‹ Éléonore de Roye, princesse de Conde, 1535-1564Chapitre 2 sur 17 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

A peine Éléonore de Roye venait-elle d'être unie à Louis de Bourbon, qu'il lui fallut se voir séparée de lui, ' Ce prince partit pour aller d'abord servir sous les ordres du duc de Vendôme, son frère, qui rassemblait, sur la fronlièrq des Pays-Bas, un corps d'armée dont les opérations furent dirigées contre l'Artois et la Flandre. Il se rendit ensuite, au mois d'octobre 1551, en Piémont, où le maréchal de Brissac se trou-*» vait à la tête d'une armée aguerrie. Après y avoir fait preuve de yaleur, Louis de Bourbon revint en France, d'où il ne tarda pas; à repartir pour prendre une part active à la campagne dans laquelle, en 1552, s'opéra la rapide conquête des Trois Évêchés, A quelque temps de là, il se distingua par son intrépidité, à Metz, qu'assiégeait Charles-Quint; puis, en 4553 et 1554, il figura avec honneur dans l'armée qni opéra en Picardie, en Haiuaut et en Artois (1). En 1555, il alla de nouveau servir en Piémont, où il se fit remarquer en plusieurs circonstances, notamment au siège de Vulpiano.

La trêve de Vaucelles, conclue en février 1556, lui permit enfin de faire dans sa patrie, à la suite d'absences réitérées, un séjour d'une certaine durée et de se retrouver près d'Éléonpre de Roye, qui désirait ardemment son retour.

' Cependant quels événements avaient signalé, pour la jeune

(1) Voy. Appendice, n* 1.

femme, le cours des cinq années qui venaient de s'écouler ? En voici l'exposé sommaire.

Le chagrin que lui causa, peu après son mariage, le départ de Louis de Bourbon, en 1551, fut tempéré, avant tout, par l'affection que lui témoignèrent les divers membres de sa famille. Il le fut aussi par la sympathie touchante de deux femmes qui, séparées d'elle par une différence d'âge plus ou moins prononcée, étaient devenues ses belles-sœurs et aussitôt ses amies. L'une était Marguerite de Bourbon, duchesse deNevers, sœur d'Antoine, et de Louis de Bourbon; l'autre, Jeanne d'Albret, femme du premier de ces princes.

Marguerite de Bourbon, en digne fille du grand Vendôme et de Françoise d'Alençon, en même temps qu'à titre de compagne d'un prince justement considéré (1) avait réussi, au sein des honneurs et de la richesse, à se concilier l'estime et le respect de tous, par une noblesse de caractère et un ensemble de qualités, en harmonie avec sa grande situation. Mère de plusieurs enfants, dont l'aîné avait vu le jour en 1540, elle était en 1551 arrivée à celle époque de la vie qui, pour une femme de cœur, marque la transition, sérieusement acceptée, de la première jeunesse à un autre âge, où, sans rien perdre de leur fraîcheur ni de leur vivacité, les sentiments s'affermissent et s'élèvent de* plus en plus, au contact de l'expérience. Chérie de sa nombreuse famille, elle l'était surtout de Louis de Bourbon. L'affection que, de son côté, elle portait à ce jeune frère, s'étendit naturellement à Éléonore de Roye : elle lui ouvrit son cœur, sous Tinfluence de ce sentiment presque maternel qu'une sœur aînée éprouve ordinairement pour une jeune sœur.

Jeanne d'Albret, unie le 20 octobre 1548, à Antoine, duc de

. (1) Voir, sur le mariage de Marguerite de Boui'bon, avec le duc de Nevers, une lettre adressée par François I*' à la duchesse de Vendôme, le 1 1 janvier 1538. (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 2812, ^ 9.)

Vendôme (1), frère aîné de Louis de Boufbon, n'était âgée, lors du mariage de celui-ci, que de vingt-trois ans. Elle avait perdu, en 1549, sa mère, Marguerite de Valois, reine de Navarre. Un vide immense, s'était fait alors dans son cœur; rien ne pouvait la consoler; car s'il était pour Jeanne une perle irréparable, c'était celle de cette tendresse maternelle qui lui avait été ravie au moment où, plus que jamais, elle eût voulu s'abrite? sous son égide. La profondeur de son chagrin (2) ne l'avait cependant pas rendue insensible aux émotions bienfaisantes qui pourraient naître d'une affection nouvelle. Aussi fut-ce déjà une douce impression pour elle que de rencontrer, dans la sœur qu'une nouvelle alliance lui donnait, la filleule de Marguerite de Valois. Mais il y eut plus : se voir et se connaître, ce fut aussitôt, pour Jeanne et Éléonore, s'aimer mutuellement. Celle de ces deux jeunes femmes qui avait le bonheur de posséder encore sa mère, trouva, pour celle qui était privée de la sienne, des paroles de sympathie et de relèvement qui soulagèrent le cœur de Taffligée.

L'amitié qui, dès 1551, lia Jeanne à Éléonore s'affermit avec les années par une étroite communauté de sentiments, d'actions et d'épreuves, et conserva toujours le touchant caractère d'intimité dont elle fut empreinte à son origine.

Jeanne devait, après avoir reçu les consolations d'Éléonore, devenir à son tour la consolatrice de celle-ci.

Tandis que l'une des deux belles-sœurs continuait à jouir de Taffection de son père, l'autre eut la douleur de perdre le sien : Charles de Roye, à peine âgé de quarante-trois ans, mourut au château du Plessier, le 29 janvier 1552 (3). Jeanne d'Albret

(1) De nombreuses lettres adressées à Jeanne d'Albret par Antoine de Bourbon, à une époque qui suivît de près son union avec elle, attestent rintimité qui ré-gnait alors entre les deux époux. (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 8746.)

(2) Voir Appendice, n* 2.

(3) Bibl. nat.» cab. des tit., Collect, de p. et Mém. v. Boye, £<> 11. Charles de

rendit alors à Éléonore, en délicats témoignages d'attachement et de sympathie, ce qu'elle avait naguère reçu d'elle dans. une circonstance de même nature, et lui prouva, ainsi qu'à Madeleine de Mailly et à Charlotte de Roye, la vive part qu'elle prenait à leur commune douleur.

Si la courte carrière de Charles de Roye n'a laissé que peu de traces dans l'hjstoire, on sait du moins qu'elle fut honorable. Nommé, dès sa jeunesse, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi (i), il devint plus tard vidame de Laon (2), et porta dignement, dans sa vie publique de même que dans sa vie privée, le nom recommandable qu'il tenait de ses ancêtres. Il était réservé à Madeleine de Mailly, héritière de ce nom conjointement avec ses filles, d'en rehausser l'éclat par le rôle considérable qu'elle jouerait, depuis son veuvage, dans les principaux événements d'une époque agitée, et de s'élever, en qualité de comtesse de Roye (3), au rang des grandes personnalités historiques du XVP siècle. Éléonore et Charlotte devaient aussi concourir largement au soutien du nom que leur avait légué leur père.

La comtesse de Roye recueillit, à la mort de son mari, un douaire dont la paisible possession se concilia toujours, sous

Roye fut inhumé dans la chapelle Notre-Dame de Muret, lieu de sépulture pour ça famille. (Bifol. nat., Ibid.)

(1) Il figura en cette qualité parmi les nobles appelés à concourir à la réformation de la coutume de Valois, dans un procès-verbal dressé le 14 septembre 1539, et jours suivants. (V. Bourdot de Richebourg, Nouveau coutunUer général in-f ., t. II, p. 812). — Carlier, HisL du duché de Valois, t. II. p. 379). — Colladon, dans son Inventaire (Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 8177, f» 395), mentionne un certificat du 5 décembre 1551, portant : c Charles de Roye, estre gentil- » homme ordinaire de la chambre du roy et couché eu son estât. >

(2) Bibl. nat., cab. des tit., CollecL de p. et Mém.. v. Roye, f^ 8 et 9, xm.

(3) Madeleine de Mailly, qui, du vivant de son mari, avait porté parfois (Jnvent. de Cl. CoUadon, Bibl. nat., mss. f. fr., vol. 8177, f 392) le titre de comtesse de Roucy, emprunté au comté de ce nom, qui appartenait à Charles de Roye, prit, à dater du décès de celui-ci, la qualité soit de dame de Roye, soit de douairière de Roye (Cl. Colladon, Ibid., (^ 45 et 77), et ne tarda pas à adopter définitivement le titre de comtesse de Roge, sous lequel elle est surtout connue.

Tempire d'une entière réciprocité de confiance et d'égards, avec rexercice des droits héréditaires de ses filles.

La partie la plus iniportante de la fortune laissée par Charles de Roye échut àÉléonore, en qualité d'aînée de ses héritières (4) ; le surplus fut attribué à Charlotte. Par suite de la dévolution des biens paternels qui venait de s'opérer en leur faveur, Içs deux sœurs prirent, l'une le titre de dame de Muret (2), Tautre celui de dame de Roucy (3).

Dieu qui, dans ses compassions, avait, par la naissance d'Éléonore, atténué, en 1535, pour la maréchale de Châtillon, les rigueurs du veuvage, en l'associant aux douces émotions qu'éprouva Madeleine de Mailly lorsqu'elle devint mère, voulut également, dix-sept ans plus tard, alléger pour celle-ci le fardeau d'ufi pénible deuil, en lui permettant de voir le cœur de sa fiUe aînée s'épanouir, lui aussi, aux pures joies de la maternité.

Éléonore de Roye occupait sa résidence, de la Ferté-sous- Jouarre lorsqu'elle y donna le jour, le 29 décembre 4552, à un fils qui reçut le nom de Henri de Bourbon (4). Ce fils devait, dès son enfance, partager les austères épreuves qu'aurait à traverser sa mère, grandir moralement à ses côtés, et demeurer, dans une carrière trop tôt brisée, fidèle aux nobles enseignements qu'elle lui léguerait.

Remarquons, en passant, que la date de la naissance de Henri de Bourbon, à qui fut appliquée, dès son bas âge, la qualification de marquis de Conti, coïncida à peu près avec l'époque à laquelle ses parents commencèrent à porter les titres de f rince et de princesse de Condé (5) ; titres sous lesquels nous

. (i) Se. et L. de Saincle-Marlhe, HisL génial . de la maison de France^ t. H, p. 938. Dormay, Hist. de SoissonSy t. H, liv. VI, ch. xxxvii, p. 454. (2)liibl. nat., cab. des lit., Collect. de p. et Mém, V. Roye, f» 2. , (3) Bibl. nat., Ibid. -^ Dormay, ouvr. cit., t. Il, ch. iv, p. 15.

(4) Se. et L. de Saincte- Marthe, ouvr. cit., t. II, p. 939. — Dormay. ouvr. «it., t. n. p. 489.

(5) Dans une dépêche offlcielle du 22 septembre 1553 (Bibl. nat., mss. f. fr.,

désignerons désormais Louis de Bourbon et Éléonore de Roye.

Celte princesse habitait, en 1554, le château de Roucy. Ce fut là qu'elle mit alors au monde une fille (1) à laquelle elle donna le nom de Catherine. Ce second enfant fut ravi de bonne heure à son affection.

Dans le cours de Tannée 1555 survint un douloureux événement qui mit inopinément un terme au séjour de Jeanne d'Aïbret en France : le roi Henri, son père, mourut. Le décès de ce prince laissait vacant, en Navarre, un trône que Jeanne et son mari étaient appelés à occuper*

Doublement émue, à l'aspect d'une douleur filiale dont son expérience personnelle lui faisait mesurer la profondeur, et à la pensée d'une séparation toujours poignante pour l'amitié fraternelle, la princesse de Condé confondit, une fois encore,* ses larmes avec celles de Jeanne, et redoubla pour elle de sympathie et de tendresse.

Elle sut, en même temps, agir en sœur vis-à-vis d'Antoine de Bourbon, qui avait cordialement étendu jusqu'à elle l'affection qu'il portait au prince de Condé; affection dont il donna une preuve toute particulière au moment où allaient cesser ses fonctions de gouverneur de la Picardie.

Il voulut, en effet, avant de se démettre du gouvernement de cette province, en ménager la transmission à son jeune frère, qui certes était digne de lui succéder. Il s'adressa, à ce sujet, au roi de France; mais Henri H, qui avait sur la Navarre des vues ambitieuses à la réalisation desquelles ni Jeanne d'Albret ni Antoine ne devaient se prêter, s'irrita de leur résistance et repoussa la demande de transmission (2). Il ne pouvait du reste mieux servir les intérêts de la Picardie, sans s'en douter peut-

vol. 3131, f^ 126), Antoine de Bourbon dit, en parlant de Louis : c Le prince^ mon frère >.

(1) Se. et L. de Saincte-Marihe, ouvr. cit., t. Il, p. 939.

(^) Désormeaux, Hist. de la maison de BourboUy t. 111, p. 241.

être, qu'en désignant pour successeur au duc de Vendôme un homme devant le choix duquel Éléonore de Roye et Louis de Bourbon lui-même s'inclinèrent avec une respectueuse abnégation. Ce successeur élait leur oncle, Gaspard de Coligny, qui plus tard, au cœur même de la province confiée à sa vigilance et à sa bravoure, illustra ses fonctions de gouverneur en sauvant la France par son héroïque défense de Saint-Quentin.

Le départ d'Antoine de Bourbon et de Jeanne excita, au sein des populations qu'ils étaient contraints de quitter, d'unanimes regrets. On peut aisément se représenter l'étendue de ceux qu'éprouva la princesse de Condé et les émotions qui l'agitèrent lorsqu'elle reçut les adieux de la jeune reine de Navarre. Toutefois son cœur, de quelque tristesse qu'il fût saisi, se reposa bientôt dans la douce conviction que Jeanne, telle qu'elle la connaissait, pouvait aller au loin ceindre une couronne, sans cesser pour cela d'être une tendre sœur, une amie fidèle. Éléonore ne se trompait pas.

Ses impressions, dans cette circonstance comme dans tant d'autres, furent partagées par la comtesse de Roye et par Charlotte, qui avaient aussi soutenu, pour leur propre part, d'affectueuses relations avec Jeanne d'Albret et son mari (1).

Les nouveaux souverains reçurent do leurs sujets un chaleureux accueil. Ils inaugurèrent leur règne par une série de sages mesures appliquées à la direction intérieure de leurs États et par une judicieuse fermeté d'attitude vis-à-vis des prétentions exorbitantes qu'affichaient des puissances hostiles à la Navarre.

Tandis qu'ils voyaient presque tous leurs moments absorbés par les préoccupations et les devoirs de la vie publique, l'existence d'Éléonore de Roye, consacrée à l'accomplissement de devoirs moins extérieurs mais tout aussi impérieux, continuait à

s'écouler dans le cercle de la famille et des relations privées, loin du bruit et de Tatmosphère énervante d'une cour où rien n'était

(1) Voir Appendice, n» 3.

de nature à attirer une femme de son caractère. Certaines exigences de rang et de situation pouvaient seules tirer parfois la princesse de sa retraite.

Elle résidait tour à tour dans chacun de ses principaux domaines, ou dans l'un de ceux qu'occupaient sa mère et Charlotte. €elles-ci, pon moins habituées qu'elle à un affectueux échange d'hospitalité, saisissaient toute occasion de se rapprocher d'une fille et d'une sœur bien-aimée, avec autant d'empressement que cette dernière en mettait à rechercher leur présence, quel que fût le toit qui dût les abriter simultanément toutes trois.

La princesse de Condé se trouvait de nouveau au château de Roucy lorsque, le 8 novembre 1556, elle y accoucha de sa seconde fille, Marguerite de Bourbon (i). A cet enfant échut le gracieux apanage d une beauté rappelant celle qui distinguait à un si haut degré sa mère (2). Mais un rare ensemble de charmes physiques était le moindre des avantages que possédât Éléonore de Roye. Ce qui prédominait en elle, c'était une beauté morale d'un type exceptionnel, alliée au profond sentiment de sa filiale dépendance envers Dieu, dont la main paternelle la soutenait constamment. L'assistance divine fut, en effets accordée dans une large mesure à Éléonore de Roye. Toute la vie de cette princesse témoigne de l'influence exercée sur son âme par cette force suprême du Dieu des chrétiens, qui toujours s'accomplit dans leur faiblesse.

En veut-on une première preuve? Elle ressortira d'un fait caractéristique qui suivit d'assez près la naissance de Marguerite de Bourbon.

Dans les premiers mois de l'année 1557, la princesse de Condé

(1) Se. et L. de Saincte-Marthe, Hist. gén. de la maison de France, t. H, p. 938.

(2) c Vous eussiez vu la petite madamoiselle (Marguerite), qui est un

vif pourtrait de beauté. > {Épiitre d'une damoiselte françoise à une sienne amie, etc., etc., 1564, p. ii).

tomba gravement malade; ses jours furent en danger; elle le sut, et, calme, résignée, prêle, si telle était la volonté de Dieu, â se séparer de tous ceux qu'elle aimait, elle envisagea la mort sans elFroi, ce car Dîeu lui avoit fait la grâce que, depuis qu'elle

> avoit eu sa cognoissance, elle avoit toujours pensé que la mort

> luy devoit estre aussy présente en un temps qu'en l'aultre, et 1 que le chrestien estimera aussi que de là dépend le comble de » son heur et contentement (1). » Qu'elles sont simples et saisissantes les quelques paroles par lesquelles, en humble chrétienne, elle nous révèle le secret de l'énergie morale qui, dans celte circonstance, la rendit capable d'affronter résolument les menaces du plus redoutable des adversaires, du roi des épouvantements (2)! « J'ai en mon cœur, disait-elle (3), ce que Dieu, Hf dès 7}ia jeunesse^ y a mis, l'assurance de mon salut. :p Elle avait vingt-huit ans lorsqu'elle prononça ces paroles : or il est évident que, dans sa pensée, sa jeunesse remontait au delà même de Tannée 1557, qui était la vingt et unième de son âge.

Rapprochons de son langage celui d'un oncle qui l'aimait d'une affection paternelle, et qui, dès celle époque, sympathisait d'autant mieux avec elle dans la solennelle épreuve qu'elle dut traverser, qu'il partageait ses convictions religieuses. Gaspard de Coligny, en tournée d'inspection dans son gouvernement de Picardie, écrivait de Péronne, le 25 avril 1557, à madame de Larochepot, sa tante (4) : « Je m'en vais visitant ceste frontière,

i> de place en place je ne sçay si vous avez rien sçeu de

» l'extrême malladie qu'a eue madame la princesse de Condé; » mais on Ta lenue plus pour morte que vifve. M. le cardinal de ^ Chaslillon y estoit, quy m'a mandé qu'il n'est possible à une

{i)Épislre d'une damoisellc françoise à une sienne amie, etc., etc. 156 i, p. 40.

l2) Job, cil. xviii, V. U.

(3) Épistre d'une damoiselle françoise à une sienne amie, etc., etc. 1564. p. 33.

(4) Bibl. nat., mss. f. fr , vol. 3122,1*» 58.

i personne se résouldre plus chrétiennement qu'avoil faicl ceste-

> là. ^

Recueillons encore, comme directement applicable au fait capital qui nous occupe, l'hommage rendu par une amie chrétienne aux sentiments qui animaient la princesse de Condé en présence de la mort, c II faut, écrivait cette amie (1), que je vous

> die librement, sans flatter nostre sexe, que sa magnanimité op a fait honte et la piaffe aux grands courages dont se vantent y> coustumièrement les hommes; car, de sang-froid, elle a moins D appréhendé la crainte de la mort, que les plus braves d'entre

> eux ne firent jamais. i>

Dieu daigna épargner les jours de la princesse de Condé. Heureuse « de s'être souvenue de son Créateur au temps de sa » jeunesse (2) », et portant en son cœur la plus précieuse des bénédictions, ce la certitude que ni la vie ni la mort, rien ne

> pourrait la séparer de l'amour que Dieu lui avait manifesté en 3> Jésus-Christ son Sauveur (3) > , Éléonore de Roye se reprit à l'existence comme s'y reprend toute âme chrétienne que pénètre le sentiment d'une immense délivrance accordée d'en haut, avec gratitude et affermissement de foi. Soumise d'avance à une volonté suprême qu'elle savait « être toujours bonne, agréable et oo parfaite (4) », et convaincue que, quelque graves que pussent être des dispensations ultérieures, la miséricorde divine, qui l'avait déjà si admirablement soutenue, ne lui ferait jamais défaut, elle s'avança avec confiance vers l'avenir.

Rendue à l'affection des siens, elle goûta de nouveau dans toute leur étendue les douces joies de la famille qui lui étaient devenues plus chères que jamais. Elle put bientôt compter au nombre de ces joies celle que lui causa, dans l'été de i 557,

(1) Épistre dHine damoiselle françoisc à une sienne amie, etc., etc, 1564, p. 39.

(i) Ecclésiasle, ch. xu, v. 3.

(3) Rom., viu, 38, (i) Rom., XII, 2.

rqnion de sa sœur bien-aimée avec un homme digne d'elle. Fils du comte François, deuxième du nom, et d'Anne de Polignac, François III, comte de la Rochefoucault, prince de Marcillac, « n'était pas seulement le plus grand en naissance et ^ en dignité, mais le plus puissant seigneur, de toute la Guienne,

> en Poitou, comme celui qui pou voit faire une armée de ses

> parens, de ses amis et de ses vassaux (1) y>. Non moins distingué par les qualités du cœur et de l'esprit que par ses talents militaires, bien vu à la cour, particulièrement aimé du roi (2), il occupait dans le monde une haute situation soutenue par la dignité de la vie privée. Il avait trouvé le bonheur dans son union avec Silvia Pica, fille de Galeas Pic, prince de la Mirandola et de Concordia, et d'Hippolyte de Gonzague (3) ; mais la mort inopinée de sa jeune compagne (4), en brisant ce bonheur, l'avait jeté dans un profond abattement. Émus de son état, des amis l'avaient, par leurs instances, arraché à la solitude dans laquelle il cachait ses pleurs (5), et amené graduellement à ne pas désespérer de l'avenir. Ils s'étaient efforcés, pour .mieux le défendre contré lui-môme, de diriger ses pensées vers une seconde union, comme pouvant lui fournir l'appui moral dont il avait besoin, en imprimant à ses sentiments une direction nouvelle, et en leur offrant, une fois encore, un noble aliment. Vagues et oscillantes d'abord, les aspirations de son cœur s'étaient peu à peu précisées et affermies. Le jour vint enfin où, rattaché décidément à la vie, il chercha de nouveau le bonheur (6). Les charmes et les vertus d'une jeune fille de vingt ans lui en frayèrent la voie ; il s'attacha à elle avec une

(1) Le Laboureur, addil. aux Mém. de Casteinau, in-f», t. I, p. 766, 767.

(2) Voir Appendice, n® 4.

(3) Le Laboureur, addit. aux Mém. de Casteinau, t. I, p. 767. — Bibl. nat., CdlecL Duchesne, toI, 5, f" 132.

(4) 11 la perdit en 1556.

affectueuse confiance à laquelle il fut sympathiquemenl répondu; et, sur les traces d'un tel guide, il toucha bientôt au terme de ses nouvelles recherches et de ses vœux, puisque ce guide était l'aimable et pieuse Charlotte de Roye, et qu'elle devint sa compagne.

Goûter en paix et pour longtemps ensemble, au même foyer, les douces joies d'une intime union, eût été pour les nouveaux époux un privilège inconciliable avec les rigueurs de l'époque. En effet, au xvi'' siècle, en France, les péripéties d'une carrière agitée par l'effervescence de la crise sociale, par les événements politiques et par les rudes exigences de la guerre, imposaient fréquemment à l'union conjugale, au sein des familles nobles,, des douleurs de plus d'un genre, et spécialement celle des séparations instantanées. Ne pouvant suivre alors que du cœur et de la pensée un mari que le devoir appelait à exposer ses jours sur les champs de bataille, la femme chrétienne menait, dans risolement du foyer domestique, une existence mélangée de regrets, d'appréhensions et de prières, acceptait l'épreuve à titre d'austère exercice de sa foi, et, appuyée sur les promesses divines, s'étudiait à posséder son ^me par la patience (1).

Telle était, depuis six ans déjà, l'existence de la princesse de Condé : telle devint aussi celle de la comtesse de la Rochefoucault, trois semaines après son mariage (2). Les deux sœurs durent se résigner au départ de leurs maris, contraints d'entrer tout à coup en campagne.

La trêve de Vaucelles avait été rompue à l'instigation du pape et des Guises; les hostilités étaient reprises; l'ennemi assiégeait Saint-Quentin. On ne sait que trop quelle fut l'issue de la bataille livrée sous les murs de cette ville, et ce que fût devenue la France sans le génie et l'intrépidité de Coligny, qui, luttant jusqu'à la dernière extrémité avec une poignée de braves

(i)Luc, XXI, 19. A

(/2) Mémoires de Jean Mergey, édil. de 1788, sur Tannée 4557.

éleclrisés par son exemple, tint tête, dans une place démantelée et dépourvue de ressourfees, à la formidable armée de Philippe II.

Les nouvelles successivement apportées de Saint-Quentin furent autant de sujets de tristesse pour la princesse de Condé et la comtesse de la Rochefoucault. Elles apprirent que Louis de Bourbon n'était, il est vrai, ni mort, ni blessé, ni prisonnier, mais qu'il courait encore plus d'un danger en s'efforçant, avec le duc de Nevers de rallier, en face de l'ennemi, les débris de Tarmée française et de protéger la frontière par d'aclives manœuvres. Elles apprirent aussi que le comte de Larochefoucault, leur grand-oncle, Anne de Montmorency, leurs oncles Gaspard de Coligny et d'Andelot (i), leur cousin Gabriel de Monlberon, quatrième fils du connétable, venaient d'être faits prisonniers, et que le duc d'Enghien, frère du prince de Condé, atteint d'un coup d'arquebuse dans la mêlée, était mort presque aussitôt.

Avec quel élan de cœur Éléonore et Charlotte de Roye n'eussent-elles pas tout quitté pour rejoindre alors leurs maris, s'il eût été permis à l'une de partager les dangers du prince, et à Tautre de consoler le comte dans sa captivité! Mais les circonstances y mettaient obstacle et. vouaient ces deux femmes généreuses à l'inaction et aux perplexités de l'attente.

Ce fut au milieu même de ces perplexités qu'Éléonore, à peu de temps de là, accoucha de son second fils, Charles de Bourbon, le 3 novembre 1557 (2).

Les événements qui suivirent la prise de Saint-Quenlin et qui se résumèrent dans la continuation des opérations de défense de la Picardie, ainsi que dans les sièges de Calais et de Thionville, et la bataille de Gravelines, tinrent le prince de Condé presque toujours éloigné de la princesse pendant l'automne de 1557, l'hiver et le printemps de 1558.

(1) D'Andelot réussit promptement à s'évader.

(2) Se. et L. de Saincte-Marthe, Hist. généal, de la maison de France, t. I(, p. 939.

Quanta Charlotte de Roye, elle dut, pendant plus d'un an, demeurer séparée de son mari, que l'ennemi retint prisonnier tour à tour en Flandre, en Hollande, en Brabantet en Artois (1).

Les brillants services militaires du prince de Condé en Picardie, avant et depuis la prise de Saint-Quentin, méritaient une sérieuse récompense : on la lui dénia d'une manière blessante. En effet, la charge de colonel général de la cavalerie légère, qui lui revenait en quelque sorte de droit, dès qu'elle fut vacante après la prise de Calais, fut donnée à un affidé des Guises, au duc de Nemours (2). Louis de Bourbon n'obtint que le titre dérisoire de colonel général de l'infanterie par-delà les monts, alors que la France n'avait plus en Piémont d'armée proprement dite. Dépourvu de tout commandement effectif, mais sachant par patriotisme surmonter de légitimes susceptibilités, il prit part, à la suite du souverain, aux principales opérations de l'armée française sur la frontière des Pays-Bas, jusqu'au jour où l'état chancelant de sa santé arrêta son activité extérieure et le rendit momentanément au calme de la vie de famille.

Ces seuls mots, vie de famille^ d'une si haute signification dans leur simplicité même, nous mettent sur la voie d'intéressantes constatations, auxquelles nous devons, pour un moment, nous arrêter. Essayons donc de pénétrer par la pensée dans un intérieur dont Eléonore de Roye était l'àme, et d'en saisir les principaux aspects. Le langage de la princesse, chaque fois qu'il nous sera donné de l'entendre, deviendra à cet égard la meilleure source d'informations à laquelle nous puissions remonter; et, dans les fragments de sa correspondance, à peu près inconnus jusqu'à ce jour, viendra çà et là se refléter l'image de ses vertus, de sa grâce et de sa piété.

(1) Voir Appendice, n« 7.

(2) Le président de La Place, Commentaire de testât de la relig. et répubL^ édil. de 1565, p. 13.

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