CONSOLATION
douloureux. Quoique de tous les maux la mort soit celui qui l'effraye le plus, il semble pourtant ne pas prendre garde aux exemples que lui en offrent ses concitoyens, à moins que des relations plus étroites n’éveillent particulièrement son attention. Dans les temps où une guerre furieuse ouvre les portes du noir abîme, d’où s’échappent toutes les calamités pour fondre sur l’espèce humaine, on voit quelle froide indifférence inspire à ceux mêmes qui en sont menacés l’aspect habituel de la misère et de la mort ; c’est à ce point qu’il font peu attention au malheur de leurs frères. Mais, quand, dans le calme et la paix de la vie civile, ceux qui nous touchent de près ou que nous aimons, et qui, ayant devant eux autant ou plus d’espérances que nous-mêmes, poursuivaient leur desseins et leurs plans avec une égale ardeur, quand, dis-je, ces personnes, frappées par le décret de celui qui est le maître tout-puis.sant de toutes choses, sont emportées au milieu du cours de leurs efforts, quand la mort s’approche, dans un solennel silence, du lit de souffrance du malade, quand ce géant, devant qui tremble la nature, s’avance d’un pas lent pour l’envelopper dans ses bras de fer, alors il faut bien que la sensibilité se réveille chez ceux qui cherchent à l’endormir au sein des distractions. Une émotion douloureuse fait sortir du fond de notre cœur ce que la foule des Romains accueillit autrefois avec tant d’applaudissements, parce que cela répond à un sentiment universel : Je suis homme , et rien de ce qui est humain ne m’est étranger. Un ami ou un parent se dit à luimême : je me vois engagé dans le tumulte des affaires et dans l’embarras des devoirs de la vie, et mon ami se trouvait aussi il y a peu de temps dans le même cas ; je jouis de la vie tranquillement et sans souci, mais qui sait combien cela durera? Je me divertis avec mes amis et je cherche parmi eux celui que j’avais l’habitude d’y voù’,
Hais l’éternité , d’un bras vigoureux ,
Le retient dans le lieu sombre ,
Qui ne laisse rien échapper.
Halleh.
Telles sont les graves pensées qu’éveille en moi , madame , la mort prématurée de monsieur votre digne fils, que vous pleurez si justement. Je sens cette perte, comme un de ses
K CNE MÈRE.
anciens maîtres, avec une profonde douleur, quoique je puisse sans doute difficilement exprimer la grandeur de l’affliction de ceux qui étaient unis par des liens plus étroits avec ce jeune homme plein d’espérances. Vous me permettrez, madame, d’ajouter à ces quelques lignes, par lesquelles je voudrais pouvoir exprimer 1 estime que j’avais pour ce jeune homme, mon ancien élève, quelques pensées qui se présentent à moi dans l’état actuel de mon esprit.
Tout homme se fait à lui-méme le plan de sa destinée dans ce monde. Les talents qu’il veut acquérir, l’honneur et l’aisance qu’il se promet pour l’avenir, le bonheur durable qu’il espère trouver dans la vie conjugale, et une longue suite de plaisirs et d’entreprises, voilà les images de la lanterne magique que sa riche et vive imagination fait passer devant lui ; la mort, qui termine ce jeu d’ombres, ne se montre à lui que dans un obscur éloignement, et elle est éclipsée et rendue méconnaissable par la lumière qui se répand sur les endroits plus agréables. Pendant ce rêve, notre véritable destin nous conduit par un tout autre chemin. Le sort qui nous tombe réellement en partage ressemble rarement à celui que nous nous promettions; à chaque pas que nous faisons, nous nous trouvons déçus dans notre attente. Cependant notre imagination n’en poursuit pas moins son œuvre, et ne se lasse pas de former de nouveaux projets, jusqu’à ce que la mort, qui semble toujours être éloignée, mette tout à coup fin à tout le jeu. Lorsque, de ce monde fantastique qu’il se crée à lui-même par son imagination et où il habite si volontiers, l’homme est ramené par son intelligence dans celui où la Providence l’a réellement placé, il est déconcerté par l’étonnante contradiction qu’il y rencontre et qui renverse complètement ses plans, en lui proposant une énigme indéchiffrable. Les mérites naissants d’une jeunesse pleine d’espérances se flétrissent souvent prématurément sous le poids de dures maladies, et une mort inopportune renverse tous les projets et toutes les espérances qu’on y avait fondés. L'homme qui a reçu en partage de l’habileté, du mérite, de la richesse n’est pas toujours celui auquel la Providence a accordé la plus large part des biens de la vie, et elle ne lui permet pas toujours de jouir du fruit de tous ces avantages. Les amitiés les plus tendres, les unions qui promettent le plus de bonheur, sont souvent brisées
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impitoyablement par une mort prématurée, tandis que la pauvreté et la misère déroulent ordinairement un long fil sur le fuseau des parques, et que beaucoup semblent ne vivre si longtemps que pour leur propre tourment ou pour celui des autres. Dans cette contradiction apparente le souverain maître dispense pourtant à chacun son lot d’une main sage. Il enveloppe d’une impénétrable obscurité la fin de notre destination dans ce monde ; il met notre activité en jeu au moyen de nos penchants j il nous console par l’espérance ; et, par l’heureuse ignorance où il nous laisse sur l’avenir, il nous rend tout aussi empressés à méditer des desseins et des projets, quand ils doivent avoir bientôt un terme, que quand nous sommes encore au début;
Que chacun parcoure le cercle que le ciel lui a destiné.
Pope.
Entre toutes ces réflexions, le sage (mais combien y a-t-il d’hommes qui méritent ce nom?) dirige surtout son attention sur la grande destinée qui l’attend au delà de la tombe. 11 ne perd pas de vue l’obligation que lui impose le poste où la Providence l’a placé ici-bas. Raisonnable dans ses projets , mais sans entêtement, comptant sur l’accomplissement de ses espérances, mais sans impatience, modeste dans ses vœux, mais ne commandant pas, confiant, mais sans outrecuidance, il se montre zélé à remplir ses devoirs, mais prêt à se soumettre avec une résignation chrétienne à la volonté du souverain maître, s’il lui plaît de le rappeler, au milieu de tous ses efforts, du théâtre où il l’avait placé^ous trouvons toujours les voies de la Providence sages et fiobrahles dans toutes les choses où nous pouvons en quelque sorte les pénétrer; ne doivent-elles pas l’être beaucoup plus encore, là où nous ne pouvons pas les découvrir? La mort prématurée de ceux sur lesquels nous fondions les plus flatteuses espérances nous jette dans une sorte d’effroi ; mais combien de fois peut-être cela n’est-il pas la plus grande faveur du ciel ! Le malheur de bien des gens n’est-il pas surtout de n’avoir pas trouvé une mort opportune après leurs brillants débuts dans la vie?
\}n jeune homme plein d’espérances est mort, et combien de bonheur brisé ne croyons-nous pas avoir à regretter dans une perte si prématurée? Mais dans le livre du destin peut-être en
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