‹ Éléonore de Roye, princesse de Conde, 1535-1564Chapitre 1 sur 17 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Au début de Tannée 1535, la jeune comtesse de Roye, Madeleine de Mailly, se trouvait au château de Châtillon-sur-Lolng, près de Louise de Montmorency, sa mère. La sollicitude de celle-ci s'étendait, à cette époque, sur sa fille chérie, avec un redoublement d'ardeur d'autant plus naturel, que la situation de la jeune femme empruntait à l'approche d'un solennel événement de famille un intérêt de jour en jour plus touchant : en effet, Madeleine était sur le point de devenir mère à son tour. Quelle douce égide, que celle sous laquelle elle était alors placée! Que de vœux, que d'élans d'ineffable tendresse échangés entre deux âmes qu'une affection sacrée unissait étroitement l'une à l'autre! Jamais Madeleine n'avait aussi profondément senti qu'en ce moment tout ce qu'elle devait à sa mère; car, du bonheur de l'entendre, découlait pour elle la plus pure des initiations aux devoirs et aux joies de la maternité. Jamais, de son côté, Louise de Montmorency n'avait été plus émue qu'en ces heures d'intimes épanchements où, parlant des épreuves du passé, qui l'avaient frappée dans ses affections les plus chères, elle associait au langage de la résignation celui de la confiance en un prochain avenir. Soutenue par les tendres

.paroles d'une mère vénérée, - Madeleine se recueillait dans la douce pensée de pouvoir bientôt, par la bonté de Dieu, lui offrir un enfant de plus à aimer.

Il suffira pour apprécier les sentiments qui animaient alors ces deux nobles femmes, de jeter un rapide coup d'œil sur quelquesunes des phases de leur existence, dans le cours des années pré-^ cédentes.

Issue de Tune des premières maisons de France, Louise de Montmorency avait épousé, en 1505 (1), un gentilhomme d'une grande famille de Picardie (2), Ferry II de Mailly, baron de Conty, chambeWan du roi, capitaine de cent hommes d'armes de ses ordonnances, et sénéchal d'Anjou (3). De son union avec lui étaient nés, les 28 avril 1508 et 13 septembre 1509, deux enfanls, Jean et Louise de Mailly (4). Ferry de Mailly, alors cfu'il se signalait, à côté de Bayard, sur les champs de bataille d'Italie,' avait reçu une blessure^ mortelle (5), el était décédé près de Milan, en décembre 1511 (6), laissant sa veuve enceinte d'ua troisième enfant, auquel elle donna le jour le 16 juin 1512. Cet enfant était Madeleine de Mailly (7).

Louise de Montmorency avait épousé en secondes noces Gaspard, prenïier du nom, comte de Coligny, seigneur de Châtillonsur-Lôing, connu dans l'histoire, sous le nom de maréchal

(1) Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 8177, f'» 190, 193, 435. Inventaire de titres dressé par Cl. Colladon.

(2) Clairambaut, Extrait de la généalogie de la maison de Mailly, In-f», 1757, p. 2.

(3) Bibl. nat., cabinet des titres, Collect. de pièces et Mémoires^ v<». Mailly^ calî. 1-28, f* 21 et cah. ii-68, ("54. -r- Clairambaut, ouvr. cit., p. 12.

(à) Livre d'heures de Louise de Montmorency. Bulletin de la Société de Tliistoiredu protestantisme français, 2« année, p. 4, 5, 6.

(5) Brantôme, édil. de M. Lud. Lalanne, in-8'', t. 111, p. 1, 2. — Clairambaut^ ouvr. cit., p. 12. '

(6) Livre d'heures de Louise de Montmorency, ouvr. cit. — Chron, de Bayard^ par le Loyal Serviteur, chap. xlviu

(7) Livre d'heures de Louise de Montmorency, ouvr. cit. — BibL nat, cabinet des litres, Collect. de p. et Mém., r. ïlailly, cah. 1 à 28, f» 2^

de Châtillon. Cette nouvelle union, de laquelle étaient nés quatre filé, Pierre, Odet, Gaspard et François, n'avait pas été de longue durée, car le maréchal de Châtillon était mort à Dax, le 4 août 1522, victime de son ardeur à marcher au secours de Fonlarabie (1).

Devenue veuve pour la seconde fois, Louise de Montmorency s'était constamment tenue, comme femme et comme mère, à la hauteur de ses devoirs; se signalant, dans les rangs de la société et à la cour, par une dignité morale qui contrastait avec les mœurs frivoles et relâchées de l'époque, et ne cessant, au foyer . domestique, d'entourer de soins affectueux les sept enfants que Dieu lui avait donnés. Ces enfants, répondant, par le développement du cœur et de l'intelligence, à la sollicitude et aux directions éclairées de leur mère, avaient, pendant plusieurs années, fait sa consolation; mais, à des jours d'une félicité relative avaient inopinément succédé des jours de deuil : Louise de Montmorency avait perdu d'abord son fils aîné, Jean de Mailly baron de Conly, mort au siège de Naples, en 1528 (2); puis, plus tard, un autre de ses fils, Pierre de Coligny, qui avait succombé aux atteintes d'une grave maladie. Des cinq enfants qui lui étaient restés, deux avaient successivement quitté le toit maternel : l'aînée de ses filles, Louise, avait embrassé la vie du cloître; et la seconde, Madeleine, devenue le 27 août 1528, à l'âge de seize ans, l'épouse du comte Charles de Roye (3), qui n'avait que trois ans de plus qu'elle, était allée se fixer avec lui au centre de ses diverses seigneuries de Roye, de Muret, de Buzancy, de Nisy-le-Comte, d'Aulnay, de Pierrepont, et de Coulommiers (4).

(1) Giuparis Colinii vita, p. 6. — Liv, d'heures de Jjovise de Montmorency, ouvr. cil.

(2) Clairainbaut, o.uvr» cit., p. 12, 13. — Bibl. nat., cab..des lit., CollecL de p. et Mém. V^ Mailly, M à 28.

(3) BibK nat., cab. des \ïi,, CoUecl. de p. et Mm. y". Roye, f" 1 1 .

(4) Voir, sur les seigneuries que possédait Charles de Roye, et sur la dot ap-

Sept ans s'étaient écoulés, durant lesquels, depuis son mariage, Madeleine de Mailly, quelque attachée qu'elle fût du reste à son intérieur, n'avait jamais manqué de saisir l'occasion de se rapprocher de sa mère et de lui témoigner, de près comme de loin, une sympathie et un dévouement, qui toujours avaient allégé, pour la maréchale de Châtillon, le poids des épreuves imposées à son cœur.

Ainsi s'explique, par l'intimité qui régnait entre la mère et la fille, et par le besoin qu'elles éprouvaient de se trouver, autant que possible, réunies l'une à l'autre, la présence de Madeleine de Mailly au château de Châtillon-sur-Loing, en 1535.

Le 24 février de cette même année, elle y mit au monde une fille ( l), dont le baptême eut lieu peu de temps après. On donna à l'enfant le nom d'Éléonore, qui était celui de l'une de ses deux marraines, seconde femme de François I". Son autre marraine fut Marguerite, sœur de ce monarque. Les deux parrains furent François, dauphin, fils aîné du roi, et Antoine du Bois, évêque de Béziers, oncle maternel du comte de Roye (2). Le double patronage qu'accordaient ainsi à la petite-fille de la maréchale de Châtillon les reines de France et de Navarre, témoignait de la bienveillance de la première pour sa dame d'honneur, et de l'affection de la seconde pourvue amie dévouée (3). '

Deux ans plus tard, le 3 mars 1537, la comtesse de Roye, résidant alors dans son château de Muret, donna le jour à une

portée par Madeleine de Mailly, divers litres mentionnés dans V Inventaire dressé par Goliadon (Bib. nat., mss. f. fr., vol. 8177) sous les dates suivantes : 19 juillet 1425 (f*> 93), février 1529 (P» 250), 18 août 1529 (P»« 190 et 436), 28 avril 15^6 (f» 192) et 11 novembre 1554 (P> 93).

(1) Se. et h, de Saincte-Marthe, Hist. gén. de la maison de France, t. II, p. 938. . - i

(2) Le Laboureur, addit. au Mém. de Castelnau, in-l^, t. I, p. 382.

(3) U existe des fragments de la correspondance de la reine do Navarre avec la maréchale de Châtillon. (Voir le- recueil des Lettres de Marguerite, publié par M. Génin, 1841, in-8», 1. 1, p. 255, 256, 303.) . .

seconde fillé, qui fut baptisée dans l'église de la localité, sous le nom de Charlotte (1).

L'enfance des deux sœurs s'écoula paisiblement, au foyer domestique. Rapprochées l'une de l'autre par l'âge, elles l'étaient également par le caractère. Toutes deux étaient douces, aimantes, sympathiques, et douées d'une vive intelligence. L'édu-^ cation qu'elles reçurent d'une mère judicieuse • et tendrement vigilante, affermit leur intimité et développa en elles un rare ensemble de qualités à la fois solides et aimables. La puissance de l'exemple, éveillant, dès l'enfance, dans leurs âmes, le sentiment religieux, ajouta au sérieux de leur éducation et les prépara à marcher, un jour, d'un pas ferme, dans les voies de la piété. L'exemple, ici, venait de haut, et n'était pas moins touchant que solennel.

Elles avaient, l'une douze ans, l'autre dix, lorsque mourut la maréchale de Châtillon, le 12 juin 1547. À dater de cette époque, la comtesse de Roye se fit un devoir d'entretenir ses filles de la profonde impression qu'avaient produite sur son âme les derniers moments de leur aïeule. Elle leur rappela maintes fois que Louise de Montmorency avait, à son lit de mort, témoigné hautement de son attachement à la vraie religion, à celle du pur Évangile ; qu'elle avait fréquemment répété ces paroles du psalmisle : « La miséricorde de Dieu est de génération en génération y> sur ceux qui le craignent i> ; qu'elle avait adressé de sérieuses exhortations au cardinal de Châtillon, son fils, et l'avait engagé à ne pas amener près d'elle un prêtre, en déclarant « que Dieu, 3> par un singulier bienfait, lui avait ouvert le moyen de le ^ craindre et servir en toute piété, et de sortir des liens du corps i> pour monter au céleste séjour (2), y> Fidèle au culte des pieux souvenirs et des saintes affections, la comtesse de Roye s'était attachée, dans le secret de son cœur, h, mesurer la portée du

(1) BibU nat, cab. des lit., CoUect, de p. et Mém,, v^, Roye, f* 11, \t) Gasparis Colinii vila, p. 7.

langage ténu par sa mère, à l'heure suprême. Qii'était-il résulté de ses réflexions sur ce grave sujet? On l'ignore; mais il est permis de supposer qu'ébranlée, à dater de 1547, dans les croyances qu'elle avait suivies jusqu'alors, elle inclina dès cette époque, à se détacher du catholicisme; et entra dans une voie de consciencieuses recherches, qui devait la conduire à l'adoption des principes de la religion réformée (1).

La direction qu'elle imprima à l'instruction religieuse de ses filles dut se ressentir du changement qui, ainsi que tout porjte à le croire, s'était opéré dans ses opinions et ses tendances depuis la mort de la maréchale de Châtillon. L'induction sur ce point se fortifie de l'affirmation d'un écrivain (2) qui, parlant de faits antérieurs à 1551, et se référant dès lors implicitement aux années 1547, 1548, 1549 et 1550, en ce qui concerne Madeleine de Mailly et sa fille aînée, dit que « Madeleine, la première > de sa maison, se déclara pour la religion protestante, où elle » éleva Éléonore de Roye. y>

Quoi qu'il en soit, au surplus, du degré plus ou ipoins avancé de culture religieuse qu'avaient atteint les filles de Madeleine de Mailly depuis 1547, un fait demeure constant : c'est qu'Éléonore et Charlotte s'étaient si bien formées sous l'égide maternelle, qu'on reconnaissait en elles, au sortir de l'adolescence, deux jeunes personnes d'une complète distinction morale et intellectuelle.

La supériorité d'esprit et de cœur s'alliait, chez la comtesse de Roye, à une extrême sollicitude pour l'avenir de ses filles. Le

(OMaimbourg, Hist. du calvinisme, édit. in4<» de 1G82, p. 121 : « Il y a bien * de l'apparence que Louise de Montmorency, ayant été du nombre de ces

> dames de la cour qui, sous le règne de François !<"", favorisèrent la nouvelle.

> doctrine qu'elle suivît jusqu'à la mort, ce fut elle qui mil dans Tesprit de ses

> enfants la grande disposition qu'ils eurent à se laisser si facilement infecter 1 de l'hérésie. >

(2) Le Laboureur, addit. aux Mém. de Castelnau, in-f», t. I, p. 381. — Voir aussi les Mém, de Castelnau, 1. 1, p. 13.

soin qu'elle prenait de le préparer, en. ce qui dépendait d'elle, ne s'inspirait que de vues élevées, et se contenait dans les limites d'une prudente réserve. Agir selon la mesure de ses forces, pour tenter d'aplanir sous les pas des deux sœurs le chemin de la vie, tout en leur enseignant d'ailleurs à en surmonter, au besoin, les inévitables aspérités, puis attendre avec confiance ce qu'il plairait à Dieu de décider à leur égard : telle était la règle que la comtesse de Roye s'était assignée. Elle y demeurait fidèle, et voyait Éléonore et Charlotte, tout entières aux douces émotions du présent, se sentir et se dire heureuses près d'elle et de leur père, sans se préoccuper de l'avenir, lorsqu'en l'année 1550 surgit une question d'établissement pour l'aînée de ces jeunes filles.

Cette question, sur laquelle Charles de Roye et Madeleine de Mailly étaient, dans l'intérêt d'Éléonore, appelés avant tous autres à se prononcer, devait, conformément aux traditions suivies en France par les grandes maisons du xvf siècle, être déférée à l'autorité suprême d'un chef, duquel relevaient tous les membres de la famille et sans l'assentiment duquel rien de ce qui touchait à la constitution ou à l'extension de celle-ci ne pouvait se conclure. Or, depuis la mort de la maréchale de Châtillon, sœur d'Anne de Montmorency, connétable de France, la comtesse et le comte de Roye, de même que les trois Châtillon, nièce et neveux de ce haut dignitaire, le considéraient comme chef de leur famille et l'entouraient des respectueux égards que commandait ce titre. C'était donc au connétable que devait être soumis, en vue d'une sanction définitive à obtenir en faveur d'Éiéonore, un projet auquel adhéraient, dans l'intimité des relations fraternelles, la comtesse de Roye^ son mari et Gaspard de Coligny.

. Profondément attaché à sa sœur, avec laquelle il vivait dans une étroite communauté de pensées et de sentiments, Coligny avait étendu à ses deux nièces l'affection qu'il portait à Made-

leîné de Mailly. Frappé du développement, précoce à tous égards, d'Éléonore, il croyait, bien qu'elle n'eût encore que quinze ans en 1550, à la possibilité de la marier, dès cette époque, pourvu que celui qui demanderait sa main se montrât digne d'elle.

11 avait distingué dans les rangs de la haute noblesse de France un jeune homme, alors âgé de vingt ans, ardent de cœur et d'esprit, franc de caractère et de langage, brave, chevaleresque, aimable, aspirant à une situation digne du nom qu'il portait, et à qui son mérite naissant présageait un brillant avenir. C'était Louis de Bourbon, fils de Charles de Bourbon, premier duc de Vendôme, mort le 25 mars 1538, et frère puîné d'Antoine de Bourbon, second duc de Vendôme, alors gouverneur de la Picardie. Or, ce fut précisément au nom de ce même Louis de Bourbon que, vers la fin de 1550, un membre de sa famille qui avait particulièrement veillé sur son enfance et sa première jeunesse, demanda en mariage Éléonore de Roye. Généreusement enclin, en qualité d'heureux et fidèle époux de Charlotte de Laval, à juger autrui d'après lui-même, et confiant dans l'influence salutaire qu'exercent d'habitude les nobles qualités d'une femme supérieure sur les sentiments de l'homme auquel elle a> devant Dieu, étroitement associé son sort, Coligny ne doutait pas que sa nièce, une fois en possession du cœur de Louis de Bourbon, ne le fixât pour toujours. Aussi, crut-il pouvoir signaler ce jeune homme à Madeleine de Mailly et à Charles de Roye, comme présentant des garanties de bonheur pour Éléonore, dans l'union qu'il contracterait avec elle. 11 ajouta que cette union, favorable, avant tout, au point de vue des convenances et des intérêts domestiques, le serait également, au point de vue secondaire de certaines combinaisons politiques qui préoccupaient le connétable, en contre-balaiiçant, au profit de ce dernier, le crédit exorbitant des Guise, par ïe fait même des liens qui rattacheraient désormais les maisons de Montmorency, de Rojq

et de Châtillôn à la maison de Bourbon, dont les principaux membres, à litre de princes du sang, tenaient de si près au trône.

Agréée par le comte et la comtesse de Roye, la demande dont il s'agit fut soumise au connétable, qui raccueillit également.

Restait à obtenir l'approbation du roi. Les Guise, ainsi que Diane de Poitiers, leur alliée, ardents et insidieux antagonistes du connétable, de ses adhérents et des princes du sang, mirent tout en œuvre pour arracher un refus au monarque; mais Anne de Montmorency triompha de leurs obsessions, et le consentement royal, formellement accordé, déjoua d'indignes intrigues.

Alors fut faite, vis-à-vis des parents d'Éléonore, par le cardinal de Bourbon, évêque de Laon, oncle et protecteur du jeune Louis, une dernière démarche, officielle cette fois, dont ce prélat rendit compte à Henry II, dans les termes suivants (1) : « Sire, i> suivant le congé que dernièrement il vous a pieu me donner ]^ de demander en mariage la fille aisnée de M. de Roye, je luy > en ay faict ouverture en ce lieu d'Anisy, auquel luy et madame 3> de Roye me sont venus veoir avec leurs filles; et vous puis » asseurer que j'ay trouvé le père et la mère en si bonne voulonté » de donner leur dite fille à mon nepveu Loys, que possible -1^ n'est de plus grande, se tenans beaucoup obligez à vous et se i> sentans honnorez de prendre alliance en nostre maison, »

Obtenir la main d'Éléonore de Roye était pour Louis de Bourbon un bonheur exceptionnel, qui lui imposait ces obligations sacrées dont le loyal accomplissement se transforme toujours en un véritable privilège pour un homme de cœur et de foi. Quoi de plus doux, en effet, pour un tel homme, que de maintenir sous l'égide d'une inébranlable fidélité l'appui qu'il a promis et l'amour qu'il a voué à la compagne de sa vie.

(1) Bibl. nat., m^s. f. L\ vol. 3X3, f» i„ lettre du 26 octobre 1550, datéel d'Anisy. '

Le mariage fui célébré, le ^2 juin 1551 (1), au château du Plessier-de-Roye, que possédait le père d'Éléonore (2).

11 est intéressant de relever ici quelques-unes des énoncîalions d'un acte contenant les conventions civiles préalablennent arrêtées entre les futurs époux, avec le concours de leurs familles (3). — Le futur époux, qui ne porta que plus tard le titre .de prince de Condé (4), y est dénommé a: haut et puissant prince, y> Louis de Bourbon, fils de feu bonne mémoire Charles en son y> vivant duc de Vendôme, et de dame Françoise d'Alançon, son j> épouse }>. 11 y est assisté de son frère, a Antoine, duc de Ven- ,» dôme, avec Jeanne, princesse de Navarre, son épouse î>, de son autre frère ce Jean de Bourbon >, et de son oncle et tuteur « Louis, cardinal de Bourbon, primat de France, archevesque -» de Sens, évesque duc de Laon y>. — Les seigneur et dame de Roye assignent à « leur fille aînée, Léonor, douze mille livres y> de rente, pour en jouir par ledit futur époux de six mille livres

(1) Se. et L. de Saincte-Marthe, Hist gén, de la maison de France, t. H, p.938*

— Désormeaux, Hist. de la maison de Bourbon, t. Ilï, p. 213. — Le Laboureur, addil. aux Mém. de Castelnau, t. I, p. 382, parlant de ce mariage, dit : < La ccrctnonie s*en fit par Louis, cardinal de BourboD, évêque de Laon

> (oncle du jeune époux), eu présence d'Antoine de Bourbon, duc de Vendosme,

> depuis roy de Navarre, et de Charles, cardinal de Bourbon, archevêque de

> Rouen, frères (du dit époux), i

(2) Bibl. nal., cab. des tit., CollecL de p. et Mém,, V*». Roye, Ml. — Invent. dressé par CI. Colladon. (Bibl. nat., mss. f. fr. vol. 8177, f<» 175.)

(3) Cet acte fut passé à Nisy-le-Chastel. Son texte ne se retrouve aujourd'hui que dans une copie, qui d'ailleurs n'en reproduit pas la date. (Voir Hist, des princes de Condé, par le duc d'Aumalc, t. 1, pièces et documents, p. 339, 340.)

— Bibl. nat., cab. des tit., Colléct, de p. et Mém., v". Roye, f^ 11.

(4) Les plus anciens actes qui attribuent expressément le litre de Prince de Condé à Louis de Bourbon paraissent être les actes suivans, que mentionne YInventaire dressé par Cl. Colladon (Bibl. nat. mss. f. fr., vol. 8177, f^ 25, i5, 57, 77, 89, 93, 2i8), savoir : acte seigneurial du 30 mars 1553, bail du 15 janvier 155i, remboursement du 28 avril 1554, vente du 10 août 1554, presiation de foi et hommage, à raison d'un fief, du 11 novembre 1554, bail à cens du 13 mars 1555, bail du 8 décembre 1555. — Dans une lettre adressée au duc deNevers,le 12 juin 1554, le roi Henri II (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 3136, f»2r dit, en parlant de Louis de Bourbon : c Mon cousin, le Prince de Condé, >

T> pour le jour des espousailles , et des autres six mille livres i> après le décès desdits seigneur et dame. » Il est ajouté que... < où il ne surviendra aucuns enfans mâles desdits seigneur et ^ dame, en ce cas, ladite demoiselle Léonor de Roye et ses T> enfans viendi'ontà leur succession comme aînés et principaux D héritiers. y> — Plus loin se rencontrent ces mots : a: ... Ledit 2) seigneur duc de Vendosme a dit et déclaré que par le partage i> puis naguères accordé dntre luy et lesdits seigneul's Jean et » Louis, ses frères, audit Louis sont escheues les terres et sei- 3> gneuries qui s'en suivent, c'est à sçavoir : La Ferté-au-Coul y> et vicomte de Mcaulx, Condé-en-Brie (1), Ailly-sur-Noye, » Sourdon et Braye, la Basecque, les transports de Flandres (2). y> — Un douaire de quatre mille livres est garanti à la future épousé € spécialement sur lesdites terres et seigneuries de Condé et La » Ferté-au-Coul. y>

On le voit : Louis de Bourbon et Éléonore de Roye ne possé- ■daient, au moment de leur mariage, l'un, qu'une fortune singulièrement restreinte, pour im prince du sang, et sans perspective d'accroissement par voie héréditaire; l'autre, qu'une modeste constitution de rente, et que l'éventualité d'acquisition d'un patrimoine, dont l'avenir seul déterminerait, toujours trop tôt pour son amour filial, la consistance définitive.

Reléguée au surplus, comme elle doit l'être, à un rang inférieyr, toute considération déduite des avantages inhérents aux biens patrimoniaux dont Louis de Bourbon pourrait jouir, un jour, du chef de sa jeune compagne, s'efface naturellement devant l'inépuisable trésor d'affection et de dévouement qu'elle lui apportait. Si jamais, en effet, une jeune fille aimante et pure ^ntra dans la vie conjugale avec l'énergique résolution d'y con-

. (1) € Terra, justice haute, moyenne et basse, Chasteîlenye, prévosté et

> seigneurie de Condé-en-Brye. > {Invent, dressé par Cl. Colladon. Dibl. nat., «ISS. f. fr., vol. 8177, f» 198.)

(i) Voir aussi Desormeaux, Hist. de la maison de Bourbon, t. III, p. 213^ jioteA.

sacrer toutes les forces vives de son âme à la pratique des plus saints devoirs, et s'éleva par sa piété et ses vertus, par la générosité de son cœur et l'héroïsme de son caractère, au rang d'une femme d'élite, ce fut bien cette incomparable Éléonora de Roye, qui, dès le jour de son union avec Louis de Bourbon, devint pour ce prince, et demeura, jusqu'au jour où elle succomba prématurément aux cruelles atteintes de la maladie, une com^ pagne tendre et soumise, une amie fidèle, un inébranlable appui dans l'épreuve.

L'histoire a consacré le souvenir des éminentes qualités qui distinguèrent cette jeune princesse, dont l'existence, dans sa brièveté, fut si bien remplie. L'hommage 'que lui rendent, à cet égard, divers écrivains catholiques est d'autant plus frappant^ qu'il émane de ceux-là mêmes qui s'érigent ouvertement en censeurs de ses convictions religieuses. L'un (1) dit : « Léonor i> de Roye ne le céda (à sa mère) en aucune de toutes ses belles

> qualités, princesse belle, riche et très-vertueuse, mais aussi

> très-obstinée huguenotte. » Un autre (2) la représente comme « étant d'une humeur altière et généreuse, mais chaste, sérieuse » et ornée de plusieurs vertus morales d. Un troisième (3) la qualifie de « dame de beaucoup d'esprit, d'un courage héroïque, » et d'une sagesse admirable y>. Un quatrième (4), plus explicite, s'exprime ainsi : « Éléonore de Roye était digne de sa brillante i> destinée. Issue d'une das plus anciennes et des plus illustres 3> maisons du royaume, elle ne le cédait à aucune personne de » son sexe en beauté, en grâces, en esprit et en sagesse; et elle 3> l'emportait sur presque toutes, en savoir, en courage et en 3> magnanimité. Nièce des Colignys, elle eut comme eux le mal- » heur d'embrasser les opinions religieuses de Calvin, et devint,

■ (1) Le Laboureur, addit. aux Mém* de Gastelnau, t. 1, p. 382. — Voir aussi Maimbour^, Hist. du calvinisme, cdil. ïi\-i° de 1082, p. 121.

(2) Dormay, Hist. de Soissons, t. H, livr. VI, ch. xxxv.i, p. 454. , (3) Pe Thou, Hist. univ., t. UI, p. 3:0, 413,

(4) Desormeaux, Histn de la maison de Bourbon, t. III, \\ 214,

ï dans la suite, une des héroïnes du parti dont son époux se y> déclara le chef, d ' .

Quant aux écrivains protestants, deux contemporains d'Éléonore de Roye disent d'elle : Tun (1), « que cette bonne et i> vertueuse princesse était accompagnée d'une vertu et d'un

> courage surpassant de beaucoup le naturel de son sexe »; l'autre (2), « qu'elle était dame aymant son mary, vertueuse et ï sage s'il en fut oncques et femme accomplie en toutes sortes;

> la perle des princesses de nQ3tre temps d.

Une amie chrétienne, qui survécut à Éléonore de Roye, n'hésite pas à déclarer (3) : <t qu'il faudrait une histoire enlière » pour éterniser les singulières grâces que Dieu avoit mises en » ceste illustre princesse, et, l'indicible force et constance de son

> esprit, en adversité i>. Insistant en particulier sur l'une de ces grâces, elle dit (4) : ... « Celte chaste dame, telle la puis-je à bon » droit nommer, comme accomplie de tous points et en toutes 3> circonstances en cest excellent don et modestie matronalle,

> qui l'a suyvie jusques au tombeau... n'en voulant autre preuve :& que la confession même de ses ennemis. Et je ne m'esbahy

> pas si, en vostre contrée tant de sages dames délibèrent de » se la proposer pour une image et miroir de pudicilé en l'ins- » titution des mœurs de leurs filles, ainsi aussi que nous désiy> rons faire pardeçà. Car, à vray dire, elle a surpassé toutes » celles qui ont jamais esté célébrées par les historiens : et ï en un mot, jamais rien ne trouva place en son cœur que la

> vertu; et j'en puis parler si avant, ayant eu cest hon-

(1) Mémoires de Condé, t. II, p. 380.

(2) Relier de Laplanche, Histoire de V estât de France ^ tant de la république que de la religion, sous le règne de François II, édit. de 1576, p. 55, G08, 697. "— L^auteur de V Histoire de cinq rois, édit. de 1599, p. 109, dit : c La prin* > cesse de Gondé, dame sage et vertueuse entre celles de nostre temps... »

(3) Épistre d*une damoisellc françoise à une sienne amie, dame estrangère, sur la mort d'excellente et vertueuse dame Léonor de Roye, princesse de Gondé« 1564, in.l2, p. 2.

(i) Ibid., p. 7 et 8

^ neur d'avoir approché d'elle dès son berceau et premières }) années, y>

De ces diverses citations ressortent tout au plus quelques linéaments d'une physionomie morale qu'il n'est possible d'envisager sous son véritable aspect qu'alors qu'elle est fidèlement dépeinte en son entier. Il importe donc de passer maintenant à l'exposé des faits dont l'ensemble, déduit de documens inédits pour la plupart, doit composer le tableau de la vie d'Éléonore de Roye, .depuis son mariage; tableau d'une exécution difficile, qui, à raison de l'infériorité de son coloris, sera loin, sans doute, de reproduire dans leur plénitude l'éclat et la pureté d'un admir rable modèle, mais qui peut-être s'en rapprochera quelque peu en en reflétant du moins les traits principaux.

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