‹ EleusiniaChapitre 12 sur 14 · L.a Discipline du Secret · texte numérisé non relu

L.a Discipline du Secret

J'ai constaté plus haut qu'au témoignage des Actes des Apôtres, la doctrine ni les rites des premières communautés n'avaient rien de secret. La situation reste la même dans la Didachè ; celle-ci se borne à recommander de ne pas donner Feucharistie aux non-baptisés, « car c'est de ceci que le Seigneur a dit : Ne donnez pas le Saint aux chiens »'. Encore versle milieu du 11e siècle, Justin Martyr dans Y Apologie qu'il adresse à Antonin le Pieux, c'est-à-dire à un empereur païen, décrit sans hésitation la célébration du baptême et de la cène*. Mais, au commencement du nie siècle, Tertullien et Origène constatent l'existence de rites et de formules qu'il est interdit de révéler aux non initiés. Tertullien, Origène, Basile n'hésitent pas à justifier cette interdiction par l'exemple des Mystères païens5. Celse en avait fait un grief aux chrétiens.

1) Mgr Duchesne fait observer que c'est toute la partie du culte chrétien directement empruntée à la synagogue. Origines, p. 59.

2) Stromat., V, 4.

3) Didachè, IX, 5.

4) Justin Martyr, Apolog., I, ch. lxi, éd. d'Iéna, pp. 257 et ss.

5) Mgr. P. Batiffol a récemment publié un volume intitulé Études d'histoire et de théologie positive (Paris, 1902), où il maintient que la discipline de l'Arcane ne fut jamais une loi de l'Église, mais simplement « une règle catéchétique dont on exagère la portée. Défait, aucun concile ne l'a formulée ». — Dans un compte-rendu, plutôt sévère, malgré la courtoisie de la forme, M. A. Van Hove, professeur d'histoire ecclésiastique à l'Université de Louvain, répond {Bulletin

Origène lui répond : « On peut remarquer la même chose dans toutes les sectes de philosophes qui ont certains dogmes extérieurs et d'autres moins exposés à la vue de chacun... Et pourtant, dans tous les Mystères, soit des barbares, soit des Grecs, on n'a rien trouvé à redire à l'observation du secret1 ».

Il arrive fréquemment qu'Origène et ses successeurs dans la prédication chrétienne, quand ils traitent de questions en rapport avec les sacrements, s'interrompent brusquement pour s'écrier : « Les initiés savent ce que je veux dire! » — C'est littéralement la formule dont se servent Pausanias, Plutarque, Apulée, quand ils effleurent des sujets dont les Mystères se réservent le monopole.

Cette partie ésotérique du christianisme comprenait non seulement la célébration du baptême et de la cène% mais encore les formules sacramentelles, ainsi que les termes dupater et du credo. Ces symboles devaient être appris par cœur et exclusivement récités de mémoire. Le texte n'en figure même pas dans la Catéchèse où Cyrille explique aux nouveaux baptisés le canon de la messe. « Prenez garde, écrit-il, de ne pas divulguer ces choses, non pas qu'elles soient indignes d'être redites, mais parce que des oreilles profanes ne sont pas dignes de les entendre3. » De même, Sozomène s'abstient de reproduire le symbole deNicée dans son Histoire ecclésiastique «parce que des non initiés pourraient avoir accès au livre*. »

Dans les églises d'Orient, l'autel, parfois l'abside étaient cachés par un voile qu'on levait après la sortie des catéchumènes5. Ceux-ci devaient se retirer quand l'officiant pro-

bibliographique du Musée Belge, avril 1903) : « Ne discutons pas sur les mots : un usage ne peut-il avoir force de loi? Quel concile a donc établi le catéchuménat et fixé tant de points de la discipline ecclésiastique? »

1) Contra Celsum, lib. I, 326 (Migne).

2) « Qu'est-ce qui chez nous est secret et non public, écrit saint Augustin ? Les sacrements du baptême et de l'eucharistie » (In Psaltnum GUI).

3) Cyril. Hierosol., Prxfat. cateches., VII, p. 10.

4) où yàp orastxoç xa\ Tcôv àjx-jTÎTwv tivàçTrjfiè t?) pî6Xw èvtv/cïv. Histor.eccles., I, ch. xx, éd. de Cambridge* p. 39.

5) « Ce voile, écrit Mgr Duchesne, est encore en usage dans les rites

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nonçait la formule : « Les choses saintes aux saints ». Un diacre s'avançait alors en disant : « Que personne ne reste des catéchumènes, des auditeurs, des infidèles, des hérétiques. Ceux d'entre eux qui ont participé aux premières prières, qu'ils sortent. Que les mères emportent leurs enfants1. » Substituez aux termes d'infidèles, d'auditeurs, de catéchumènes ceux d'athée, d'épicurien, de chrétien, vous aurez la formule par laquelle Alexandre le Paphlagonien faisait l'ouverture de ses Mystères*. Nous avons vu qu'au début des grands Mystères l'hiérophante d'Eleusis proclamait en termes analogues l'exclusion de ceux qui n'avaient pas la voix intelligible et la conscience pure. D'après les Constitutions apostoliques, le diacre devait demander encore : « Que nul ne reste, s'il a une querelle avec un autre ou s'il est entaché d'hypocrisie! {&* încoxpfoet)' ».

Les degrés de l'initiation chrétienne.

Les divers épisodes de l'initiation aux Mystères chrétiens sont énumérés dans le curieux et important passage où Tertullien décrit les vertus spirituelles de ces opérations : « Le corps est baigné afin que l'âme soit lavée de ses taches; le corps est oint, afin que l'âme soit consacrée ; le corps est muni du signe, afin que l'âme soit fortifiée; le corps est ombragé (adumbratur) sous l'imposition des mains, afin que l'âme soit illuminée par l'Esprit; le corps est nourri de la chair et du sang du Christ, afin que l'âme se repaisse de Dieu4 ». Nous avons ici le baptême, l'onction, le signe de croix, l'imposition

orientaux ; on le tend devant la porte centrale de l'iconostase ; il est tiré et ramené aux moments indiqués dans les anciennes liturgies. » Orig. du culte chrétien, p. 79.

1) Apostolic. Constit., lib. VIII, cap. xn. — La formule latine était : Si quis catechumena est, recédât, etc.

2) Lucien, Alexand., 38.

3) Apost. Const., VIII, 12.— Cf. Didachè, XIV, 2.

4) Tertullien, De Resurrect. carnis, ch. vin. Opéra (1630), t. II, p. 553.

des mains et la communion, dans l'ordre où se succédaient ces sacrements.

J'ai rappelé qu'aux temps apostoliques le baptême suivait immédiatement la conversion. Le rituel était des plus simples. Le néophyte était plongé dans l'eau d'un bassin ou d'une rivière ; un membre de la communauté prononçait sur lui la formule : « Je te baptise au nom de Jésus-Christ1 », ou : « Je te baptise au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit2 » ; puis un des anciens lui imposait les mains. A l'époque où fut rédigée la Didachè, il ne semble pas que le baptême exigeât l'intervention d'un ministre spécial. « Celui qui baptise (c (kicrf- Çwv) » semble s'entendre de n'importe quel membre de la communauté'. On commence à parler d'une instruction morale préalable, mais sans la réglementer; on se borne à prescrire un jeûne avant la cérémonie4. A partir de Justin Martyr, le baptême est désigné par des expressions empruntées aux initiations païennes (aopay'ç, çaracritôç, iMxmfjpwv) ; bientôt il ne sera plus conféré qu'une fois par an. Parfois, comme dans les cas bien connus de Constance et de Constantin, il sera différé jusqu'à la fin de la vie. C'est qu'il a cessé d'être la condition préalable de l'entrée dans les rangs de la société chrétienne, pour devenir le couronnement de l'initiation à un degré supérieur des Mystères.

Les catéchumènes qui aspiraient à cette nouvelle initiation, formaient la catégorie des Élus ou Compétents (©umÇé- [X£vo-., ceux qu'on illumine). Ils devaient d'abord se prêter à une série d'instructions et d'exercices qui avaient lieu pendant le carême. Ces séances se nommaient des scrutins, soit parce que les néophytes y étaient soumis à de nouvelles épreuves, soit parce que les fidèles y étaient appelés à se prononcer sur l'admissibilité des candidats. Voici comment se passait le premier scrutin d'après le manuscrit de la

1) Actes, n, 38; vin, 16; x, 48.

2) Math., xxvin, 19.

3) Didache, vu, 3.

4) Id.

Pérégrination de Sylvie1 qui décrivit le culte chrétien de Jérusalem à la fin du ive siècle : L'évêque demandait aux voisins de chaque candidat : « Est-il de bonnes mœurs? Est-il obéissant envers ses parents? N'est-il pas intempérant ou vain, etc.?» L'évêque inscrivait alors le nom de ceux qui avaient obtenu des témoignages favorables et renvoyait chacun des autres en ajoutant : « Qu'il se corrige et quand il sera corrigé, qu'il vienne alors recevoir le baptême ». L'étranger qui n'avait pas su trouver de répondants n'était pas facilement admis \

N'est-ce point là encore une fois la séance initiale des grands Mystères où l'hiérophante, avant l'inscription des candidats, enjoignait de se retirer à tous ceux qui ne réunissaient pas les conditions morales exigées des mystes?

Ici également l'analogie est constatée par Origène, quand il reproduit cette phrase de Gelse : « Lorsqu'on célèbre les Mystères des autres religions, on n'initie que ceux qui ont les mains pures et la langue discrète, ou ceux qui sont exempts de tout crime, dont l'âme n'est travaillée d'aucun remords, qui ont toujours bien et justement vécu3 ».

Immédiatement après l'inscription commençaient les purifications et les exorcismes qui se prolongeaient à Rome pendant sept séances4. (Nous avons vu qu'à Athènes, ils prenaient les trois premiers jours des grands Mystères). — Dans l'avant-dernier scrutin, on faisait la tradition du symbole. Cette cérémonie, dans le rituel romain, portait le nom significatif de « Ouverture des oreilles 5 ». Le dernier scrutin avait lieu la veille de Pâques, jour fixé pour le baptême; on y pro-

1) Le texte latin est publié en appendice dans l'ouvrage de Mgr Duchesne, Origines du culte chrétien, p. 472 et suiv. — Cette Silvia était originaire de la Gaule; suivant certains auteurs elle aurait été la sœur du célèbre Rufin.

2) Peregrin. Silviae, dans Duchesne, Orig. du culte chrétien, p. 499.

3) Origène, Contra Celsum, lib. III (éd. Migne, 486).

4) Les Mystères de Mithra comprenaient sept degrés d'épreuves par lesquels devaient passer les néophytes. Peut-être les différents scrutins auraient-ils fini par se développer en autant d'initiations successives, si l'évolution de la liturgie chrétienne n'avait cessé de se poursuivre dans cette voie.

5) Duchesne, Orig., pp. 286 et ss.

cédait-à la reddition du Symbole, où le candidat devait prouver qu'il savait par cœur le texte du Credo1.

Les Sacramentaires romains nous montrent ensuite les Élus, se formant en une procession, qui, guidée par le pape et ses clercs, gagne le baptistère en chantant des litanies. Précédé de deux diacres qui portent chacun un long cierge, le cortège pénètre dans l'édifice tout brillant de lumière. Le souverain pontife consacre l'eau de la piscine en soufflant sur la surface, en y dessinant le signe de croix et en y déversant de l'huile préalablement consacrée; ensuite les diacres plongent dans l'eau leurs cierges allumés. Le but de cette dernière opération est clairement indiqué dans le Missale Romanum aujourd'hui encore en vigueur, lorsque, pendant l'office du samedi saint, on fait dire au prêtre qui plonge trois fois dans le fonts baptismal le cierge pascal préalablement allumé au moyen du briquet : « Que par sa vertu il féconde toute la substance de cette eau * » . — Chez les Grecs l'action purificatrice de l'eau était fréquemmentaccrue par l'immersiondetisonsou de torches dont latlamme avait été empruntée aux autels ; c'était une façon d'ajouter l'action lustrale du feu à celle de l'eau3. — L'insufflation représentait le troisième mode de purification que nous avons vu en usage dans le paganisme classique. L'eau du baptême renfermaitainsilestroiséléments essentiels parlesquelsdevait naguère passerl'initiéauxMystères.

Assurément, il serait absurde de prétendre que les chrétiens ont emprunté à la Grèce le plus ancien de leurs rites4.

1) Dans l'Église syrienne, tout n'était pas dit encore. Les candidats étaient invités à descendre dans la crypte du Saint Sépulcre, pour y recevoir la communication d'un « Mystère supérieur » qui était la formule même du baptême, « verba quae sunt mysterii altioris, id est ipsius baptismi quae adhuc catechumeni audire non potestis ». Peregrin. Silv., dans Duchesne, p. 500.

2) Missale Romanum, éd. de Tournay, 1879, p. 270.

3) Euripide, Hercule furieux, vers 928; Aristophane, Paix, 959. Cf. Bouché- Leclercq au mot Lustration dans le Dictionnaire de MM. Daremberg et Saglio, t. V, p. 140 s.

4) Le baptême était pratiqué chez les Juifs avant la venue du Christ. Maïmonide le place à côté de la circoncision, comme marquant l'introduction des prosélytes dans le judaïsme (Sabatier, La Didachè, p. 85). Dès les premiers

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Il n'en est pas moins vrai que l'usage identique du bain lustral a pu amener un rapprochement avec les Mystères et faciliter l'emprunt de rites complémentaires entièrement étrangers au christianisme primitif, comme les lustrations par l'huile et par le feu. « Ce n'est pas sans raison, constate Clément d'Alexandrie, que dans les Mystères en usage chez les Grecs, les lustrations tiennent la première place1 ». Le jeûne qui précède le baptême et la communion, est un autre point commun avec les pratiques d'Eleusis.

Cependant les néophytes ont prononcé la formule de renonciation à Satan, en se tournant vers l'Occident, région des ténèbres ; puis le texte du symbole, en se tournant vers l'Orient, séjour de la lumière. Ils sont déshabillés et introduits dans la piscine. L'évêque, après leur avoir posé trois questions où se résume le Credo et reçu les réponses qu'ils y font, prononce sur eux la formule du baptême; aussitôt ils sortent de l'eau et ayant revêtu une robe blanche reçoivent sur la tête l'onction de l'huile consacrée. On les mène alors au si gnatorium où le pontife leur trace sur le front le signe de la croix avec le pouce préalablement trempé dans le saint-chrême. Dès ce moment ils sont scellés, consignât!. — Nous ignorons si, à Eleusis, les mystes ou les époptes étaient marqués d'un signe ; mais le rite existait dans d'autres Mystères, tels que ceux deMithra2, en vue d'indiquer soit que les initiés avaient passé par certaines épreuves, soit qu'ils appartenaient à un nouveau Maître.

Voici que le cortège se reforme et se rend dans la Basilique. Chacun des initiés lient un cierge en main. Dans la liturgie alexandrine, il revêt en outre une couronne1.

temps du christianisme il apparaît avec le double caractère de purification et d'illumination qu'il avait également revêtu dans les Mystères. L'expression opwTCffôlvTEç se rencontre déjà dans VÉp. aux Hébreux, vi, 4.

1) Clément d'Alexandrie, Stromat., V, 4.

2) (Mithra) « signât illic in frontibus milites suos ». Tertullien, De prœscript. hœretic, ch. xl. (Opéra, Paris, 1630, t. II, p. 92.)

3) E. Hatch, Influence of Greek ldeas and Usages, p. 298.

— C'est bien la procession d'Eleusis oùlesmystesvêtusde blanc, une couronne sur la tête, un flambeau à la main, comme on peut le voir dans le bas-relief dessiné par Spon1, défilaient au chant des hymnes en se dirigeant vers le sanctuaire. — La Basilique est toute resplendissante de lumière; l'image du Christ s'y révèle au milieu des anges, sous un flot de clarté. Les descriptions deChrysostome,de Cyrille, du Pseudo-Aréopagile semblent ici rivaliser avec celles de Claudien, de Themistius et de Plutarque, qui nous montrent les portes du télestérion s'entr'ouvrant au chant des hymnes pour découvrir la Divinité rayonnante d'un éclat céleste. La cérémonie continuait par la célébration de la Messe, où les initiés communiaient dans un calice qui renfermait non pas du vin, mais, comme le cycéon de la communion éleusinienne, un mélange d'eau, de lait et de miel, « afin, explique un vieil auteur, de leur faire comprendre qu'ils sont entrés dans la Terre promise2 ».

L'office s'était prolongé jusqu'à l'aurore. Le soir venu, on se réunissait de nouveau dans la Basilique pour la célébration des vêpres ; après quoi l'on conduisait les nouveaux initiés visiter les principales églises de la ville. Sylvie nous apprend qu'à Jérusalemla visite comprenait le mont des Oliviers, le jardin de Gethsémané, la colonne de la Flagellation, le Golgotha, en un mot tous les lieux illustrés par la passion du Christ3. Ce pèlerinage qui se renouvelait plusieurs soirées, dans la semaine de Pâques, ne rappelle-t-il pas la coutume analogue que nous avons constatée dans les Vigiles sacrées d'Eleusis, le soir du dies lampadum, où les mystes visitaient les principaux sanctuaires de la ville ainsi que les les lieux jouant un rôle dans la légende locale de Déméter 4?

1) Voir plus haut, p. 10, note 1.

2) Dans Hatch, op. cit., p. 300. — Porphyre fait valoir que le miel avait des propriétés cathartiques, aussi bien que préservatrices, xort xaTap6exï)îl<m ôuvâtieu xal oyvTYipr)xtxïiç, De Antro Nymph., XV.

3) Duchesne, p. 486 et ss.

4) Les détails du baptême étaient à peu près les mêmes dans les Églises

138 DE QUELQUES PROBLÈMES RELATIFS AUX MYSTÈRES d'ÉLEUSIS

Comment ces emprunts de la forme n'auraient-ils pas réagi sur le fond? Ce ne sont plus seulement les gnostiques qui attachent désormais une vertu intrinsèque et en quelque sorte mécanique à ce qui, pour Fauteur de la première Épître de Pierre, est encore un simple symbole de purification morale1. Tertullien etlrénée regardent le baptême comme doué d'un véritable pouvoir magique qui assure par lui-même la rémission des péchés, indépendamment des dispositions morales1. Pour d'autres, au contraire, tels que Clément d'Alexandrie, Grégoire de Nazianze, Basile, Jérôme, cette rémission exige la foi et le repentir comme accompagnements essentiels del'immersion. — C'est la vieille question 3 si le brigand Paetacion est sauvé, parce qu'il a reçu l'initiation à Eleusis, et, dans les deux cas, la solution définitive sera la même : on admettra la nécessité d'une régénération morale, mais on n'en déclarera pas moins la célébration du rite indispensable au salut. Hermas fait descendre les Apôtres dans le Schéol pour baptiser les Patriarches etles justes de l'ancienne Alliance4. Clément d'Alexandrie, dans sa largeur d'esprit néoplatonicienne, leur fait baptiser également les païens dignes d'être sauvés 5.

Le symbolisme chez les Chrétiens.

Le christianisme, dès ses origines, manifesta une tendance à se servir d'un langage imagé, et, par suite, symbolique.

d'Orient, sauf que la renonciation à Satan se faisait dans le vestibule du Baptistère et que les néophytes, avant d'entrer dans la piscine, étaient oints des pieds à la tête (Cyril. Hierosol., Catech. Mystag., II, 4, pp. 235-286.

1) l Pierre, m, 21 : « Le symbole qui nous sauve, le baptême, n'est point celui par lequel sont enlevées les souillures de la chair, mais la promesse faite à Dieu d'une conscience pure ».

2) Tertullien, Opéra, t. II, p. 147. Paris, 1630.

3) Voir plus haut, page 80.

4) Pasteur d'Hermas, Similit., IX, 16. Leipzig, 1876, p. 233.

5) Clément d'Alexandrie, Stromat., II, 9; cf. VI, 6.

C'est même là un des traits qui donnent le plus d'originalité et de fraîcheur aux Évangiles. Mais ces images, comme on le voit surtout dans les paraboles, ont pour objet de rendre la pensée plus claire et plus attrayante. Au contraire, le symbolisme des Mystères païens avait pour double but de fixer certains enseignements en les dérobant aux profanes et de fournir aux initiés un moyen exclusif de se reconnaître entre eux. A cette catégorie de symboles appartenaient entre autres : le tableau qui, d'après l'auteur des Philosophoumena , décorait le tabernacledePhlyadanslesanctuairedelaGrandeDéesseetoù se trouvait peinte « l'image de tous les dogmes exposés1»; — le groupe de Mithra tauroctone qui, suivant Firmicus Maternus, se rapportait au triomphe du feu* ; — l'épi de blé que l'hiérophante d'Eleusis exhibait silencieusement dans l'époptie. — Tels étaient encore les tessères ou objets gravés d'images symboliques que les initiés emportaient de leur réception, signa et monumenta a sacerdotibus tradita, dit Apulée 3. — Or toutes ces applications du symbolisme se retrouvent dans les premières communautés fondées enterre païenne, témoin l'art des catacombes \

Le Christ y est représenté par le Bon Pasteur ou même par Orphée, le sage que l'auteur des Philosophoumena appelle « celui qui fut par excellence le révélateur des initiations et des mystères » 5. L'immortalité de l'âme est figurée par la gracieuse image de Psyché ; le paradis par une vigne où grappillent des colombes en compagnie de petits génies aîlés. La plupart des allégories, toutefois, sont empruntées, comme il fallait s'y attendre, à l'Ancien Testament et à la tradition évangélique : ainsi la Résurrection est représentée par Jonas

1) Philosophoumena, V, 3 (éd. Cruice, p. 218).

2) Firmicus Matemus, De errore prof, relig., îv.

3) Apulée, Apolog., éd. Didot, p. 235.

4) Voir les ouvrages de Rossi, Roma sotterranea christiana (3 vol. 1864-1877) et de Gh. Roller, Les Catacombes de Rome (2 vol. 1881).

5) tto-j xàç TeXe-uàç (/.âXurra xai -ci \i.u<7vf\pia. xaTaSeîÇavToç 'Op^éw;. Philosoph., V, 3. — Cf. Aristophane, Ranx, 1032.

sortant de la baleine, Lazare quittant son tombeau, Élie enlevé au ciel sur un char \ La Croix se révèle ou se dissimule sous les images les plus diverses : ancre, trident, mât de navire, etc. Les allusions au baptême et à la cène sont très indirectes: c'est Moïse faisant jaillir l'eau d'un rocher avec sa verge ; un pêcheur jetant sa ligne dans le fleuve ; le paralytique qui sort de la piscine en emportant son lit de malade ; — le sacrifice d'Abraham; une table avec des pains et un poisson ; les sept corbeilles dans le miracle de la multiplication des pains, etc.

Le symbole par excellence, celui qui semble avoir donné à la fois le mot de passe et le signe de reconnaissance, c'est le cryptonyme de Jésus-Christ, fils de Dieu, Sauveur : lyjbûç*. On gravait la représentation figurée du poisson sur des chatons de bagues, des lampes, des pierres tombales, etc. Il y avait aussi des tessères en forme de poisson qui ont pu jouer un rôle analogue à celui des contre-marques retrouvées dans les environs d'Eleusis ; celles-ci portaient un symbole en rapport avec les Mystères 3. — Le symbolisme du poisson ne semble pas antérieur à la fin du second siècle ; c'est-à-dire à l'époque où le culte chrétien prit la forme d'un Mystère \

Les Grecs appliquaient le terme de symbole non seulement aux signes et aux images, mais encore aux formules sacramentelles dont la connaissance était réservée aux initiés. C'est avec cette signification que le mot apparaît chez les chrétiens du ive siècle5. Il y a sans doute cette grande diffé-

1) M. Cumont a démontré que ce dernier thème est directement copié sur les représentations mithriaques d'Hélios faisant monter Mithra dans son char (Mystères de Mithra, t. I, p. 178).

2) « Le Christ, dit Origène, qui est ngurativement appelé Poisson » Xpi<rrôç o Tpouixwi; ),tYO(A£vo; r/ôû? (Comment, in Matt. xm, éd. Migne, 584). Les chrétiens allaient jusqu'à se dire «fils du Poisson » (saint Jérôme, Epit. 7, Migne, 339).

3) Bulletin de correspondance hellénique, 1884, pi. IL

4) Roller, Catacombes, t. 1, p. 107.

5) Firmicus Matemus, parlant des formules en usage dans les Mystères, écrit : « Habent enim propria signa, propria responsa, quse illis in ipsis sacrilegiorum coetibus diaboli tradidit disciplina » (De errore prof, relig., X).

rence avec les formules ésotériques des Mystères que cellesci étaient à double sens, c'est-à-dire qu'en dehors de leur interprétation littérale elles devaient avoir une signification seconde et cachée, tandis que le texte du symbole chrétien disait clairement ce qu'il voulait dire1. Mais l'usage même du terme Symbole prouve que les chrétiens, quand ils l'employèrent, avaient l'esprit tourné vers les usages des Mystères.

La traditio Symboli ne se bornait pas à la communication du Credo, elle comprenait également le texte du Pâte?" et, à Rome, celle des autres documents essentiels du christianisme, instrumenta sacrosanctae legis. Bien plus, on y faisait pour la première fois passer sous les yeux du néophyte le corps même des quatre Évangiles. Quatre diacres les apportaient solennellement de la sacristie, pour les déposer respectivement aux quatre coins de l'autel. Si on y ajoute les communications d'objets sacrés qui s'opéraient au cours de la messe, on retrouve l'équivalent de la icapa8é«ç t&v fepûv, où l'hiérophante d'Eleusis exhibait aux initiés les yfo'èm du télestérion et leur enseignait les formules mystiques, en y joignant sans doute quelques explications 2.

1) Cependant vers le ve siècle, à Jérusalem, le symbole formait l'objet d'une double interprétation, l'une littérale et l'autre spirituelle ; c'est du moins ce que dit la Pérégrination de Silvia (primum carnaliter et sic spiritualiter, ita et symbolum exponet; dans Duchesne, Origines, p. 500). Ceriaines sectes gnostiques possédaient des symboles se rapprochant de ceux qui étaient employés dans les Mystères. Telle cette formule équivoque que Celse reproche abusivement aux chrétiens et qu'Origène rejette avec une indignation légitime au compte des Ophites : « Celui qui applique le sceau s'appelle le Père; celui qui le reçoit le Fils ou le Jeune; ce dernier doit dire : « Je suis oint de l'onction blanche, prise de l'Arbre dévie »(Ké-/pKT(xai '/pto-jxaTi Xe-jxôj èx ÇûXov Çw/jç, Contra Celsum, lib. VI, 650 (Migne).

2) Mgr Duchesne croit retrouver une représentation figurée de la traditio symboli dans une scène plusieurs fois représentée parmi les monuments chrétiens des catacombes : le Christ assis sur un trône au sommet d'une montagne d'où s'échappent les quatre fleuves ; autour de lui les Apôtres ou d'autres fidèles qui reçoivent un livre sur lequel est écrit : Dominus dat legem. Duchesne, Origines, p. 29i.

142 DE QUELQUES PROBLÈMES RELATIFS AUX MYSTÈRES d'ÉLEUSIS

Lie Rituel de la messe.

Il me reste à parler de la messe proprement dite, ou plutôt de la cène qui en formait la partie centrale et qui constituait, plus encore que le baptême, le Mystère par excellence. — C'est ainsi qu'à Eleusis il y avait originairement deux espèces de rites : ceux qui avaient pour objet d'introduire le néophyte dans la vie mystique et ceux qui devaient lui permettre de réaliser l'objet des Mystères. Plus tard ils se confondirent. Mais il dut toujours y avoir une distinction entre les rites auxquels les adeptes participaient une fois dans leur vie, au moment de leur initiation, et ceux auxquels ils prenaient part chaque fois qu'ils revenaient assister à la célébration des Mystères'.

La cène, il est inutile de le rappeler, était aux temps apostoliques un repas pris en commun dans le double but de rappeler la dernière agape de Jésus et d'affirmer l'existence d'un lien consubstantiel tant entre les participants qu'entre ceux-ci et leur Maître. La Didachè mentionne simplement les formules d'actions de grâce à prononcer pour consacrer à Dieu le pain et le vin, dont chaque fidèle apportait sa part '. Peu à peu l'agape fut séparée de l'eucharistie et finalement supprimée. Je n'ai pas à m'occuper ici de l'évolution de la cène au point de vue doctrinal. Les seuls points que j'en doive retenir sont les suivants: l°Au 111e siècle, l'eucharistie est devenue un sacrifice dont l'efficacité dépend des formules pro-

1) Voir plus haut, ch. i.

2) Ch. ix, 1 : « C'est l'agape ou mieux la communion au sens strict du mot, — écrit M. P. Sabatier dans son Commentaire de la Didachè, p. 104. — La participation au même vin et au même pain est considérée comme un lien réciproque et rien absolument ne vient transformer ce repas en un mémorial de la mort de Jésus ».

noncées par le prêtre lui-même, tenu pour le sacrificateur par excellence. 2° Tandis que, pour les uns, comme Clément d'Alexandrie, elle est restée un symbole mystique, pour d'autres elle est devenue une opération réaliste et magique tendant à procurer la vie éternelle ; un philtre d'immortalité (çâpjAoxov âBavaaîaç) l. 3° Elle est universellement tenue pour un Mystère, non seulement en ce sens que sa donnée dépasserait la compréhension humaine, mais encore en ce qu'elle constitue un rite dont la contemplation ou même la connaissance doivent être soigneusement cachées aux non-initiés. 4° Elle s'est entourée de cérémonies qui nous ramènent encore une fois aux Mystères des Grecs, et en particulier à Eleusis.

Ces cérémonies constituent la partie essentielle de la messe, célébrée à portes fermées après la sortie des catéchumènes. On y commémore symboliquement non plus seulement la dernière cène, mais encore la passion, la mort et la résurrection du Christ. — Ici égalementil y a parallélisme avec les rites de l'époptie, où la passion d'un Dieu est représentée dans des rites dont la célébration assurait aux participants les félicités de la vie posthume. Je ne sache pas que les divinités des Mystères païens, Dionysos, Corè,Attis, Adonis, Osiris, aient jamais été dépeintes comme ayant volontairement affronté la souffrance et la mort pour assurer le salut de leurs fidèles. Mais par leur passion et leur résurrection ces dieux n'en ont pas moins joué le rôle de Sauveur que nous retrouvons dans la conception du Messie chrétien 2. — Il n'est pas jusqu'à l'absorption de la chair et du sang divins en vue de s'assurer le bienfait d'une vie supérieure qui n'ait un équivalent grossier dans ce rite de l'omophagie qu'un écrivain ap-

1) Voy. Harnack, Précis, p. 15 et 67.

2) MM. Anrich (ch. m) et Wobbermin ont mis en lumière que les Pastorales et les Épîtres d'Ignace, quand elles appliquent à Jésus l'épithète de Sauveur, donnent à ce terme la signification qu'il comportait dans les Mystères (Wobbermin, Antike Mysterienwesen, p. 105 et ss).

144 DE QUELQUES PROBLÈMES RELATIFS AUX MYSTÈRES d'ÉLEUSIS

par-tenant à l'orthodoxie protestante a dénommé « une eucharistie mythologique » l.

D'après les Sacramentaires, la messe commence par des prières pour l'Église, pour l'évêque et son clergé, l'empereur, les malades,les pauvres, les voyageurs, même les hérétiques, les juifs, et les païens. — A Eleusis également on commençait les Grands Mystères par des sacrifices « pour le Sénat et le peuple, pour le bien des femmes et des enfants » 2. — Ces prières terminées, l'évêque descend recevoir, avec l'aide de ses clercs, les oblations de pain, de vin et d'huile qu'ont apportées les fidèles. — C'est ainsi qu'à Eleusis on présentaitles prémisses de la moisson, soit en gerbes, soit sous forme de gâteaux. — L'archidiacre choisit, parmi les oblations, les pains qui doivent servir à la communion et les range sur l'autel à côté du calice qu'il emplit. Dans la liturgie orientale, où les oblations du peuple ont disparu de bonne heure, cette préparation se faisait, avec des prières consécratoires et des rites particuliers avant l'entrée solennelle du clergé officiant. Il semble qu'il y ait eu là une tentative pour greffer un Mystère sur un autre 3. Cette cérémonie, la plus importante peut-être de toute la messe, s'accomplissait sur un autel spé cial, la^p56£c-'.ç,hors de la vue des fidèles; le clergé seul pouvait y assister. Aussitôt qu'elle était terminée, les objets sacrés, c'est-à-direle calice, la palèneetle tabernacle qui renfermait les pains, étaient enveloppés dans trois voiles, tissus de lin, de soie, d'or et de pierres précieuses, puis portés processionnellement sur l'autel principal, pendant que le chœur entonnait un keroubicon ou un alléluia''. — On se rappelle5 que les hier a destinés à la célébration des Mystères étaient

1) E. de Pressensé, V Ancien Monde et le Christianisme Paris, 1887, p. 463.

2) Cf. Fr. Lenormant dans Daremberg et Saglio,t. II, lre part., p. 56ô, col. 1.

3) La formule qui servait à consacrer les éléments était secrète. Basile fait observer que les paroles de l'invocation eucharistique ne figurent point parmi les rites et les doctrines confiées à l'écriture, bien qu'elles fussent d'origine apostolique. De Spiritu Sancto,XXVll, (Paris, 1730, t. HT, p. 55).

4) Ducbesne, Origines du culte chrétien, p. 78.

5) Voir plus haut, p. 9.

solennellement transportés d'Athènes à Eleusis, cachés à tous les regards dans des sacs d'étoffe précieuse.

Vient ensuite la récitation du Canon où l'officiant développe l'origine et la signification de la cène, de même que le « drame mystique » exposait l'institution et la portée des rites établis par Déméter. — C'est à ce moment que se placent dans la liturgie romaine, au jour de l'Ascension, la bénédiction des fèves ; le 6 août, celle du raisin, le Jeudi-saint, celle de l'huile destinée au soulagement des malades '.

Alors seulement on procède à la cène. Celle-ci achevée, l'officiant prononce les actions de grâces; puis congédie l'assistance par la formule lte> missa est, de même que l'hiérophante annonçait la fin des Mystères par la sentence encore inexpliquée : Conx Ompax2, et que le grand-prêtre des Isiaques renvoyait sa congrégation par une véritable formule

de congé, Aaoîç açeffiç1.

Il y aurait encore à montrer comment l'influence des Mystères a agi sur le développement de l'idée sacerdotale. Nous sommes loin, au ive siècle, de l'époque où tous les chrétiens étaient appelés des prêtres*. Le prêtre, désormais, est l'hiérophante qui seul peut célébrer le sacrifice, parce que seul il connaît le dernier mot des Mystères. Le pseudo-Aréopagite a écrit ce curieux passage à propos de la cène : « Là où le plus grand nombre s'incline pour ne voir que des symboles divins, l'hiérarque, toujours sous l'inspiration de l'esprit théarchique, est amené, selonla manière d'un grand-prêtre, à saisir dans une bienheureuse et spirituelle contemplation les saintes réalités des Mystères5 ». On ne peut s'empêcher de

1) Duchesne, Origines, p. 175.

2) Kôy5 on™? èiîtow[j.ïva TeXeafjJvotç (Hesych. Lexic., Leyde, 1766, t. II, p. 290). Maurice Schmidt lit : Kôy? â^ioç ««ç (lena, 1860, t. II, p. 500); ce qui ne rend pas la formule plus claire.

3) Apulée, Métamorph., XI, 17.

4) Cependant encore dans saint Augustin, Cité de Dieu, 1. XX, ch. x (Migne, p. 676).

5) ttùv itoXXûv [ièv eîç [*ôv« ix Osïa (7\Jjx6oXa rcapccxu^àvctov, a-JxoO ■/.%: aei tw leapxixû «veujiaTt itoo; xàç ay.aç -ûv teXoujiIviov ip/.^î êv |iaxap:oi« xa\ voyjtoî;

146 DE QUELQUES PROBLÈMES RELATIFS AUX MYSTÈRES d'éLEUSIS

songer, ici, au passage de Théodoret, que j'ai reproduit plus haut1 : « Tous ne connaissent pas ce que connaît l'hiérophante ; la plupart ne voient que ce qui est représenté. Ceux qui s'appellent prêtres accomplissent les rites des Mystères; l'hiérophante seul sait la raison de ce qu'il fait et il la découvre à qui il le juge convenable ' ».

Le sacrifice de la messe en vint à assumer un caractère propitiatoire, aussi bien qu'expiatoire. Il fut célébré pour faire cesser la sécheresse, mettre fin aux épizooties, assurer la fertilité des récoltes — revenant ainsi au but originaire des Mystères éleusiniens.

Causes et destinées de l'ésotérisme chrétien.

Tous ces points de contact avec des institutions païennes étaient de nature à surprendre et à scandaliser les chrétiens aux prises avec les derniers défenseurs du paganisme. Deux explications se présentaient pour rendre compte de ces similitudes : ou bien c'était, chez les infidèles, l'écho affaibli et dévié des révélations transmises intactes aux chrétiens par les âges antérieurs. Ou bien c'était un artifice du diable qui s'ingéniait à caricaturer le vrai culte. Habet ergo diabolus Christos suos, dit Firmicus Maternus à propos de la résurrection de Dionysos dans les Mystères *.

De nos jours ont surgi des explications moins fantaisistes, mais qui n'en semblent pas mieux fondées. On a mis en avant la nécessité où se trouvaient les premiers chrétiens de dérober leur culte à ses persécuteurs. Mais la discipline du Secret, comme nous le voyons dans la réfutation de Celse par Origène, faisait à cet égard plus de mal que de bien ; elle autorisait toutes les calomnies sans dissimuler la qualité de chrétien, queles persécutés confessaient jusque dans lessupplices.

teâjj.aij'.v, ÎEpapy ixw; èv xaOapôxïiTt toû ôeoêiôoûî êÇîu; àvayotjivo'J. (Dion. Areop., Ecdes. Hier., III, part. I, § 1, 2).

1) Théodoret, De pie (Paris, 1642, t. IV, p. 482).

2) De errore prof, relig., xxni.

Nous la voyons, du reste, se maintenir et même s'accentuer après le triomphe du christianisme, quand il ne peut plus être question de ce prétexte.

On a invoqué également le désir d'attirer des prosélytes par l'appât de révélations mystérieuses. Pareil calcul pouvait sourire à un Alexandre d'Abonoteichos; il est en contradiction absolue avec ce que nous connaissons de la simplicité et de la sincérité des premières communautés chrétiennes.

Hatch me paraît se rapprocher davantage delà vérité, quand il attribue cette transformation à l'affluence des convertis qui avaient quitté le paganisme et qui apportaient avec eux les procédés de culte auxquels ils étaient accoutumés », D'autre part, comme le dit judicieusement M. Harnack, les Mystères étaient devenus, dans la société hellénique, une institution dont on ne pouvait plus se passer2. — Toutes les religions étrangères avaient dû se couler dans ce moule, qu'elles vinssent de l'Egypte ou de la Syrie, de la Ghaldée ou de la Perse. Seul le judaïsme orthodoxe avait prétendu s'y dérober ; c'était là, pour sa propagande, une cause de faiblesse qu'évita le christianisme.

Néanmoins, ces attaches, conscientes ou non, aux formes du passé n'eussent pu décider les ecclésies chrétiennes à se servir des rites employés dans le paganisme, si ceux-ci, comme je l'ai montré au commencement du chapitre , n'avaient rompu toute solidarité avec le culte de certaines divinités déterminées. Désormais ils n'étaient plus que des symboles, des formes d'organisation ou des procédés de culte à la disposition de n'importe quelle foi : dès lors pourquoi les communautés helléniques du christianisme auraient-elles éprouvé quelque scrupule à en accepter le transfert et même bientôt à en réclamer le monopole?

D'ailleurs l'ésotérisme chrétien n'eut qu'un temps. Après

i) Hatch, Greek Influence, p. 292.

2) Harnack, Précis, p. 15.

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s'être maintenu jusqu'aux abords du vie siècle, il disparut brusquement, presque sans soulever de discussion, alors que des réformes relatives à des points même secondaires du dogme, de la discipline et de la liturgie suscitaient d'incessantes controverses et de graves déchirements. La classe des catéchumènes se raréfia, à mesure que diminua le nombre des païens et que se généralisa l'habitude du baptême infantile. Le rituel de Constantinople a conservé jusqu'à nos jours la formule du renvoi des catéchumènes, mais la liturgie romaine du vme siècle n'en renferme plus de traces. A la fin du vi% la liturgie gallicane proclame encore ce renvoi, juxta anticum Ecclesiœ ritam. Mais, quand elle ordonne ensuite de surveiller les portes — pour empêcher l'entrée des profanes — , saint Germain de Paris interprète ce passage comme une allusion aux portes de l'âme1!

La tradition et la reddition du Symbole furent transposées parmi les instructions qui se donnaient aux enfants en vue de leur première communion. L'eucharistie devint une cérémonie publique. Les lieux de culte restèrent ouverts à tous, et, s'il subsiste aujourd'hui quelques vestiges de l'ésotérisme qui parut, durant plus de trois siècles, essentiel à la constitution de l'Église, c'est, dans le rite grec, la présence de l'iconostase qui se dresse entre la congrégation et le clergé; dans le rite latin, l'emploi d'une langue m^rte comme idiome liturgique, l'habitude de prononcer à voix basse l'oraison dominicale dans l'office et l'interdiction de lire les Écritures en langue vulgaire.

Cependant les rites empruntés aux Mystères antiques n'ont pascomplètementdisparuavecladisciplineduSecret,laquelle a tant contribué à les introduire dans l'Église. 11 en est qui se célèbrent encore sous nos yeux et, à cet égard , on ne peut s'exprimer en meilleurs termes que le théologien anglican dont les recherches ont si puissamment concouru à mettre enlumière les relations du christianisme avec les doctrines et les cultes

1) Buchesne, Origines, p. 19<i.

de l'hellénisme : « Dans le splendide cérémonial des Églises grecque et latine, écrit Edwin Hatch, dans l'éclat des lumières, dans l'isolation du rite central, dans laprocession des porteurs de torches entonnant les hymmes sacrés, nous retrouvons la survivance, et parfois la survivance galvanisée, de ce que je n'ai pas le cœur d'appeler un rite païen; car, bien qu'expression d'une foi moins éclairée, il n'en était pas moins offert à la Divinité par une âme aussi sincère que la nôtre dans sa recherche de Dieu et dans son aspiration vers la sainteté. » La continuité des religions, tout antipathique qu'elle soit à certains théologiens, reste la meilleure preuve que la Religion a ses racines dans la nature humaine et que son développement peut se conformer à la loi générale du progrès.

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