‹ Elements Metaphysiques de la Doctrine de la VertuChapitre 38 sur 52 · TRAITÉ · texte numérisé non relu

TRAITÉ

PÉDAGOGIE

OMIBTiTlOH TniU d’cI CODM TAIT PlOflIDU TOM A L’cinTTUITA «01 CE smiT.

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I]KTR«mJCTl«]f.

L’homme est la seule créature qui soit susceptible d’éducation. Par éducation l’on entend les soins (le traitement, l’entretien) que réelaine son enfance', la discipline' qui le fait homme, entin l’instruction avec la culture*. Sous ce triple rapport, il est enfant ', — élève* — et écolier *.

Aussitôt que les animaux commencent à sentir leurs forces, ils les emploient régulièrement , c’est-à-dire d’une manière qui ne leur soit point nuisible à eux-mémes. U est curieux en effet de voircômment, par exemple, les jeunes hirondelles, ii ptùne sorties de leur u'uf et encore aveugles, savent s’airanger de manière à faire tomber leurs excréments hors de leur nid. Les animaux n ont donc pas besoin d’être soignés, enveloppés, réchaulîés et conduits, ou protégés. La plupart demandent, il est vrai, de la pâture, mais non des soins. Par soins, il faut entendre les précautions que pmment les parents pour empêcher leurs enfants de faire de leurs forces un usage nuisible. Si, par exemple, un animal, en venant au inonde, criait comme font les enfants, il deviendrait infailliblement la proie des loups cl des autres bêteS sauvages qui seraient attirées par ses cris.

La discipline’ nous fait passer de l’état d'animal à celui d’homme. Ln animal est par son instinct même tout ce qu’il petit être ; une raison étrangère a pris d’avance pour lui tous les soins indispensables. Riais l’homme a besoin de sa propre raison. 11 n’a pas d’instinct, et il faut qu’il se fasse à lui-même son plan de conduite. Mais, comme il n’en est pas immédiatement capable, et qu’il arrive dans le monde à l’état sauvage, il a besoin du secours des autres.

' Warlimg (Verpflegung, Unterhaltung]. — ‘ Disciplin (Zucht), — • Unlerweisung hebtt der Bildung. — ^ Saûgling, — * Zogting. — * L€hrling. . ’ Büeiplin Oder Zucht.

DigilizeOby Cooglc

PÉUAUUUIB.

L’espèce humaine est obligée de tirer peu à peu d’elle-méme par ses propres efforts toutes les qualités naturelles qui appartiennent à l’humanité. Une génération fait l’éducation de l’autre. On en peut chercher le premier commencement dans un état sauvage ou dans un état parfait de civilisation ; mais, dans ce second cas, il faut encore admettre que l'homme est retombé ensuite à l’état sauvage et dans la barbarie.

La discipline empêche l’homme de se laisser détourner de sa destination , de l’humanité , par ses penchants brutaux. Il faut, par exemple, qu’elle le modère, afin qu’il ne se jette pas dans le danger comme un farouche ou un étourdi. Mais la discipline est purement négative, car elle se borne à dépouiller l’homme de sa sauvagerie ; l’instruction au contraire est la partie positive de l'éducation.

La sauvagerie est l’indépendance à l’égard de toutes les lois. La discipline soumet l’homme aux lois de l’humanité , et commence à lui faire sentir la contrainte des lois. Mais cela doit avoir lieu de bonne heure. Ainsi , par exemple , on envoie d’abord les enfants à l’école , non pour qu’ils y apprennent quelque chose, mais pour qu’ils s’y accoutument à rester tranquillement assis et à obser\'er ponctuellement ce qu’on leur ordonne, afin que dans la suite ils sachent tirer à l'instant bon parti de toutes les idées qui leur viendront

Mais l’homme a naturellement un si grand penchant pour la liberté , que quand on lui en laisse prendre d’abord une longue habitude, il lui sacrifie tout. C’est précisément pour cela qu’il faut de très-bonne heure , comme je l’ai déjà dit , avoir recours à la discipline , car autrement il serait très-diflicile de changer ensuite son caractère. Il sui\Ta alors tous ses caprices. Un ne voit pas que les sauvages s’accoutument jamais à la manière de vivre des Européens , si longtemps qu’ils restent à leur service. Ce n’est pas chez eux , comme Rousseau et d’autres le pensent, l’effet d’un noble penchant pour la liberté, mais une certaine rudesse, qui vient de ce qu’ici riionune ne s’est pas encore en quelque sorte dégagé de l’animal. Nous devons donc nous accoutumer de bonne heure à nous soumettre aux préceptes de la raison. Quand on a laissé l’homme faire toutes ses volontés pendant sa jeunesse et qu’on ne lui a jamais résisté en rien , il conserve une certaine sauvagerie pendant toute la durée de sa vie. Il ne lui sert do rien

mnioDi'cTioN.

d’être ménagé pendant sa jeunesse par une tendresse maternelle exagérée , car plus tard il n’en rencontrera que plus d’obstacles de toutes parts, et il recevra partout des échecs lorsqu’il s’engagera dans les affaires du monde.

C’est une faute où l’on tombe ordinairement dans l'éducation des grands , que de ne jamais leur opposer de véritable résistance dans leur jeunesse, sous prétexte qu’ils sont destinés à commander. Chez l’homme, le penchant pour la liberté fait qu’il est nécessaire de polir sa rudesse; chez l’animal, au contraire, l'instinct dispense de cette nécessité.

L’homme a besoin de soins et de culture. La culture comprend la discipline et l'instixiction. Aucun animal , que nous sachions, n’a besoin de la dernière. Car aucun n’apprend quelque chose de ceux qui sont plus âgés, excepté les oiseaux qui apprennent leur chant. Les oiseaux, en effet, sont instruits en cela par leurs parents, et c’est une chose touchante de voir, comme dans une école , les parents chanter de toutes leurs forces avant leurs petits et ceux-ci s’efforcer de tirer les mêmes sons de leurs jeunes gosiers. Si l’on veut se convaincre que les oiseaux ne chantent pas par instinct , mais apprennent réellement à chanter, il y a un moyen décisif : c’est d’enlever à des serins la moitié de leurs œufs et d’y substituer des œufs de moineau , ou encore de mêler avec leurs petits des moineaux tout jeunes. Qu’on les mette dans une cage d’où ils ne puissent entendre les moineaux du dehors; ils apprendront le chant des serins et l’on aura ainsi des moineaux chantants. 0 est dans le fait très-étonnant que chaque espèce d’oiseaux conserve k travers toutes les générations un certain chant principal ; la tradition du chant est bien la plus fidèle qui soit au monde.

L’homme ne peut devenir homme que par l’éducation. Il n’est que ce qu’elle le fait. Il est à remarquer qu’il ne peut recevoir cette éducation que d’autres hommes , qui l’aient également reçue. Aussi le manque de discipline et d’instruction chez quelques hommes en fait-il de très-mauvais maîtres pour leurs élèves. Si un être d’une nature supérieure se chargeait de notre éducation , on verrait alors ce qu’on peut faire de nous. Mais, comme l’éducation, d’une part, apprend quelque chose aux hommes, et, d’autre part , ne fait que développer en eux certaines qualités , il est impossible de

PKDA(;OGIF.

IW

savoir jusqu’où vont nos dispositions patprdles. Si du niojqs on faisait une expérience avec l’assistance des grands et en réunissant tes forces de plusieurs , cela nous éclairerait déjà sur la question de savoir jusqu'où l’iipnime peut aller dans cette voie. Mais c’est une chose aussi digne de remaruue pour un esprit spéculatif que triste pour un ami de l’humanité, de voir la plupart des grands ne jamais songer qu'à eux et ne prendre aucune part aux importantes ex|)érienccs que l’on peut pratiquer sur l éducation, afin de faire faire à la nature un pas de plus vers la perfection.

Il n’y a [lersonne qui , ayant été négligé dans sa jeunesse , ne soit capahie d’apercevoir dans l’Age miir en quoi il a été négligé, suit dans la di.scipline, soit dans la culture (car on peut nommer ainsi rinstruction). Ci'hii qui n’est point cultivé est hrut ' ; «'lui qui n’est pas discipliné est sauvage *. Le niau(|uc de discipline est un pire mal que le défaut di> culture, car celui-cj peut encore se réj^>arer plus lard , tandis qu’on ne peut plus chasser la sauvagerie et corriger un défaut de discipline. Peul élre l’éducation deviendra-t-elle toujours meilleure, et chacune des générations qui se succéderont fiTa-t-elle un pas de plus vers le pei'Iéclionnement de l’humanité ; c^r c’est dans le problème de l’éducation que git le grand secret de la perfection de la nature humaine. On peut marcher désormais dans cetti' voie, t'ar on commence aujoiird hui à juger exactement et à a|vercevoir clairement ce qui constitue proprenieiit une iHjnne éducation. Il est doux de penser que la nature humaine s{Td toujours mieux développée par l’édnaition et que l’on peut arriver à lui donner la forpie qui lui convient par excellence. Cela nous découvre la perspective du honlu’ur futur de l’espèce humaine.—

L’esquisse d'une théorie de l’éducation est un noble idéal, et qui ne nuirait en rien, quand même nous ne serions pas en » état de le réaliser. Il ne faut pas regarder une idée comme chimérique et la donner pxmr un beau rêve, pareç que. des obstacles eu arrêtent la réalisation.

Un idéal * n’est autre chose que la conception d’une perfection qui ne s’est pas encore rencontrée dans l’expérience.

• Bah. - > WWt. — * Eine Idte.

IimODDCTION.

Telle est, par exemple, l’idée d’une république parfaite, pouvemée d’après les règles de la justice. Est-elle pour cela impossible? Seulement il faut d’abord que notre idée ne soit pas fausse , et ensuite qu’il ne soit pas absolument impossible de vaincre tous les obstacles qui peuvent s'opposer à son exécution. 8i, par exemple, tout le monde mentait, la franchise serait-elle pour cela une pure ebimèrel L'idée d'une éducation qui développe dans l’homme toutes ses dispositions naturelles est vraie absolument.

Avec l’éducation actuelle les hommes n’atteignent pas du tout le but de leur existence, car quelle diversité n'y a-t-il pas dans leur manière de vivre I 11 ne peut y avoir d’uniformité parmi eux qu’autant qu’ils agissent d’après les mêmes principes et que ces principes deviennent pour epx comme une seconde nature. Nous pouvons du moins travailler au plau d’une éducation conforme au but qu'on doit se proposer', et laisser à la postérité des instructions qu’elle pourra réaliser peu à peu. Voyez , par exemple , les ori'illes d’oura : quand on les tire du pied même de la plante , elles ont toutes la mémo couleur; quand au contraire on en sème la graine, on ohtieqt des couleurs toutes différentes et les plus variées. La nature a donc mis en elles certains germes , et il suffit , pour les y développer, de semer et de planter convenablement ces fleurs. Il en est de môme chez l’homme I

Il y a beaucoup ffe germes dans l'humanité, et c’est à nous à développer proportionnellement nos dispositions naturelles, à donner à l’humanité tout son déploiement et à fhirc en sorte que nous remplissions notre destination. Les animaux remplissent la leur spontanément et sans la connaître. L’hopune au contraire <«t obligé de chercher à atteindre la aienne, mais il ne peut le faire qu’autant qu’il en a une idée. L’accomplissement de cette destination est même entièrement impossible pour l’individu ffi l’on admet un premier couple récllemenl cultivé , il faut encore savoir comment il a formé ses élèves. Les premiers parents donnent à leurs enffmts qn preuffer exemple; ceux-ci l imitent, et ainsi se développent quelques disposilious naturelles. Mais toutes ne peuvent être

> Einer xvoeckmatsigern ErxiVhunÿ. — ’ Bei dem fndivùhtum.

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piinivoGiK.

cultivées de cette munière, car la plupart du temps les exemples ne s’ofü^nt aux enfants que par occasion. Les hommes n’avaient autrefois aucune idée de la perfection dont la nature humaine est capable; nous-mêmes nous ne la p>ossédons pas encore dans toute sa pureté. Aussi bien est-il certain que tous les efforts individuels qui ont pour but la culture de nos élèves ne pourront jamais faire que ceux-ci viennent à remplir leur destination. Ce ne sont pas les individus, mais l’espèce seule qui peut arriver à ce but.

L’éducation est un art dont la pratique a besoin d’être perfectionnée par plusieurs générations. Chaque génération, munie des connaissances des précédentes, est toujours plus en mesure d’arriver à une éducation qui développe dans une juste proportion et conformément à leur but toutes nos dispositions naturelles, et qui conduise ainsi toute l’espèce humaine à sa destination. — La Providence a voulu que l’homme fût obligé de tirer le bien de lui-même, et elle lui dit en quelque sorte : « Entre dans le monde. J’ai mis en toi toutes sortes de dispositions pour le bien. C’est à toi qu’il appartient de les développer, et ainsi ton bonheur ou ton malheur dépend de toi. > C’est ainsi que le Créateur pourrait parler aux hommes ! —

L’homme doit d’abord développer ses disp<^tions pour le bien ; la Providence ne les a pas mises en lui toutes formées; ce sont de simples dispositions , et il n’y a pas encore là de distinction de moralité. Se rendre soi-même meilleur, se cultiver soi-même, et, si l’on est mauvais, développer en soi la moralité, voilà le devoir de l'homme. Quand on y réfléchit mûrement, on voit combien cela ^t difficile. L’éducation est donc le problème le plus grand et le plus ardu qui nous puisse être proposé. Les lumières ' en effet dépendent de l’éducation, et à son tour l'éducation dépend des lumières. Aussi ne saurait-elle marcher en avant que pas à pas, et ne peut-on arriver à s’en faire une idée exacte que parce que chaque génération transmet ses expériences et ses connaissances à la suivante , qui y ajoute à sou tour et les lègue ainsi augmentées à cdle qui lui succède. Quelle culture et quelle expé-

* FtnufVht.

l^'rHODl■C■fIO^.

rience ne suppose donc pas cette idée? C’est pourquoi elle ne pouvait paraître que fort tard , et nous-niémes ne Tarons pas encore élevée à son plus haut degré de pureté. La question est de savoir si l’éducation dans l’individu doit imiter la culture que l’humanité en général reçoit de ses diverses générations.

11 y a deux choses dont on peut regarder la découverte comme la plus diflScile pour l’humanité : Tart de gouverner les hommes et celui de les élever, et pourtant on dispute encore sur ces idées.

Or par où commencerons-nous à développer les dispositions de l’homme? Faut-il partir de l’état barbare ou d’un état déjà cultivé? U est didicile de concevoir un développement prenant son point de départ dans la barbarie (aussi Test-il tant de se faire une idée du premier homme), et nous voyons que, toutes les fois que Ton est parti de cet état, on n’a jamais manqué d’y retomber, et qu’il a toujours fallu faire de nouveaux efforts pour en sortir. Aussi chez des peuples trèsciviliaés retrouvons-nous le voisinage de la barbarie, attesté par les plus anciens monuments écrits qu’ils nous aient laissés; — et quel degré de culture l’écriture ne suppose-t-elle pas déjà? C’est à ce point que Ton pourrait, au point de vue de la civilisation , faire dater de Tart d’écrire le commencement du monde.

Comme nos dispositions naturelles ne se développent pas d’elles-mêmes, toute éducation est — un art. — La nature ne nous a donné pour cela aucun instinct. — L’origine , ainsi que la marche de cet art, est ou mécanique, sans plan, soumise aux circonstances données, ou raisonnée *. L’art de Téducacation ne résulte pas mécaniquement des circonstances où nous apprenons par expérience si une certaine chose nous est nuisible ou utile. Tout art de ce genre , qui serait purement mécanique, contiendrait beaucoup d’erreurs et de lacunes, parce qu’il ne suivrait aucun plan. 11 faut donc que Tart de l’éducation, que la pédagogie soit raisonnée, pour que la nature humaine puisse se développer de manière à remplir sa destination. Les parents qui ont eux-mêmes reçu une certaine éducation sont déjà des modèles sur lesquels se règlent les

* Judtnot.

rsoADoeu.

eofantg. Mais pour rendre ceux-ci meilleurs, il est nécessaire de faire de la pédagogie une étude; autrement il n'y a rien à en espérer, et l’éducation est confiée à des hommes d’une mauvaise éducation. Il faut dans l’art de l’éducation substituer la science au mécanisme; sans quoi elle ne sera jamais un eifort continu, et une génération pourrait bien renverser ce qu'une autre aurait bâti.

Un principe de pédagogie que devraient surtout avoir devant les yeux les hommes qui font des plans d'éducation , c’est qu’on ne doit pas élever les enfants d’après l'état présent de l’espèce humaine , mais d’après un état meilleur, possible dans l'avenir, c’ast-à-diro d’après l’idéti de l’humanité et de son entière destination. Ce principe est d’une grande importance. Les parents n’élèvent ordinairement leurs enfants qu’en vue du monde actuel , si corrompu qu’il soit. Us devraient au contraire leur donner une éducation meilleure, afin qu’un meilleur état en pût sortir dans l’avenir. Mais deux obstacles se rencontrent ici ; 1° les parents n’ont ordinairement souci que d’une chose, c’est que leurs enfants fassent Lien leur chemin dans le monde , et 2° les princes ne considèrent leurs sujets que comme des instrumeiils pour leurs desseins.

Les parents songent à la maison et les princes à l’Ëtat. Les uns et les autres ne se proposent pas pour but dernier le bien général' et la perfection à laquelle l'humanité est destinée. Les bases d’un plan d'éducation doivent avoir un caractère cosmopolitique. .Mais le bien général est-il une idée qui puisse être nuisible à notre bien particulier? Nullement 1 Car, quoiqu'il semble qu’il lui faille faire des sacrifices, on n’en travaille que mieux au bien de son état présent. Et alors que de nobles conséquences ne s’ensuivent pas! Une bonne éducation est précisément la source de tout bien dans le monde. Les germes cpii sont dans l’homme doivent toujours se développer davantage; car il n’y a pas dans les dispositions naturelles de 1 homme de princi|x; du mal. La seule cause du mal, c’est qu’on ne ramène pas la nature à des règles. 11 n’y a dans l’homme de germe que pour le bien.

De qui doit-on attendre l’amélioration de l’état du monde?

* Wellbette,

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nmoDccTioH.

Des princes ou des sujets? Faut-il que ceux-ci s’améliorent d’abord eux-mémes et fassent la moitié du chemin au-devant des bons gouvernements? Que si cette amélioration doit venir des princes , que l’on commence donc par rendre leur éducation meilleure ; car on a trop longtemps commis celle faute grave de ne jamais leur résister pendant leur jeunesse. Un arbre qui pousse isolé au milieu d’un cliamp perd sa rectitude en croissant et étend ses branches au loin; au contraire celui qui croit au milieu d’une forêt se conserve droit, à cause de la résistance que lui oj)posenl les arbres voisins, et il cherche au-dessus de lui l’air et le soleil. 11 en est de même des princes. Mais il vaut encore mieux qu’ils soient élevés par quelqu’un de leurs sujets que par leurs égaux. — On ne peut attendre le bien d’en haut qu’autant que l’éducation y sera la meilleure! Il faut donc compter ici plutôt sur les efforts des particuliers que sur le concours des princes, comme l’ont pense Basedow et d’autres; car l'expérience nous enseigne que ces derniers ont moins en vue dans l'éducation le bien du monde que celui de leur Etat, et n’y voient qu’un moyen d’ai’river à leurs lins. S’ils donnent do l’argent pour cet objet, ils se réservent le droit de tracer le plan qui leur convient. 11 en est de même pour tout ce qui concerne la culture de l'esprit humain et le développement des connaissances humaines. Le pouvoir et l’aigeut ne les procurent pas, ils les facilitent tout au plus; mais ils pourraient les procurer, si l'État ne prélevait les impôts uniquement dans i'inlerét de sa caisse. Aussi les Académies ne ronl-elles pas fait jusqu’ici, et il y a aujourd’hui moins d’appai'eiice que jamais qu’elles commencent à le faire. ^ ’

0 est pourquoi la direction des écoles ne devrait dépendre que du. jugement des connaisseurs les plus éclaires. Toute culture commence par les particuliers, et part de la pour s’étendre. La nature humaine ne peut se rajijirocher peu à peu de sa lin que grâce aux ett'orts des personnes qui sont douees de sentiments assez étendus jKiur prendre intérêt au bien du monde et qui sont capables de concevoir un état meilleur 'comme possible dans l’avenir. Cependant plus d’un grand ne considère son peuple eu quelque sorte que comme une partie du règne animal et n’a autre chose en vue que sa propagation. Tout au plus lui désire-t-il une certaine h^ileté, mais

PKDAr.uC.lE.

iiniqiiement pour pouvoir faire de ses sujets des instrumeiUs mieux appropriés à ses desseins. Les particuliers doivent aussi sans doute avoir d’abord devant les yeux le but de la nature physique , mais ils doivent songer surtout au développement de l’humanité et veiller à ce qu’elle ne devienne pas seulement plus habile, mais aussi plus morale, et, ce qui est le plus ditticile, à ce que la postérité puisse aller plus loin qu’ils ne sont allés eux-mêmes.

L’éducation doit donc, 1' discipliner les hommes. Les discipliner, c’est chercher à empêcher que ce qu’il y a d’animal en eux n’étouffe ce qu’il y a d’humain , aussi bien dans l’homme individuel que dans l’homme social. La discipline consiste donc simplement à les dépouiller de leur sauvagerie.

S" Elle doit les cultiver. La culture comprend l’instruction et les divers enseignements '. C’est elle qui donne l’habileté. Celle-ci est la possession d’une aptitude suffisante pour toutes les fins qu’on peut avoir à se proposer. Elle ne détermine donc elle-même aucune fin, mais elle laisse ce soin aux circonstances.

Certains arts sont bons dans tous les cas, par exemple ceux de lire et d’écrire; d’autres ne le sont que relativement à quelques tins , comme celui de la musique , qui fait aimer celui qui le possède. L’habileté est en quelque sorte infinie à cause de la multitude des fins qu’on peut se proposer.

.9” 11 faut aussi veiller à ce que l’homme acquière de la prtidence *, à ce qu'il sache vivre dans la société de ses semblables de manière à se faire aimer et à avoir de l’influence. C’est ici que se place cette espèce de culture qu’on appelle la civilisation. Elle exige certaines manières, de la politesse et cette prudence qui fait qu’on peut se servir de tous les hommes pour ses propres fins. Elle se règle sur le goût changeant de chaque siècle. Ainsi l’on aimait encore il y a quelques années les cérémonies en société.

4’ On doit enfin veiller à la moralisation. Il ne suffit pas en effet que l’homme soit propre à toutes sortes de fins; il faut encore qu’il sache se faire une maxime de n’en choisir que de bonnes. Les bonnes fins sont celles qui sont nécessai-

' Dif Btichrunç uurf liif l'nleriefisuntj. — • Klug terrde.

IMROlUliTlUN. 197

rement approuvées par chacun, et qui peuvent être en même temps des Ans pour chacun.

On peut ou bien dresser, façonner, instruire l’homme d’une manière toute mécanique, ou bien l’éclairer véritablement. On dresse des chevaux, des chiens, et l’on peut aussi dresser ‘ des hommes.

Il ne suffit pas de dresser les enfants; il importe surtout qu’ils apprennent à penser. Il faut avoir en vue les principes d’où dérivent toutes les actions. On voit donc combien de choses exige une véritable éducation. Mais dans l’éducation privée la quatrième condition , qui est la plus importante, est ordinairement assez négligée ; car on enseigne aux enfants ce que l’on regarde comme essentiel, et l’on abandonne au prédicateur la moralisation. Cependant combien n’est-il pas important d’apprendre aux enfants à haïr le vice, non pas pour cette seule raison que Dieu l’a défendu, mais parce qu’il est méprisable par lui-méme ! Autrement ils s’y laissent aisément entraîner en pensant que cela pourrait bien être permis si Dieu ne l’avait pas défendu, et qu’il peut bien faire une exception en leur faveur. Dieu, qui est l’être saint par excellence, ne veut que ce qui est bon ; il veut que nous pratiquions la vertu à cause d’elle-même et non parce qu’il l’exige.

Nous vivons dans une époque de discipline, de culture et de civilisation, mais qui n’est pas encore celle de la moralisation. Dans l’état actuel des choses on peut dire que le bonheur des États croit en même temps que le malheur des hommes. Et c’est encore une question de savoir si nous ne serions pas plus heureux dans l’état barbare, où toute la culture qui est chez nous n'existe pas, que dans notre état actuel. Car comment peubon rendre les hommes heureux, si on ne les rend moraux et sages? La quantité du mal n’en sera pas diminuée.

* Dresriren.—t Ce mot, — ajoute Kant, dans une parenthèse qui figurera mieux ici que dans le texte, — vient de l’anglais, de to drets, kleiden (habiUer). Aussi appelle-t-on Dretskammer et non Trettkammer le Heu où les prédicateurs chansent d’habits. « ^

P^DAGOGIR.

n faut d'abord instituor des écoles expérimentales avant de pouvoir en fonder de normales. L’éducation et l’instruction ne doivent pas être purement mécaniques, mais reposer sur des principes. Pourtant elles ne doivent pas être non plus une affaire de pur raisonnement mais aussi, en un certain sens, un mécanisme. Il n’y a guère en Autriche que des écoles normales, établies sur un plan contre lequel on a élevé avec raison beaucoup d’objections et auq<iel on pouvait surtout reprocher de n’ôtre qu’un mécanisme aveugle. Toutes les autres écoles devaient se régler sur celles-là, et l’on se refusait même à employer les gens qui n’avaient pas été dans ces écoles. De telles prescriptions montrent combien le gouvemenient se mêle de ces choses, et il est impossible qu’avec une pareille contrainte on puisse arriver à quelque chose de bon.

On se figure ordinairement qu’il n’est pas nécessaire de faire des expériences en matière d’éducation, et que l’on peut juger par la raison seule si une chose sera bonne ou non. Mais on se trompe l>eaucoup en cela, et l’expérience enseigne que nos tentatives ont souvent amené des effets tout opposés à ceux que l’on attendait. On voit donc que, l’expérience étant ici nécessaire, nulle génération d'hommes ne peut tracer un plan d'éducation complet. La seule école expérimentale qui ail commencé ici en quelque sorte à frayer la route, a été V Inulihit de Peasau. Malgré les nombreux défauts qu’on pourrait lui reprocher, mais qui se rencontrent dans tous les essais auxquels on se livre, il faut lui accorder cette gloire, qu’il n’a pas cessé de susciter de nouvelles tentatives. D a été d’une certaine manière la seule école où les maîtres eussent la liberté de travailler d'après leurs propres méthodes et leurs propres plans, et où ils fussent unis entre eux, ainsi qu’avec tous les savanLs de l’Allemagne.

L’éducation comprend les soins qu’exige l’enfance ’ et la culture. Celle-ci est, t“ négative : c’est alors la discipline, laquelle se borne à empêcher les fautes ; 2° potilive : c’est l’in-

' JfieM blos raûonittrend. — * rertorgung.

IMTROPIICTIOII.

stnfrtion et direction et sous ce rapport elle mérite bien le nom de culture. La direction est ce qui sert de guide dans la pratique de ce que l’on veut apprendre. D’où la différence entre le précepteur lequel est simplement un professeur *, et le gouverneur *, qui est un directeur *. Le premier donne uniquement l’éducation de l’école ; le second , celle de la vie.

La première époque chez l’élève est celle oii il doit montrer de la soumission et une obéissance passive ; la seconde, celle où on lui laisse déjà faire usage d<* sa réflexion et de sa liberté, mais à la condition qu’il les soumette à des lois. Dans la première il y a contrainte mécanique; dans la seconde, contrainte morale.

L’éducation est ou privée ou publir/ue. La dernière ne se rapporte qu’à l’enseignement *, et celui-ci peut toujours rester public. La pratique des préceptes est laissée à la première. Une éducation publique complète est celle qui réunit les deux choses : l’instruction et la culture morale. Son but est de provoquer une bonne éducation privée. Une école où cela se pratique s’appelle un institut d’éducation Il ne peut y avoir beaucoup d’instituts de ce genre, et ils ne sauraient admettre un bien grand nombre d’élèves ; car ils sont trèscoûteux, et leur seul établissement demande déjà beaucoup d’argent. Il en est de ces instituts comme des arsenaux et des hôpitaux. Les édifices qu’ils exigent et le traitement des directeurs , des surveillants et des domestiques prennent déjà la moitié de l’argent destiné à cet usage, et il est prouvé que, si l'on remettait cet argent aux pauvres dans leurs maisons, ils seraient beaucoup mieux soignés. — Il est diflicile aussi d’obtenir des riches qu’ils envoient leurs enfants dans ces instituts. •

Le but de ces instituts publics est le perfectionnement de l’éducation domestique. Si les parents ou «‘ux qui leur viennent en aide dans l’éducation de leurs enfants avaient reçu eux-mèmes une bonne éducation, la dépense des instituts publics pourrait n’être plus nécessaire. C’est là qu’on doit faire des essais et former des sujets, et c’est de là que pourra sortir ensuite une bonne éducation domestique.

‘ Ànführung . — • Informator. — • Lehrer. — ‘ Hofmeitter. — > • ï'afcrRf — * Information. — ’ grxiehüngnnttitut.

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PÉUAGOGIE.

L’éducation privée est donnée ou parles parents eux-méipes, ou, quand par hasard ceux-ci n’en ont pas le temps, la capacité ou le goût, par d'autres personnes, qui leur servent d’auxiliaires moyennant une rétribution. Mais cette éducation donnée ainsi par des auxiliaires présente ce très-grave inconvénient que l'autorité s’y trouve partagée entre les parents et les maîtres. L’enfant doit se conduire d’après les préceptes de ses maîtres, et il faut aussi qu’il suive les caprices de ses parents. Dans une éducation de ce genre, il est nécessaire que les parents abandonnent toute leur autorité aux maîtres.

Mais jusqu’à quel point l’éducation privée est-elle préférable à l’éducation publique, ou la seconde à la première? £n général l’éducation publique semble plus avantageuse que l’éducation domestique non-seulement sous le rapport de l'habileté , mais aussi sous celui du vrai caractère d’un citoyen. L’éducation domestique, loin de corriger les défauts de famille, les augmente.

Ck>mbien de temps doit durer l’éducation? Jusqu’à l’époque oü la nature même a voulu que l’homme se conduisit luiméme, où se développe en lui l'instinct du sexe, où il peut lui-méme devenir père et être chargé à son tour d’une éducation à faire, c’est-à-dire environ jusqu’à la seizième année. Après cette époque, on peut bien encore avoir recours à des maîtres qui continuent de le cultiver, et le soumettre à une discipline secrète, mais il n’y a plus d’éducation régulière à lui donner.

La soumission de l’élève est ou positive , — en ce sens qu'il doit faire ce qui lui est prescrit , puisqu’il ne peut juger par luiméme et que la faculté d’imitation existe encore en lui; — ou négative, en ce sens qu’il doit faire ce que désirent les autres, s’il veut qu'à leur tour ceux-ci fassent quelque chose pour lui plaire. Il est exposé, dans le premier cas, à être puni; dans le second , à ne pas obtenir ce qu’il désire ; il est ici , bien qu’il puisse déjà penser, sous la dépendance de son plaisir.

Un des plus grands problèmes de l’éducation est de concilier sous une contrainte légitime la soumission avec la faculté de se servir de sa liberté. Car la contrainte est nécessaire ! Mais comment cultiver la liberté par la contrainte? Il faut que j’accoutume mon élève à souffrir que sa liberté soit soumise à une contrainte, et qu’en mémo ti-mps je l’instruise à eu faire

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IKTHODtkTlUn.

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lui-méuie iiii bon usage. Sans cela il n’y aurait en lui que pur mécanisme ; l’homme privé d’éducation ne sait pas se servir de sa liberté. O est nécessaire qu’il sente de bonne heure la résistance inévitable de la société, afin d’apprendre à connaître combien il est difiicile de se sudire à soi-méme, de supporter les privations et d’acquérir de quoi se rendre indépendant.

On doit observer ici les régies suivantes : 1» 11 faut laisser l’enfant libre dès sa preuiière enfance et dans tous les moments ( excepté dans les circonstances où il peut se nuire à lui-même, comme par exemple s’il vient à saisir un instrument tranchant] , mais à la condition qu’il ne fasse pas lui-même obstacle à la liberté d’autrui , comme par exemple quand il crie, ou que sa gaieté se manifeste d’une manière ti’op bruyante et qu’il incommode les autres. 3° On doit lui montrer qu’il ne peut arriver à ses fins qu’à la condition de laisser les autres arriver aussi aux leurs , par exemple qu’on ne fera rien d'agréable pour lui s’il ne fait pas lui-même ce que l’on désire, qu’il faut qu’il s’instruise, etc. 3° il faut lui prouver que la contrainte qu’on lui impose a pour but de lui apprendre à faire usage de sa propre liberté, qu’on le cnitivc afin qu’il puisse un jour être libre, c’est-à-dire se passer du secours d'autrui. Ce dernier point est le plus tardif à frapper l’esprit des enfants ; ils ne font que très-tard cette réflexion , qu’ils auront par exemple un jour à s’occuper eux-mêmes de leur entretien. Ils pensent qu’il en sera toujours comme dans la maison de leurs parents, où on leur donne à manger et à boire sans qu’ils aient à s’en occuper. Or, sans cette idée, les enfants, surtout ceux des riches et les fils des princes, restent toute leur vie des enfants, comme les habitants d’Otahiti. L’éducation publique a ici évidemment les plus grands avantages : on y apprend à connaître la mesure de ses forces et les limites que nous impose le droit d’autrui. On n’y jouit d’aucun privilège, car on y sent partout la résistance, et l’on ne s’y fait remarquer que par son mérite. Cette éducation est la meilleure image de la vie du citoyen.

11 y a encore une difliculté à laquelle il faut songer ici , c’est celle qui consiste à anticiper sur la connaissance du sexe pour préserver les enfants du vice avant l’Age de la virilité. Mais nous en reparlerons plus bas.

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