PRÉFACE
L'objet de cet opuscule n'est pas de faire œuvre d'érudition ou de tenter une histoire complète des Mystères d'Eleusis. Ces Mystères, dont l'existence connue embrasse plus de dix siècles, ont subi, comme toutes les institutions, la loi du changement. Leur conservatisme s'est manifesté, non par une impénétrabilité, d'ailleurs irréalisable, au mouvement des idées ambiantes, mais par une tendance à maintenir les vieux rites, en y introduisant d'autres interprétations ou même en y superposant des procédés nouveaux. Je voudrais, — après les avoir envisagés dans leur plein développement à une époque où peut-être le respect de la foi jurée, voire la crainte des vengeances divines, leur garantissaient encore un secret que ne protégeaient plus les rigueurs de la législation athénienne, — faire la part des différents âges dans l'élaboration de leurs principaux facteurs; revoir la question si controversée de leur portée philosophique et morale ou du moins établir quelques points de repère dans l'histoire de leurs rapports avec les grands systèmes de la philosophie grecque; enfin examiner, une fois de plus, quelle a pu être leur action sur la formation de la liturgie chrétienne, lorsque celle-ci s'est constituée dans des milieux imprégnés par la culture hellénique*
Je ne me suis pas dissimulé les difficultés de la tâche. Cependant chacun de ces problèmes a suscité, dans ces dernières années surtout, tant d'études approfondies que l'heure semble propice pour tenter quelques vues d'ensemble. Tandis
VI PRÉFACK
que les découvertes archéologiques ont développé les méthodes et, pour ainsi dire, renouvelé les sources de nos connaissances relatives à l'antiquité, une science nouvelle, l'ethnographie comparée a établi ses titres à intervenir dans l'explication des phénomènes généraux qui caractérisent l'évolution rudimentaire des institutions et des sociétés. Du rapprochement entre ces deux disciplines il m'a paru qu'il y avait, même ici, quelques conclusions à tirer, tout au moins dans les questions d'origines.
J'ai été ainsi amené à distinguer dans l'histoire des Mystères sept phases successives :
1° En des temps préhistoriques un groupe de familles él.uisiniennes vouées au culte de Déméter et de Corè pratiquent des rites magiques pour assurer le succès de leurs récolles.
2° Ces sacra gentïlkia sont transformés en Mystères, après l'annexion d'Eleusis à Athènes, quand ils se font accessibles à des membres d'autres génê. Ils renfermaient : a) une initiation qui était censée renouveler la vie des néophytes et qui comprenait le passage dans un autre monde ; b) la célébration de rites traditionnels, parmi lesquels figure le « drame mystique >•.
3° Au vme siècle avant notre hr&,\a, ré-génération des initiés devient non plus seulement la condition de l'admission aux Mystères, mais encore le but essentiel de leur célébration — et ses effets utiles sont reportés au-delà de la mort.
4° La division en grands et en petits Mystères marque une nouvelle étape dans l'organisation éleusinienne.
5° Vers la fin du vc siècle avant notre ère l'époptie se superpose aux grands Mystères. L'orphisme, qui s'implante alors à Eleusis, n'a certainement pas laissé à la porte les interprétations philosophiques et morales qui constituent l'essence de sa doctrine. 11 fournit aux initiés une cosmogonie et une éthique, en même temps qu'il développe le