REMARQUE FINALE
Toutes les relations morales des êtres raisonnables, contenant un principe d'harmonie entre la volonté de Tun et celle des autres, peuvent se ramener à Vamour et au respect; et, en tant que ce principe est pratique, le motif de la volonté se rapporte, pour l'amour, à la fin d'autrui, et, pour le respect, à son droit. Si parmi ces êtres il en est un qui n'ait que des droits et pas de devoirs envers les autres (Dieu), et que ceux-ci, par conséquent, n'aient envers lui que des devoirs et pas de droits, le principe de leurs rapports moraux est transcendant., tandis que le rapport réciproque des hommes, dont la volonté se limite réciproquement, a un principe immanent.
On ne peut concevoir la fin de Dieu relativement à l'humanité (à sa création et à sa conservation) autrement que comme une fin d'amour, c'est à-dire comme étant le bonheur de l'homme. Mais le principe de la volonté divine, au point de vue du respect (de la vénération) qui lui est dû et qui limite les effets de l'amour, c’est-à-dire le principe du droit divin , ne peut être autre que celui de la justice. On pourrait dire aussi (en parlant d'une manière humaine)
DOCTRINE DR LA VRRTi:.
ijnô Dieu & créé des êtres tàisonnables cotnrtd pâr besoin d’sTolr en dehors de Ihl qtielque chose qu’il pût aimer ou même dont il pût être aimé. Mais la justice de Dieu , considéré comme punisseur, lui donne sur nous, au jugement de notre propre raison, un droit qui n'est pas seulement aussi ^nd que le principe précédent , mais qui lui est même supérieur (car c'est un principe restrictif).— En effet la récompense (pT(tmium, remuneratio gratuita) , du côté de l'Être suprême, ne peut être considérée comme émanantde sa justice à l’égard d’être» qui d’ont que des devoirs et n’ont pas dë droits vis-à vis de lui) mais seulement de l'amour et de la bonté (icnignitus) i plus forte raison ne peut-il y avoir de droit à une rémunération ' (merc/s) de la part d’un tel Être, et une Justice réénnnééatrke (justitia brabeutica) est, dans le rapport de Dieu aux hommes, une contradiction.
Il y a pourtant, dans I idée de la justice exercée par un Être dont les fins sont placées au-dessus de toute atteinte, quelque chose qui ne s’accorde pas bien avec le rapport de l’homme à Dieu : c’ést Jt Savoir céllé d’une lésion qui pourrait être faite au Maître infini çt inaccessible du monde; car il ne s'agit plus là de ces violations du droit que les hommes commettent entre eux et sur lesquelles Dieu prononce êomriié Un jugé cliargé de punir, mais d'une atteinte portée à Dieü lui-même et à son droit, c’est-à-dire de qlielqué chose dont le concept est transcendant, ou placé au-dessus de l'idée de toute justice pénale, telle que nous en pouvons trouver quelque exemple (telle qu’elle existe parmi les hommes), et dont lés principes transcehdants ne peuvent s'accorder avec ceux que nous appliquons dans les divers cas de la vie, ét par conséquent sont tout à fait vides pour notre raison pratique.
L’idée d’une justice pénale divine est ici personnifiée. Or ce n’est point un être particulier qui exerce celte justice (car alors il y aurait contradiction entre cet être et les principes dü droit); mais c’est la Jk.vOVc en substance, ftour ainél diré (qu’On appelle aussi Yéternelle Justice) , laquelle, comme lé Fàlitm (le Destin) des anciens poètes philosophes.
Digili; d by Coijgk
> iütffrueh auf iAAti.
OONClUBIOÏl.
est encore an-dessns de Jnpiter. C’est cette Justice même qui prononce, conformément au droit, avec une nécessité inflexible et pour nous inaccessible. — Bn Voici quelques exemples :
La peine (suivant l'expression d'Horace) ne perd pas de vne le coupable qui marche fièrement devant elle ; elle le suit toujours, mais en boitant, jusqu’à ce qu'elle l'atteigne. — Le sang injustement versé crie vengeance. — Le crime ne peut demeurer impuni : si le coupable échappe à l.a punition, sa postérité payera pour lui; ou, s'il ne reçoit pas son châtiment dans cette rie, il le recevra dans une autre (après la mort) (1); et l’on n’admet cette autre vie, on n’y croit volontiers, que pour donner satisfaction aux droits de l’éternelle justice. — Je no veux pas, disait un jour un prince fort sage; ouvrir au meurire la porte de mes États, en faisant grâce au duelliste assassin pour lequel vous me supplies. — il faut que l.a dette du péché soit acquittée, dût un innocent s’ofl'rir en victime expiatoire (quoiqu'un ne pui.sse donner le nom de punition à la souQ'rance qui retombe sur loi, puisqu'il n’a point péché lui-mème;. Tous ces exemples montrent que ce n’est point à une ivrstmne administrant la justice que l'on attribue ces sentences de condamnation (car elle no pourrait prononcer ainsi sans se montrer injuste à l’égard des autres,', mais que c’est la seule justice, comme principe transcendant, conçu dans un sujet suprasensible, qui détermine le droit de cet Être, lequel est, il est vrai, d’accord avec la forme de ce principe, maiscon-
(I) Il n’est pas même nécessaire de faire Interveivir ici l’hypotlièse d’une vie future pour se représenter dans toute son intégrité l’exécution de celte peine qui menace le coupable. Ln effet l’homme , considéré dans sa moralité, est jugé comme un objet supra-sensible en présence d’un juge suprasensible, et non d’après des conditions de temps-, il n’est question Ici que de son existence. Sa vie terrestre , qu’elle soit courte ou longue, ou même éternelle, n’est que son existence phénoménale *, et le concept de la Jnstice n’a pas besoin d’une détermination plus précise. Aussi bien ne commence-t-on point proprement par admettre la croyance en une v ie future, où la justice pénale puisse s’accomplir, mais conclut-on bien pintôt cette vie future de la nécessité de la punition.
* Dm Dajcgii dutelhm i* der ErKhtwntÿ.
traire à sa matière, è la qui est toujours le bonheur des hommet.— En effet, à voir le nombre éternellement immense des coupables qui étendent sans cesse le compte de leurs crimes, la Justice pénale placerait le but de la création, non dans l’amour du Créateur ( comme il /aut le concevoir) , mais dans la stricte observation du droit (elle ferait du droit même le but qui constitue la gloire.de Dieu). Or, comme le droit (ou la justice) n'est que la condition restrictive de l’amour (ou de la bonté) , cela semble en contradiction avec les principes de la raison pratique , d'après lesquels n'aurait pas dû avoir lieu la création d'un monde amenant un résultat si opposé au dessein de son auteur, qui ne peut avoir pour principe que l'amour.
On voit par là que dans l'Ëtbique, comme philosophie pure, fondée $ur la législation intérieure, les rapports moraux de l'hoî^me avec l’homme sont les seuls qui soient compréhensibles pour nous ; mais que , pour ce qui regarde le rapport de Dieu et de l’homme, il est tout à fait en dehors des limites de notre nature et noos est absolument incompréhensible. Par où se trouve confirmé ce qui avait été avancé plus haut, à savoir que l’Éthique ne peut s'étendre au delà des bornes des devoirs de l’homme envers lui-mème et envers les autres hommes.
DigiliiC::' : / Googll