‹ Elements Metaphysiques de la Doctrine de la VertuChapitre 2 sur 52 · RUE DES GRES · texte numérisé non relu

RUE DES GRES

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Supposons ui) état 4e société où chacun aurait, ^vec |e sentiipcnt de son droit, le resppçt de çe|ui de$ aptres^ pù personne n’abuserait de sa force pour opprimer se^ semblables; où tons useraient en tout 4e leur propre liberté sans jamais porter atteinte à celle d’autrui ; où i( n’y aurait nj vol , ni adultère, ni homicide, ni violence d’aucune sorte; eù le despotisme serait aussi inconnu que l’anafcbie : pn tel état de société réaliserait l’idéal du droit , et il offrirait sans dopte un imposant spectacle. Mais quelque chose planquerait enpore à sa perfection morale. C’est que le respect du droit n’est pas topie la mqrale^ ou que \^ justice n’est pas la seule vertu : pous ne remplirions pas toq;^ nos devoirs sj nous P*y joignipps la pratique des vertus individuelles ou celle de certaine^ vertus sociales qu’op ne sauraj( de nous ^u pom du droit, mais qui n’en sont pas moins prescrites par |a morale, la charité, par exemple. 11 faudrait donc que sur le même sol où régnerait la liberté réglée par le droit , fleurissent aussi toutes ces vertus qui n’onl plus pour principe la stricte justice, mais le respect de soi-même ou l’amour de riiumanilé. C’est seulement a cette condition que le monde moral formerait un ensemble vraiment digne des regards de Dieu. C’est de cette manière aussi que, dans la philosophie de Kant, h la Doctrine dv droit vient s’ajouter, pour

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compléter la morale , la Doctrine de la vertu ' . Les vertus que la dernière nous enseigne ne sont pas seulement, d’ailleurs, un ornement destiné à couronner la première , mais sans influence sur l'accomplissement des devoirs qu’elle nous prescrit. Elles ont au contraire une action qui s'étend jusque sur le domaine du droit, et qui ne lui ferait pas impunément défaut; aussi est-ce par pure Action que je supposais tout à l’heure l’idéal du droit réalisé en dehors de toute autre vertu. Celui en effet qui se respecte lui-méme ne peut manquer de respecter les autres , et celui qui aime l'humanité aura naturellement horreur de l'injustice. Celui au contraire qui abuse de sa liberté contre lui-même est bien près d'en abuser contre ses semblables : les vices personnels, comme l’intempérance ou la cupidité, vont rarement sans entraîner k leur suite l'iniquité et la violence. De même l’envie, l'ingratitude, la dureté de cœur, et tous les vices de ce genre, en éteignant en nous les sentiments les plus humains, nous poussent au mépris des droits les plus sacrés. Ajoutons que, quand même les hommes ne descendraient pas à des vices si odieux , la seule absence des vertus philanthropiques suf- Grait à gâter le règne du droit. Le droit en effet est de sa nature personnel, exclusif, égoïste; il a besoin d’être tempéré par la pratique de ces vertus. La justice a pour sœur la fraternité; et, quoique ces deux sœurs aient des domaines fort distincts, quoique la dernière, comme les vertus de la morale individuelle, ne relève que de la conscience et repousse toute contrainte extérieure , tandis que la première ,

* Ce second ourragc fut publié peu de temps après le premier, en 1797. Une seconde édition en parut du vivant de l’auteur, en 180.7 (un an avant sa mort), mais sans autre changement que celui de quelques divisions et de quelques expressions. ]'ai suivi , comme pour la Doctrine du droit , le texte donné par MM. Rosenkranx et Schubert, c’est-à-dire la seconde édition.

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s’appuyant sur le droit, peut écrire ses prescriptions dans un code public et s’imposer par la force , on ne doit jamais les séparer dans la conduite de la vie.

Noos avons encore beaucoup de progrès b faire dans l’une et l'autre science , aussi bien dans celle du droit, dont nous parlons beaucoup, que dans celle de la vertu, dont nous ne parlons plus guère. J'espère donc que ceux qui ont en France quelque souci de la morale philosophique me sauront gré d'avoir traduit de Kant, c’est-li-dire du plus grand moraliste des temps modernes, et expliqué II leur usage, après la Doctrine du droit , que j'ai publiée l’an dernier, la Doctrine de la vertu, qui parait aujourd'hui. L’éclatant succès qu’a obtenu dans ces deux dernières années le livre de M. Jules Simon sur le Devoir, montre bien que le goût des idées morales n’est pas aussi émoussé parmi nous qu’on serait souvent tenté de le croire : s’il s’oblitère dans la foule qui suit le torrent (et quel torrent!), il y a une réaction, bien naturelle, qui le ravive en beaucoup d'âmes. L'Éthique de Kant, comme sa théorie du droit , est un ouvrage tout scientifique, et qui ne s'adresse guère qu’aux esprits initiés â l'étude de la philosophie ; mais dans ce genre, qui a bien aussi son importance, elle est un des monuments les plus sévères et les plus solides que le génie de l'bomme ait jamais élevés â la vertu. C'est à elle surtout que s'applique ce qu’a dit M. Cousin de la Critique de la raison pratique; car celle-ci ne fait que poser les fondements sur lesquels s’élève l'édifice même de la doctrine des mœurs.

Le public français a maintenant sous les yeux , traduit et commenté, tout le système de la morale rationnelle, telle que Kant l'a conçue. Les Fondements de la mélaphgsique des mœurs, en posant d'abord les idées de devoir et de liberté, et la Critique de la raison pratique, en reprenant ces fon-

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dements pour leur donner toute la profondeur et toute la largeur nécessaires, ont assuré les bases de l’édifice; puis la Doctrine du droit et la Doctrine de la vertu , construites sur ces bases , ont formé les deux ailes du monument. Ou , pour employer une autre image familière, ce système est comme un arbre robuste et large , dont le premier ouvrage représente les racines , le deuxième le tronc , et les deux derniers les deux branches principales avec leurs nombreux rameaux. Cet arbre ou cet édifice, Kant le fait sortir tout entier de la raisop , de ce qu’il pomme la raison pratique , et c’est par là qu'il prétepd le rendre inébranlable. Il a voulu le placer au-dessus de la région des opinions religieuses ou même des théories mélaphyiiques , afiu qu’il u’eûl rien a craindre de leur choc et qu’il restai toujours debout. En d’autres termes, il a cherché à faire de la morale une science qui n’eût rien d’hypothétique et de contestable, rien d'accidentel et de variable , rien enfin que tous les hommes ne pussent trouver dans leur raison librement et sincèrement consultée, et il faut reconnaître qu’il y a eu grande partie réussi.

J’ai joint à la traduction de la Doctrine de la vertu celle d’un traité de pédagogie ^ qui peut être considéré comme le complément de la morale de Kant , et qui a en outre l’avantage d’être rédigé dans le langage le plus simple et le plus clair. Ce traité n’est, il est vrai, qu’un recueil d’observations destinées a servir de notes à des leçons de pédagogie ^ ;

‘ Ces observations ou ces notes, qu’il avait écrites, suivant son habitude, sur de petits papiers séparés, Kant les remit , dans les dernières années de sa vie, à un de ses jeunes collègues, Tliéud. Uink, qui lui avait demandé la permission de les publier, et elles formèrent le traité de Pédagogie public en I80a par ce professeur. — MM. Bosenkranz et Scliubert les ont reproduites dans leur édition (neuvième partie, p. 367-438) à la suite de la Mé(aphy~

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mais il contient un si grand nombre de remarques judicieuses) fines, élevées , exposées avec tant de lucidité et parfois d'une manière si piquante , qu’on le lira en France beaucoup plus volontiers que la métaphysique des mœurs. On y retrouvera, en plus d’une page, l'auteur des Observations sur les sentiments du beau et du sublime. Mais, comme j’ai dû m’y arrêter dans le travail qui va suivre, je n'ai pas besoin d'en parler ici davantage.

Viennent ensuite trois opuscules de Kant*, qui, se rattachant à la morale, trouvaient ici naturellement leur place : 1* sous ce titre : D'un prétendu droit de mentir par humanité, en réponse a une théorie de Benjamin Constant, la discussion d’un point de casuistique, déjh indiqué dans \a Doctrine de la vertu*-, j'ai dû m’en occuper aussi dans mon analyse critique de ce grand ouvrage ; — 2“ un examen de la première partie d'un livre de Schuiz, prédicateur à Gielsdorf, intitulé: Essai d’une morale applicable à tous les hommes sans distinction de religion*; Kant y combat le fatalisme et lui oppose cette invincible démonstration de la liberté morale qu'il avait développée un an auparavant dans la Critique de la raison pra-

tique det maurt, en les dégageant des remarques ajoutées par Rink. J’ai suivi leur exemple et leur texte.

* Dans l’édition de MM. Rosenkranz et Schubert, septième partie, !'• division , ces trois opuscules sont réunis , sons le titre de Morale et Politique, à ceux dont j’ai public la traduction à la suite de la Doctrine du droit.

* Cette discussion fut publiée par Kant dans la Revue mensuelle de Berlin , la même année que la Doctrine de la vertu , en 1797 ; elle passa de là dans le recueil de Tieftrunk, 3* vol. , p. 357 -368.

* Cet examen parut en 1783 , dans un catalogne raisonné qui se publiait à Kœnigsberg. Borowski l’inséra ensuite dans sa biographie de Kant , p. 238- 350, et Mcolovius le reproduisit plus tard dans son recueil, p. 371-378.

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AVANT-FKOPOS.

tique; — 3° une Consolation adressée à une mère au sujet de la mort de son fils. Celle lellre, qui remonle k l’année 1760 esl vraimenl une médilalion philosophique , el par la noblesse des idées qu'elle exprime, parla haulemoralilé qu'elle respire , par le ion religieux qui y règne , elle mérilail de figurer parmi les œuvres morales de Kanl. On senlira , en la lisant, que chez ce grand philosophe le génie n’avait point étouffé le cœur.

JuiUet 185&.

Jdles BARM.

' Publiée séparément cette même année, elle passa dans le recueil de Rink en 1800, et dans l'édiUon qu’en publia plus tard NlcoloTius, p. 14-33.

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