‹ Elements Metaphysiques de la Doctrine de la VertuChapitre 31 sur 52 · DES DBVOIBS DS VERTU ENVERS LES AUTRES HOMMES , CONCERNANT · texte numérisé non relu

DES DBVOIBS DS VERTU ENVERS LES AUTRES HOMMES , CONCERNANT

LE respect qui leur est du.

Modérer ses prétentions en général, c’est-à-dire restreindre volontairement son amour de soi-méme, en tenant compte aussi de l’amour de soi chez les autres, c’est ce qu’on appelle la modestie. L’absence de celte

< Das Halhiren.

lAi

DOCTRINE DE LA VERTf.

mod(>raiion, ou le défaut de modestie est , dans la prétention d’être aimé des autres , V amour-propre ' {philauiia ) , et dans celle d’en être estimé , la présomption * \arrogantia). Le respect que je porte à autrui ou qu’il peut exiger de moi {observaniia aliis prœstanila) consiste à reconnaître la dignité des autres hommes, c’està-dire une valeur qui n’a pas de prix, pas d’équivalent contre lequel on puisse échanger l’objet de l’estimation [œstimii). — Le mépris au contraire consiste à regarder une chose comme n’ayant pas de valeur.

Tout homme a le droit de prétendre au respect de ses semblables, et réciproquement il est obligé lui-même au respect à l’égard de chacun d’eux.

L’humanité est par elle-même une dignité: l'homme ne peut être traité par l’homme (soit par un autre, soit par lui-même) comme un simple moyen, mais il doit toujours être traité comme étant aussi une fin ; c’est précisément en cela que consiste sa dignité (la personnalité), et c’est par là qu’il s’élève au-dessus de tous les autres êtres du monde qui ne sont pas des hommes et peuvent lui servir d’instruments, c’est-à-dire audessus de toutes les choses. Tout de même donc qu'il ne peut s’aliéner lui-même pour aucun prix (ce qui serait contraire au devoir du respect de soi-même), de même il ne peut agir contrairement au respect que les autres se doivent aussi nécessairement comme

* Eigenliebe. — > £i;endûnk(l.

DEVOIHS envers les AUTRES HOMMES.

lia

hommes, c’est-à-dire qu’il est obligé de reconnaître pratiquement la dignité de l’humanité dans tout autre homme, et que par conséquent c’est pour lui un devoir de montrer du respect à chacun de ses semblables.

Mépriser {contemnere) les autres, c’est-à-dire leur refuser le respect que l’on doit à l’homme en général, est dans tous les cas contraire au devoir; car ce sont deshommes, Leuraccorder intérieurement peuiCesûme' {despkaïui liuberc) en les comparant avec d’autres, est parfois, il est vrai, chose inévitable; mais le témoignage extérieur de ce défaut d’estime est une offense. — Ce qui est damjcreux n’est point un objet de mépris, et ce n'est pas en ce sens que l'homme vicieux est méprisable : que si je me sens assez fort contre ses attaques pour dire que je le méprise, cela signifie tout simplement que je n’ai aucun danger à craindre de sa part, alors même que je ne songerais point à me défendre contre lui , parce qu’il se montre lui-même dans toute sa bassesse. Mais il n’en reste pas moins que je ne puis refuser tout respect à l’homme vicieux lui-même, comme homme ; car, en cette qualité du moins, il n’eu peut être privé, quoiqu’il s’en rende indigne par .sa conduite. Aussi faut-il rejeter ces peines infamantes qui dégradent l’humanité même (comme d’écarteler ün criminel, de le livrer aux chiens, de lui couper le nez et les oreilles), et qui non-seulement, à cause de

■ Gerinÿschàlien.

l>l)CTIUNE r>E l.\ VERH .

eette dégradation, sont plus douloureuses pour le patient (qui prétend encore au respect des autres, comme chacun doit le faire) que la perte de ses biens ou de sa vie, mais encore font rougir le spectateur d’appartenir à une espèce qu’on puisse traiter de la sorte.

REKARQUE.

Là est le fondement du devoir de respecter les hommes même dans l'usage logique de leur raison. Ainsi on ne flétrira pas leurs erreurs sous le nom d'absurdités, de jugements ineptes, etc., maison supposera plutôt qu'il doit y avoir dans leurs opinions quelque chose de vrai, et on l'y cherchera ; en même temps aussi on s'appliquera à découvrir l'apparence qui ies trompe (le principe subjectif des raisons déterminantes de leurs jugements, qu'ils prennent par mégarde pour quelque chose d'objectif), et, en expliquant ainsi la possibilité de leurs erreurs , on saura garder encore un certain respect pour leur intelligence. Si au contraire on refuse toute intelligence à son adversaire, en traitant ses jugements d'absurdes ou d'ineptes, comment veut-on lui faire comprendre qu'il s'est trompé î— Il en est de même des reproches à l'endroit du vice ; il ne faut pas les pousser jusqu'à mépriser absolument l'homme vicieux et à lui refuser toute valeur morale ; car, dans cette hypothèse , il ne saurait donc plus jamais devenir meilleur, ce qui ne s'accorde point avec l'idée de l'homme, lequel, à ce titre (comme être moral), ne peut jamais , perdre toutes ses dispositions pour le bien.

Le respect de la loi, lequel considéré subjectivement s’appelle sentiment moral, se confond avec la conscience du devoir. C’est pour cela que le témoignage du respect que riiomme se doit, en tant qu’être moral

DEVOIRS ENV'BRS LES \UTRES HUMlfES. Ii5

(estimant son devoir) , est lui-même un devoir que les autres ont envers lui, et un droit auquel il ne peùt renoncer. — De là V amour de C honneur \ qui, se manifestant dans la conduite extérieure, devient V honnêteté^ {honestas exiema)^ et dont le mépris s’appelle scandale. En effet, l’exemple de ce mépris peut produire des imitateurs, et il est souverainement contraire au devoir de donner un pareil exemple. Mais prendre scandale d’une chose qui n’est insolite que parce qu’elle s’écarte de l’opinion vulgaire (paradoxon)^ mais qui en soi est bonne, c’est une erreur (qui consiste à tenir pour illégitime tout ce qui n’est pas usité), c’est une faute dangereuse et funeste pour la vertu. — En effet, le respect qu’on doit aux autres hommes qui nous donnent un exemple ne peut pas aller jusqu’à une aveugle imitation (car on élèverait ainsi l’usage [moi] à la dignité de loi); et ce genre de tyrannie de la coutume populaire serait contraire au devoir de l’homme envers lui-même.

L’omission des simples devoirs d’amour est un manque de vertu ^ (peccatum). Mais celle du devoir concernant le respect dù à chaque homme en général, est un vice (vitium). En effet, par la première on n’offense personne ; mais par la seconde on porte atteinte à une légitime prétention de l homme. — La première transgression est l’opposé de la vertu (contrarie oppositum virtutis); mais ce qui, loin d’ajouter quelque chose

» Fhrliehe. — * Fhrbarkeit. — * Vntugend, • ,

DOCTRINE DE LA VERTC

Uü

à la moralité , lui enlève même la valeur que sans cela le sujet pourrait revendiquer, est un vice.

C’est pourquoi les devoirs envers le prochain concernant le respect qui lui est dû ont une expression négative, c’est-à-dire qu"’on ne désigne ces devoirs de vertu que sous une forme indirecte (par la défense du contraire).

MS VICES D'H rORTENT ATTKIimi AU DEVOIR DU KESMCT ENVERS LES AUTRES HONKES.

C» VieXA SONT ; A, L'oiGCEILi B, LA HÉDUANO: ; C, LA RAILLERIE.

l'ouueu..

L’orgueil ’ {superbia, ou, comme ce mol l’exprime, le penchant à s’élever toujours au-dessus des autres) est une espèce d’ambition “ {ambilio), par laquelle nous demandons aux autres hommes de faire peu de cas d eux-mêmes en comparaison de nous ; et par conséquent c’est un vice contraire au respect auquel tout homme a le droit de prétendre.

Il diffère de la fierté ’ (animus elaïus), qui est une sorte d'amour de l'honneur*, ou le soin de ne rien céder de sa dignité d’homme dans la comparaison avec les autres (aussi a-t-on coutume de la caractériser par l’épithète de noble) ; car il exige des autres un respect que pourtant il leur refuse. — Mais celte

• nochmuth. — * Ehrbegitrdr. — • Sloh. — < ♦ BhrUêbe.

DRV0IR9 BRVtRg LM AirtlCS «OMMES. 147

fierté elle-même devient une faute et une offense, lorsqu’elle ne fait aussi qu’exiger des autres qu’ils s’occupent de notre importance.

L’orgueil, qui est comme la passion de l’ambitieux voulant voir marcher derrière lui des gens qu’il se croit permis de traiter avec dédain, est injuste et contraire au respect dû aux hommes en général. C'est me folie * , c’est-è-dire une frivole dépense de moyens pour une chose qui sous un certain rapport ne mérite pas d’être regardée comme une fin. C’est même une sottise*, c’està-dire une absurdité choquante, consistant à se servir de moyens qui doivent produire chez les autres justement tout le contraire de ce qu'on se propose; car plus l’orgueilleux se montre empressé d’obtenir le respect des autres, et plus chacun le lui refuse. Tout cela est évident de soi. Mais on n’a pas assez remarqué que l’orgueilleux u toujours au fond une âme basse. Car U n’exigerait pas que les autres fissent peu de cas d’euxmêmes, en se mesurant à lui, s'il ne se jugeait capable, dans le cas où la fortune lui serait contraire, de ramper à son tour et de renoncer à tout respect de la part d’autrui.

U H£OISÀ!«CE.

Les propos malveillants ou la médisance ’ (obtrectatio), par où je n’entends pas la calomnie * {contumelia)

‘ Thorheil. — • Narrluit.

» Die übU üaehrede oder dat Afterreden. — * VerlSumduaf.

UOTTKIKE nR LA VERTU.

OU ces faux rapports qu’on peut déférer aux tribunaux, mais seulement ce penchant immédiat à divulguer, sans aucun but particulier, ce qui est préjudiciable à la considération d’autrui, c’est là quelque chose de contraire au respect dû à l’humanité en général, puisque tout scandale donné affaiblit ce respect, qui est pourtant le mobile du bien moral, et nous rend, autant que possible , incrédules à ce sujet.

Propager de propos délibéré (propalalio) une chose qui attaque l’honneur d autrui, mais qui n’est pas justiciable des tribunaux, quand même celte chose serait vraie d ailleurs, c’est affaiblir le respect dû à l’humanité en général, de façon à jeter à la fin sur notre espèce même l’ombre du discrédit, et à faire de la misanthropie (de la haine des hommes) ou du mépris la façon de penser dominante, ou à émousser le sens moral par le spectacle fréquent du vice, auquel on finit par s’accoutumer. Au lieu donc de prendre un malin plaisir à dévoiler les fautes d’autrui, afin de s’assurer ainsi la réputation d’un homme de bien, ou du moinsd’un homme qui n’est pas pire que les autres, c’e.st un devoir de vertu de jeter sur les fautes d’autrui le voile de la philanthropie, non-seulement en atténuant nos jugements, mais même en ne les exprimant pas; car l’exemple du respect que nous accordons aux autres peut les exciter à s’efforcer d’en devenir dignes. — C’est pourquoi l’espionnage des mœurs d’autrui {nllotrin-episcopia) est par lui-mêrne une curiosité hle.ssanle, à laquelle chacun a le droit de s’opposer, comme à une violation du respect qui lui est dû.

Digilized by GoogI

DEVOIRS .ENVERS LES AVfHES HOMMES.

LA RAILL£KI£ '

La manie de blâmer à tort et à travers * * et le penchant à tourner les autres en ridicule, ou moqueuse

qui consiste à se faire des fautes d’autrui un objet

immédiat de divertissement, sont de la méclumceié, et il faut bien les distinguer de la plaisanterie^ , ou de cette

familiarité, qui consiste à rire entre amis (mais non d’une manière offensante^) de certaines particularités qui ne sont des fautes qu’en apparence, mais qui dans le fait dénotent une supériorité d’esprit, ou qui n’ont parfois d’autre tort que celui d’être en dehors des règles de la mode. Mais le penchant à tourner en ridicule des fautes réelles , ou des faute? imaginaires qu’on présente comme réelles, afin d’enlever à une personne le respect qu’elle mérite, ce qu’on nomme enfin V esprit caustique ® (spiritus causiicus), annonce un plaisir qui a en soi quelque chose de diabolique, et c’est par conséquent une très-grave violation du devoir de respect envers les autres hommes.

Il faut encore distinguer de ce vice cette manière plaisante, mais railleuse, de renvoyer avec mépris à un adversaire des attaques offensantes {retorsio jocosa), qui fait que le moqueur (ou en général un adversaire méchant, mais faible) est moqué à son tour, et

* Die Verhohnung. > Die leichtfertige TadelsuchU • SpoUsucht. — * Scherx. — “ Welches datm kein Jiohnlarhen ixt,

• DieJ)Utere Spottsuchl.

DOCTBINE DB U VERTU.

qui est une légitime défense du respect qu’on a le droit d’en attendre. Mais, si l'objet ne prèle pas proprement à la plaisanterie, si c’est quelque chose à quoi la raison attache nécessairement un intérêt moral, alors , quelque raillerie que l’adversaire y ait mise de son côté, et quoiqu’il prête lui-même le flanc au ridicule, il est plus conforme à la dignité de l’objet et au respect de l’humanité, ou bien de ne point répondre à l’attaque, ou bien de lui opposer une défense sérieuse et grave.

«BlIARQUB.

On remarquera que, sous le titre précédent, on a moins vanté les vertus que blümé les vices opposés; la raison eu est dans l'idée du respect, tel que nous sommes obligés de le témoigner aux autres hommes, et qui n'est qu'un devoir néytUif. — Je ne suis pas oblig^de vdni'rer < les autres (considérés simplement comme hommes), c’est-à-dire de leur témoigner un respect positif Tout le respect auquel je suis naturellement obligé est celui de la loi en général {revereri legtm); suivre cette loi, même relativement aux autres ' hommes, je ne dis pas vénérer les autres hommes en général (iTvi’Tcntiii ailvcrsus liotninein), ou leur prêter en cela quelque chose, c’est là un devoir universel et absolu envers les autres, que l’on peut exiger de chacun , comme le respect qui leur est dû originairement [obicrvantia débita).

Les différentes espèces de respect qu’il faut témoigner aux autres suivant la différence de leurs qualités ou de leurs rapports accidentels, e'est-à-dire de l’ftge, du sexe, de la naissance , de la force on de la faiblesse , ou même de l'état et de la dignité, choses qui, en grande partie, reposent sur des institutions arbitraires; tout cela ne peut être complètement exposé et classé dans des éléments méta-

' Zu rerehrcB.

DEVOIRS envers les ACTRES HOMUBS.

physiques de la doctrine de la vertu, puisqu'il ne s'agit ici que des principes purement rationnels de cette science.

CHArmi: sbcomv.

DES OEVOnS SI VESTO DES H0HEE8 EWTIE ECX , AO POIMT DE VUE SE LEDB état.

Ces devoirs de vertu ne peuvent, à la vérité, dans l’éthique pure, donner lieu à un chapitre spécial qui les réduise en système; car ils ne contiennent pas de principes d’obligation des hommes entre eux comme tels, et par conséquent ils ne sauraient former proprement une partie des éléments mélaphysiqtiei de la doctrine de la vertu : ce ne sont que les règles de Vappli~ raiion du principe (formel) de la vertu aux cas que présente l’expérience (au matériel), modifiées suivant la différence des sujets; et c’est pourquoi, comme toutes les divisions empiriques, ils ne permettent point de classification rigoureusement parfaite. Cependant, de même que l’on veut un passage qui conduise de la métaphysique de la nature à la physique au moyen de règles particulières, on demande avec raison à la métaphysique des mœurs de fournir un passage analogue : à savoir de sclicinatiser en quelque sorte les principes purs du devoir, en les appliquant aüx cas de l’expérience, et de les tenir tout prêts pour l'usage moralement pratique qu’on en doit faire. — Quelle conduite faut-il donc tenir à l’égard des hommes, quand par exemple ils sont dans un état de pureté morale, ou

DOCTKINK ÜK LA VERTU.

dans un état de dépravation ? Quand ils sont cultivés ou incultes? Quelle manière d’être convient au savant ou à l’ignorant? Quelle fait du savant un homme sociable (poli) dans l’emploi de sa science, ou un pédant de profession? Quelle sied au praticien ou à celui qui cultive davantage l’esprit et le goût? Comment enfin doit-on se conduire suivant la différence de la position, de l’âge, du sexe, de l’état de santé, de la richesse ou de l’indigence, etc.? Ce ne sont pas là pour l’éthique des espèces différentes d" obligation (car il n’y en a qu’ i/ne, à savoir celle de la vertu en général), mais seulement des modes d' application ( TTop^w/ixaTa ^ ) ; et par conséquent on n’en saurait faire des sections de l’éthique et des membres de la diviston d’un système (lequel doit dériver à priori d’un concept rationnel), mais seulement les y ajouter sous forme d’appendice. — Mais cette application même suppose une exposition complète du système.

* Des corollaires. Dans le texte, le mot grec que je rétablis est ha billé à l’allemande : Porismen.

JbyGoogle

DKVOIHS ENVERS LES AUTRES HUMMES. 153

COmUSlOiV DI U D0CTRi;«l iLiME.\iTllRK.

DE l’oHIOM IHTIRE DE l’aRODE ET DD RESPECT DAES L’antllV.

L'amilié (considérée dans sa perfection) est l’union de deux personnes liées par un amour réciproque et un égal respect. — On voit aisément qu’elle est l’idéal de la sympathie et de la bienveillance entre des hommes unis par une volonté moralement bonne, et que, si elle ne produit pas tout le bonheur de la vie, les deux sentiments qui la composent rendent l’homme digne d’être heureux ; d’où il suit que c’est pour nous un devoir de cultiver l’amitié. — : Mais, si c’est un devoir imposé par la raison, sinon un devoir commun, du moins un devoir méritoire', de tendre à l’amitié comme au maximum des bons sentiments des hommes les uns à l’égard des autres, il est aisé de voir que l’amitié parfaite est une pure idée qu’il est impossible de réaliser absolument, quoiqu’elle soit pratiquement nécessaire. En effet, comment, dans l’union de deux personnes, s’assurer que chacun des deux éléments qui constituent le devoir de l’amitié (par exemple celui de la bienveillance réciproque) est ^gal de part et d’autre? Ou, ce qu’il est encore plus important de savoir, comment découvrir quel est dans la même personne le rapport des deux sentiments constitutifs de l’amitié (la bienveillance et le respect), et si, lorsque l’une

‘ BhrenvoUt Pfticht.

des deux personnes montre trop d’ardeur dans son amour, elle ne perd point par là même dans le respect de l’autre? Comment donc espérer que des deux côtés l’amour et le respect s’équilibreront parfaitement, ce qui pourtant est nécessaire à l’amitié? — On peut en effet regarder l’amour comme une sorte d’attraction, et le respect comme une sorte de répulsion, de telle sorte que le principe du premier veut que l'on se rapproche, tandis que celui du second exige qu’on se tienne l’un vis-à-vis de l’autre à une distance convenable. Cette réserve dans l’intimité, que l’on exprime par cette règle : que les meilleurs amis eux-mêmes ne doivent pas se traiter trop familièrement, est une maxime qui ne s’applique pas simplement au supérieur par rapport à son inférieur, mais réciproquement aussi à l’inférieur par rapport à son supérieur. En effet le supérieur sent, avant qu’on s’en aperçoive, son orgueil offensé ; et, s’il veut bien que l’inférieur suspende un instant les effets du respect qu’il lui doit, il ne veut pas qu’il l’oublie : car, dès qu’il est une fois altéré, le respect intérieur est perdu sans retour, encore que, dans les signes extérieurs (le cérémonial) il reprenne son ancienne allure.

L’amitié, dans sa pureté ou dans sa perfection, conçue comme réalisa*ble (par exemple l’amitié d’Oreste et de Pylade, de Thésée et de Pirithoûs), est le grand cheval de bataille des romanciers. Aristote disait au contraire : Mes chers amis, il n’y a point d’amis! Les observations suivantes feront encore mieux ressortir les difficultés que présente l’amitié.

A considérer les choses moralement, c’est sans

Page 1