l’objet de l’estimation (œstimii). — Le mépris au contraire consiste à regarder une chose comme n’ayant pas de valeur.
Tout homme a le droit de prétendre au respect de ses semblables, et réciproquement il est obligé lui^nême au re.«pect à l’égard de chacun d’eux.
L’humanité est par elle-même une dignité: l’homme ne peut être traité par l’homme (soit par un autre, soit par lui-même) comme un simple moyen, mais il doit toujours être traité comme étant aussi une fin ; c’est précisément en cela que consiste sa dignité (la personnalité), et c’est par là qu’il s’élève au-dessus de tous les autres êtres du monde qui ne sont pas des hommes et peuvent lui servir d’instruments, c’est-à-dire audessus de toutes les choses. Tout de même donc qu’il ne peut s’aliéner lui-même pour aucun prix (ce qui serait contraire au devoir du respect de soi-même), de même il ne peut agir contrairement au respect que les autres se doivent aussi nécessairement comme
* Eigenliebe. — • Eigendünkel.
DEVOIRS ENVERS LES ADTRSS HOUMES. Ii3
hommes, c’est-à-dire qu’il est obligé de reconnaître pratiquement la dignité de l’humanité dans tout autre homme, et que par conséquent c’est pour lui un devoir de montrer du respect à chacun de ses semblables.
Mépriser {contemneré) les autres, c’est-à-dire leur refuser le respect que l’on doit à l’homme en général, est dans tous les cas contraire au devoir; car ce sont des hommes. Leur accorder intérieurement peud'esiime* (dcspicatui liabere) en les comparant avec d’autres, est parfois, il est vrai, chose inévitable ; mais le témoignage extérieur de ce défaut d’estime est une offense. — Ce qui est dangereux n'esl point un objet de mépris, et ce n'est pas en ce sens que l’homme vicieux est méprisable : que si je me sens assez fort contre ses attaques pour dire que je le méprise, cela signifie tout simplement que je n’ai aucun danger à craindre de sa part, alors même que je ne songerais point à me défendre contre lui , parce qu’il se montre lui-même dans toute sa bassesse. Mais il n’en reste pas moins que je ne puis refuser tout respect à l’homme vicieux lui-même, comme homme ; car, en cette qualité du moins, il n’en peut être privé, quoiqu’il s’en rende indigne par sa conduite. Aussi faut-il rejeter ces peines infamantes qui dégradent l’humanité même (comme d’écarteler un criminel, de le livrer aux chiens, de lui couper le nez et les oreilles), et qui non-seulement, à cause de
• GtrinçsthiUten.
Ul
1H)0TRINE nE I.A VERTU.
celle dégradalion, sont plus douloureuses pour le patient (qui prétend encore au respect des autres, comme chacun doit le faire) que la perte de ses biens ou de sa vie, mais encore font rougir le spectateur d’appartenir à une espèce qu’on puisse traiter de la sorte.
REHARQUE.
Là est le fondement du devoir de respecter les hommes même dans l'usage logique de leur raison. Ainsi on ne flétrira pas leurs erreurs sous le nom d’absurdités, de jugements ineptes, etc., maison supposera plutôt qu'il doit y avoir dans leurs opinions quelque chose de vrai , et on l’y cherchera ; en même temps aussi on s’appliquera à découvrir l’apparence qui les trompe (le principe subjectif des raisons déterminantes de leurs jugements, qu’ils prennent par mégarde pour quelque chose d’objectif), et, en expliquant ainsi la possibilité de leurs erreurs , on saura garder encore un certain respect pour leur intelligence. Si au contraire on refuse toute intelligence à son adversaire , en traitant ses jugements d’absurdes ou d’ineptes, comment veut-on lui faire comprendre qu’il s’est trompé î— Il en est de même des reproches à l’endroit du vice : il ne faut pas les pousser jusqu’à mépriser absolument l’homme vicieux et à lui refuser toute valeur morale ; car, dans cette hypothèse , il ne saurait donc plus jamais devenir meilleur, ce qui ne s'accorde point avec l’idée de ï'homme, lequel, à ce titre (comme être moral) , ne peut jamais perdre toutes ses dispositions pour le bien.
Le respect de la loi, lequel considéré subjectivement s’appelle sentiment moral, se confond avec la conscience du devoir. C’est pour cela que le témoignage du respect que l’homine se doit, en tant qu’être moral
DEVOIRS ENVERS LES AUTRES UOHKES. 445
(estimant son devoir) , est lui-même un devoir que les autres ont envers lui, et un droit auquel il ne peut renoncer, — De là l'amour de l'honneur*, qui, se manifestant dans la conduite extérieure, devient l'honnêteté* {honeslas extema), et dont le mépris s’appelle scandale. En effet, l’exemple de ce mépris peut produire des imitateurs, et il est souverainement contraire au devoir de donner un pareil exemple. Mais prendre scandale d’une chose qui n’est insolite que parce qu’elle s’écarte de l’opinion vulgaire (paradoxon), mais qui en soi est bonne, c’est une erreur (qui consiste à tenir pour illégitime tout ce qui n’est pas usité) , c’est une faute dangereuse et funeste pour la vertu. — En effet, le respect qu’on doit aux autres hommes qui nous donnent un exemple ne peut pas aller jusqu’à une aveugle imitation (car on élèverait ainsi l’usage [mos] à la dignité de loi) ; et ce genre de tyrannie de la coutume populaire serait contraire au devoir de l’homme envers lui-même.
L’omission des simples devoirs d’amour est un manque de vertu ^ (peccatum). Mais celle du devoir concernant le respect dû à chaque homme en général, est un vice {vitium). En effet, par la première on n’offense personne ; mais par la seconde on porte atteinte à une légitime prétention de l'homme. — La première transgression est l’opposé de la vertu {contrarie oppositum virlutis); mais ce qui, loin d’ajouter quelque chose
* ^hrliebe. — • Ehrbarkeit. — • Vntugend.
Uti DOCTaiNB DB LA VERTU.
à la moralité , lui enlève même la valeur que sans cela le sujet pourrait revendiquer, est un vice.
C’est pourquoi les devoirs envers le prochain concernant le respect qui lui est dû ont une expression négative, c’est-à-dire qu’on ne désigne ces devoirs de vertu que sous une forme indirecte (par la défense du contraire).
ORS VICES OUI POBTfiNT ATTEraïK Aü MVOttl bO BESPECt esters LES AUTRES HOXHBS.
CEB VICES BOUT : k, L’oiGCElLi B, LA REDIBAHCE ; C, LA RAILLERIE.
t’oRavtiL.
L'orgueil * {superbia, ou, comme ce mol l’exprime, le penchant à s’élever toujours au-dessus des autres) est une espèce d'ambition * {ambilio), par laquelle nous demandons aux autres hommes de faire peu de cas d eux-mêmes en comparaison de nous ; et par conséquent c’est un vice contraire au respect auquel tout homme a le droit de prétendre.
11 diffère de la ferlé ’ (aniinus elaïus), qui est une sorte d'amour de l'honneur *, ou le soin de ne rien céder de sa dignité d’homme dans la comparaison avec les autres (aussi a-t-on coutume de la caractériser par l’épithète de noble) ; car il exige des autres un respect que pourtant il leur refuse. — Mais cette
* Hochmuth. — » Ehrbegierde. — • StoU, — ‘ Ehrliebe.
DEVOIRS IHVIHS LES AUTRES HOMMES
fierté elle-même devient une faute et une offense, lorsqu’elle ne fait aussi qu’exiger des autres qu’ils s’occupent de notre importance.
L’orgueil, qui est comme la passion de l’ambitieux voulant voir marcher derrière lui des gens qu’il se croit permis de traiter avec dédain, est injuste et contraire au respect dû aux hommes en général. C’est une folie * , c’est-à-dire une frivole dépense de moyens pour une chose qui sous un certain rapport ne mérite pas d’être regardée comme une fin. C’est même une sottise^, c’està-dire une absurdité choquante, consistant à se servir \ de moyens qui doivent produire chez les autres juste- | ment tout le contraire de ce qu’on se propose; car plus l’orgueilleux se montre emprc.ssé d’obtenir le respect des autres, et plus chacun le lui refuse. Tout cela est évident de soi. Mais on n’a pas assez remarqué que l’orgueilleux a toujours au fond une âme basse. Car il n’exigerait pas que les autres fissent peu de cas d’euxmêmes, en se mesurant à lui, s’il ne se jugeait ca- I pable, dans le cas où la fortune lui serait contraire, I de ramper à son tour et de renoncer à tout respect de / la part d’autrui. ^
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