CHAPITRE V
De la transmisslbilité des Rites.
Tous les Mystères de l'antiquité classique avaient originairement pour objet de mettre l'initié en rapport avec certaines divinités, en vue de lui procurer des avantages dont ces divinités étaient réputées les dispensatrices.
Quand les progrès du syncrétisme eurent fait admettre l'équivalence des dieux et la transmutabilitéde leurs attributs, il n'y eut plus de motif pour que les rites susceptibles d'agir sur quelques êtres surhumains, ne fussent estimés propres à exercer sur tous une action analogue. Les rites des Mystères n'avaient d'ailleurs jamais cessé de posséder une valeur intrinsèque, comme tous les rites d'origine magique. Une fois brisé leur lien spécial avec tel ou tel culte particulier, ils devenaient plus ou moins utilisables dans toutes les occasions où l'on avait à solliciter l'intervention d'une puissance surhumaine. Aussi les derniers temps du paganisme révèlent-ils un rapprochement et même une pénétration réciproque des principaux Mystères, tant sous le rapport des rites que des doctrines.
Dans le récit à demi voilé de son initiation aux .Mystères d'Isis, Apulée recourt à des images qui rappellent la mise en scène d'Eleusis : « Je me suis avancé jusqu'aux confins de la mort et, ayant foulé le seuil de Proserpine, j'en suis revenu en passant à travers les éléments. A minuit, j'ai vu le soleil
118 DE QUELQUES PROBLÈMES RELATIFS AUX MYSTERES d'ÉLEUSIS
brillant de toute sa splendeur. Je me suis approché des dieux de l'enfer et des dieux du ciel, etc. ' » — Un caveau des catacombes romaines a depuis longtemps attiré l'attention des archéologues par des peintures et des inscriptions qui témoignent d'un véritable mélange entre les Mystères de Gorè, de Sabazios et peut-être de Mithra : une défunte, Vibia, est conduite par Hermès dans la région infernale ; elle y est mise en présence de Dis Pater et d'Abra Cura, c'est-à-dire de Hadès et de Perséphonè ; enfin, après un jugement favorable, elle est introduite par son bon génie au banquet des justes*.
J'ai montré précédemment comment, à Eleusis même, les Mystères de Dionysos s'étaient intimement mélangés, dès l'époque de Cicéron, avec ceux des Grandes Déesses. Les descriptions fragmentaires que les écrivains chrétiens du ive siècle consacrent aux initiations païennes font souvent douter si leurs allusions se rapportent aux Mystères de Déméter et de Corè, de Dionysos, d'Attis, de Cybèle ou des Cabires. A Eleusis on a constaté de nos jours la présence d'une fosse paraissant avoir servi aux tauroboles qui caractérisent les Mystères de Cybèle3. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner si, dans la seconde moitié du ive siècle ap. J.-C, comme la famille des Eumolpides s'était éteinte, on alla chercher àl'étranger un grand prêtre de Mithra, pour en faire l'hiérophante d'Eleusis*.
Ces emprunts se sont-ils étendus aux communautés chrétiennes qui, dans le déclin de la société antique, s'organisaient sur le sol gréco-romain ? Pendant longtemps on a exclusivement cherché en Judée, non seulement les origines premières de la théologie chrétienne, mais encore les antécédents de son organisation et de son culte. Les progrès de la critique historique ont fait comprendre l'impossibilité d'ex-
1) Apulée, Metamorph., 1. XI, 23.
2) Garrucci, Lts mystère/; du syncrétisme phrygien dans le t. IV des Mélanges d'archéologie de Cahier et Martin, pp. 1 et ss.
3) F. Lenormant, Revue de l'architecture, Paris, 1868, p. 59.
4) Eunape, Vit. Maxim., éd. Didot, p. 476.
pliquer le développement des institutions chrétiennes dans le monde gréco-latin, si on persiste à faire abstraction de l'influence exercée par les philosophies et les cultes du paganisme. Il est superflu de rappeler l'œuvre célèbre où Ernest Renan a esquissé, avec autant de sagacité exégétique que de mérite littéraire, la part des deux courants ethniques qui ont définitivement constitué l'Église. Après les travaux de l'école de Baur, nous avons eu les œuvres de ces deux maîtres de l'exégèse chrétienne contemporaine : Adolphe Harnack et Edwin Hatch, — le premier qui a montré, pour employer ses propres termes, comment « le christianisme dogmatique, les dogmes dans leur conception et leur structure, sont l'œuvre de l'esprit grec sur le terrain de l'Évangile » '; — le second qui a étendu cette démonstration à l'organisation ainsi qu'aux rites des communautés chrétiennes en terre hellénique2. — Les rapports entre la liturgie chrétienne et les cultes païens ont fait, en outre, dans ces dernières années, l'objet de plusieurs monographies importantes, parmi lesquelles il convient de citer en premier ordre celles de MM. Anrich et Wobbermin 3. Ces travaux me permettront de passer plus rapidement sur certains développements de la question. La méthode à suivre a été nettement posée par Edwin Hatch: 1° Établir ce qu'était le culte chrétien avant et après son entrée en contact avec l'hellénisme ; 2° Rechercher si parmi les éléments nouveaux qui apparaissent à la suite de ce contact, il en est qui se retrouvent également dans les Mystères; 3° Examiner si ces éléments ne peuvent provenir d'une autre source.
1) Harnack, Précis de l'histoire des Dogmes, trad. Choisy, Paris, 1893, p. x.
2) E. Hatch, Influence of Greek Ideas and Usages upon the Christian Church. Hibbert Lectures, Londres, 1890.
3) G. Anrich, Das Anlike Mysterienivesen in seinem, Einfluss auf das Christentum (Gottingen, 1894). — G. Wobbermin, Frage der Beeinflussung des Urchristentums durch das Anlike Mysterienivesen (Berlin, 1896).
120 DE QUELQUES PROBLÈMES RELATIFS AUX MYSTÈRES d'ÉLEUSIS
Les Mystères et le Gnosticisme.
Ainsi qu'il arrive fréquemment dans les périodes de transition, le christianisme des premiers siècles vit fleurir des sectes qui pré tendaient relier le nouveau culte à ses prédécesseurs. C'est surtout dans les milieux gréco-syriens et alexandrins que se produisirent ces tentatives. L'empereur Hadrien écrivait d'Alexandrie, en raillant la versatilité religieuse de ses sujets égyptiens : a Ici l'on voit des chrétiens qui adorent Sérapis et des adorateurs de Sérapis qui se disent évêques du Christ1 ». Il s'agissait vraisemblablement de chrétiens gnostiques ou semi-païens, comme les sectes contre lesquelles polémisent à la fois Origène et Plotin, les apologistes de l'Église et les docteurs du néo-platonisme2. Des critiques contemporains soutiennent que les gnostiques du second siècle étaient des continuateurs de l'orphisme3. La thèse acquiert une autorité nouvelle, si l'on admet, comme je l'ai soutenu précédemment, que l'orphisme fut une méthode plus encore qu'une doctrine. Le gnosticisme, en effet, révèle une tendance toute orphique à fusionner, sous l'égide de la foi à un dieu rédempteur, les principaux systèmes de théologie qui s'étaient développés dans les anciens polythéismes, au contact de la spéculation néo-platonicienne. Les gnostiques se rattachaient au néo-platonisme, en tant qu'après avoir statué à la fois la réalité et l'incompréhensibilité du premier principe, ils faisaient émaner de cette source mystérieuse une série parallèle de mondes se terminant au monde sensible, et en tant qu'ils expliquaient cette chute graduée de
1) Fl. Vopiscus, Vita Saturnini, 8.
2) Cf. ce que l'auteur des Philosophoumena dit des Xaaséniens (V, I, éd. Cruice, Paris, 1860, p. 176 et suiv.). Voir aussi Irénée, Contra haereses, I, 23, à propos de Simon le Magicien (éd. Migne, 671 et ss.).
3) M. Wobbermin appelle le gnosticisme un orphisme chrétien.
la force créatrice dans la matière par une faute ou une défaillance des puissances intermédiaires. Ils relevaient du christianisme, en tant qu'ils attribuaient à l'étincelle divine emprisonnée dans l'homme le pouvoir de remonter vers le plérôme ou monde supérieur, grâce à l'intervention d'un éon charitable, Christos, descendu dans la personne de Jésus pour divulguer aux hommes la gnose libératrice.
La plupart des sectes gnostiques partageaient l'humanité en trois fractions : les hy ligues ou matériels, les psychiques ou initiés du degré inférieur et les pneumatiques, qui seuls obtenaient la plénitude de la révélation. Quelques-unes, comme les Carpocratiens, estimaient la possession de la gnose suffisante pour assurer le sâlut et même, s'il faut en croire leurs adversaires, pour délier de toutes les lois religieuses et morales. Mais aux yeux des autres, et c'étaient les sectes les plus nombreuses, il fallait y joindre certaines cérémonies théurgiques, comme le baptême qui constituait l'initiation proprement dite et la cène qui réalisait l'union avec les puissances supérieures. Avant de recevoir le baptême , on devait prêter le serment de ne rien révéler des mystères qui allaient être communiqués1. Quelques écoles multipliaient les degrés d'initiation 2. La cérémonie initiale comprenait, suivant les sectes, en outre du baptême, l'imposition des mains; la marque par un sceau JjSçparftg); l'onction, dont les gnostiques introduisirent peut-être la pratique dans le christianisme ; la récitation de formules à double sens, comme dans les Mystères païens ; enfin la communication d'objets sacrés et l'interprétation d'images symboliques, telles que le diagramme des Ophites décrit par Origène3.
1) Philosophoumena, lib. I, proœm.
2) M. Amélineau, interprétant d'une façon très ingénieuse un texte d'Épiphane, croit retrouver chez les Valentiniens les traces de sept grades successifs : Borborien, Goddien, Soldat, Pauvre, Zachéen et Fils du Seigneur (Essai sur le gnosticisme égyptien, Paris, 1887, p. 240 et ss.).
3) Origène, Contra Celsum, liv. VI, G49 (Migne). — Ce tableau a été reconstitué par Matter d'après les données d'Origène (Histoire critique du gnosticisme, Paris, 1843, ch. xvii).
122 DE QUELQUES PROBLÈMES RELATIFS AUX MYSTÈRES d'éLEUSIS
Deux manuscrits coptes de source valentinienne, retrouvés en Orient à une époque relativement récente, la Pistis Sophia et le papyrus d'Oxford intitulé le Livre du grand Logos selon le Mystère, exposent en détail quatre scènes d'initiation successives : le baptême d'eau « qui introduit dans le lieu de Vérité et dans le lieu de Lumière »; le baptême de feu « qui range parmi les héritiers du royaume de lumière» ; le baptême de l'Esprit; enfin « le Mystère qui oblige tous les Archontes à enlever leurs iniquités de dessus les disciples et qui rend ceux-ci immortels ' ».
L'idée que les sacrements et particulièrement le baptême ont une vertu par eux-mêmes et transforment moralement le fidèle, semble avoir fait son apparition chez les gnostiques avant même de s'introduire dans les communautés orthodoxes2. Déjà Simon le Magicien, qui passe pour le fondateur du gnosticisme, et son successeur Ménandre, enseignaient que le baptême assurait l'immortalité3. D'autres se bornent à affirmer qu'il lave de tous les péchés antérieurs ; ce serait plutôt la cène qui assure la vie éternelle.
Le but du gnosticisme est essentiellement eschatologique ; il s'agit de procurer à l'âme individuelle le retour vers le plérôme ou tout au moins l'accès de l'ogdoade, laquelle constitue le monde intermédiaire. D'après les Extraits de Théodote, qui reproduisent la tradition valentinienne d'Orient, les pneumatiques iront dans l'ogdoade prendre part à un banquet éternel, qui rappelle le Banquet des Justes de Platon. Bien plus, « les pneumatiques, ayant dépouillé l'âme psychique, recevront les anges pour époux...; ils entreront dans la chambre nuptiale de l'ogdoade en présence de l'esprit; ils deviendront des éons intelligents; ils participeront à
1) Amélineau, Gnosticisme égyptien, p. 243 et suiv. — M. Amélineau a publié ultérieurement une traduction française de la Pistis Sophia, Paris, 1895.
2) Eugène de Faye, lntrod. à l'histoire du gnosticisme dans la Rev. de l'Hist. des Religions, t. XLVI (1902), p. 396. — Cf. Edwin Hai.cn, Influence of Greek Ideas and Usages upon the Christian Church, p. 305 et suiv.
3) Irénée, Contra haereses, I, 23 (Migne, p. 673).
des noces spirituelles et éternelles1. » Le baptistère des Valentiniens s'appelait en conséquence Nujaçwv, « la chambre nuptiale2». Voilà un terme qui, tout spiritualisé qu'il puisse être, rappelle singulièrement le « lit nuptial »,le r.xa-zôq de l'époptie éleusinienne3. Aussi ne faut-il pas être trop étonné, si Tertullien, avec l'exagération de parti pris qui caractérise ses attaques, accuse les Valentiniens d'avoir copié les Mystères d'Eleusis et même « transformé les Éleusinies en prostitutions'* ».
Un autre chef d'école gnostique, Bardesane allait jusqu'à promettre aux pneumatiques une union nuptiale avecSophia, l'épouse céleste de Christos5. C'est bienl'idée mystique qui, chez les Grecs, faisait des initiés, après leur mort, les époux de Perséphonè6.
On est d'accord pour ajouter plus de créance aux renseignements fournis sur les gnostiques par l'auteur des Philosophoumena qu'aux allégations des autres apologistes. Or cet ouvrage rapporte que les Séthianiens, une secte alliée aux Ophites, avaient emprunté leurs dogmes aux gnostiques et leurs rites aux Mystères de Phlya, où, comme nous l'avons vu précédemment, on pratiquait un rituel analogue à celui d'Eleusis7. En ce qui concerne les Ophites eux-mêmes, l'auteur des Philosophoumena montre qu'ils s'étaient approprié les principaux rites de l'époptie pratiqués à Eleusis, en les faisant servir à symboliser leurs propres théories sur la descente et le retour de l'âme. Ils allaient jusqu'à interpréter le nom même d'Eleusis, comme signifiant la Descente
1) Excerpt. Theodot., n° 64 (dans Amélineau, Gnosticisme égyptien, p. 228).
2) Irénée, Contra haeres., I, 21, 3 (Migne, 662).
3) Ce terme de vu(j.sc6v était également appliqué à un temple, près de Phlya, consacré à Dionysos, Déméter et Corè (Pausanias, II, 11, 3).
4) Tertullien, « Eleusinia Valentini fecerunt lenocinia » (Advers. Valentian. Paris, 1634, p. 289).
5) Matter, Hist. critique du gnosticisme, t. I, p. 378.
6) Voir les textes réunis par Fr. Lenormant dans sa Monographie de la Voie sacrée éleusinienne, Paris, 1864, t. I, p. 52.
7) Philosophoumena, 1. V, 3, éd. Cruice, p. 219.
124 DE QUELQUES PROBLÈMES RELATIFS AUX MYSTÈRES d'ÉLEUSIS
(d'èAôucreaôat, èXOeiv, venir, transmigrer), par allusion au sort des pneumatiques précipités du monde supérieur1.
D'autres auteurs nous apprennent que les Ophites entretenaient dans leurs temples des serpents apprivoisés ; ces reptiles sortaient de leurs cistes pendant la célébration de la cène pour venir s'enrouler autour des pains consacrés*. C'est une scène qui fait songer à certaines peintures de vases grecs, où l'on voit les serpents sacrés de Déméter ou de Dionysos soulever le couvercle de leur ciste pour se rapprocher des initiés. Quant au serpent mythique qui donna son nom à la secte, les Ophites y voyaient soit la forme réelle, soit tout au moins un symbole de leur Démiourge ; certaines images qu'ils en ont laissées sur leurs pierres cabalistiques rappellent singulièrement la description orphique de Phanès sous les traits d'un serpent ailé qui combinait les têtes du dragon, du taureau et du lion».
Cependant le gnosticisme ne fit pas d'emprunts symboliques qu'aux Mystères d'Eleusis. Ses spéculations sur la destinée des âmes qui, soit dans leur descente vers la terre, soit dans leur retour vers le plérôme, devaient traverser les sept sphères planétaires, en demandant le passage aux génies ou éons respectivement préposés aux planètes*, se rapprochent trop de la cosmogonie chaldéo-persane enseignée dans les Mystères de Mithra, pour que ceux-ci n'aient pas influé sur le rituel de sectes qui prétendaient unir les révélations de Zoroastre à celles de Jésus et d'Orphée. Il y a également lieu de remarquer que le mouvement gnostique subit de plus en plus l'influence du manichéisme. Aussi est-ce plutôt à ce dernier courant qu'il convient de rattacher les hérésies du moyen âge tant en Occident qu'en Orient : Pauliciens, Euchites, Bogomiles, Cathares, Manichéens.
1) o\ uvcy[j.aTixo\ avwôîv àîtb xoO 'AoâixavToç puÉvre; xotw. Philosophoumena, V, 1 (Cruice, p. 171).
2) Epiphan. Panarium; Adv. Ophit., lib. I, 5 (Migne, 272).
3) Proclus, Commentaire du Timée, II, 130.
4) Cf. dans la Pistis Sophia. E. de Faye, Rev. de CHist. des Relig., t. XLVI (1902), p. 396.
Ces derniers avaient, eux aussi, leurs doctrines secrètes! leur subdivision en trois degrés : Croyants, Élus et Parfaits; leurs initiations, notamment le consolamentum où on leur communiquait le Saint-Esprit par l'imposition des mains. Toutefois leur symbolisme, comme celui des sectes ultérieurement greffées sur la même souche, révèle, ainsi qu'il fallait s'y attendre, des origines plutôt orientales qu'helléniques. C'est par un autre canal que certains rites d'Eleusis se sont perpétués jusqu'à nous.
Les Mystères et le christianisme.
Il existe heureusement des documents qui permettent de reconstituer les principales étapes du développement liturgique dans l'Église entre l'âge apostolique et le triomphe du christianisme au iv6 siècle. — Aux indications fournies sur les premières communautés chrétiennes parles Actes des Apôtres et les Épîtres de Paul, nous pouvons ajouter, dans les commencements du 11e siècle, la Didachè\ tout au moins pour les communautés gréco-syriennes, et un peu plus tard, Y Apologie de Justin Martyr; au 111e siècle, les écrits des autres apologistes; ceux de Clément d'Alexandrie et d'Origène, les Constitutions apostoliques ; enfin, pour constituer notre point d'arrivée, les liturgies officielles dont on croit pouvoir reporter la formation au ive et au ve siècle, comme les Catéchèses de Cyrille de Jérusalem, la Liturgie de saint Jacques,
1) Voir le texte et la traduction dans la thèse de M. Paul Sabatier, La Didachè ou l'Enseignement des Douze Apôtres, Paris, 1885. — M. Sabatier recule considérablement l'âge de ce document; il le fait remonter jusqu'aux temps apostoliques, voire au milieu du premier siècle. — Il est certain que le christianisme delà Didachèn'a rien de dogmatique, ni d'ecclésiastique; l'unique critérium est la moralité; la parousie y est présentée comme imminente. Cependant les épiscopes y sont déjà mentionnés comme une institution régulière et non plus exceptionnellement, ainsi que dans les Épîtres de Paul. (Pfdlipp., i, 1.)
126 DE QUELQUES PROBLÈMES RELATIFS AUX MYSTÈRES d'ÉLEUSIS
les Sacramentaires ambrosien, grégorien, léonien, etc. — Ce travail a été considérablement facilité par l'érudit et consciencieux ouvrage de Mgr Ducaesne sur les origines du culte chrétien1.
On a prétendu parfois que Jésus avait eu un double enseignement : l'un exotérique pour la masse des fidèles, l'autre ésotérique, pour les Apôtres qui auraient été chargés spécialement d'assurer la transmission secrète de la doctrine mystérieuse, en attendant le jour où celle-ci pourrait être impunément publiée. Cette thèse qui, déjà soutenue par Valentin et d'autres gnostiques, a encore trouvé, au xixe siècle, d'ingénieux défenseurs2, est aujourd'hui complètement abandonnée. S'il est une vérité historique désormais évidente, c'est que le culte chrétien, à ses débuts, n'avait rien de caché. Il était accessible à tous ceux qui acceptaient le Christ pour Messie. Les seules conditions d'admission étaient purement morales. Cependant, voici qu'au 111e siècle, le christianisme est devenu un mystère au sens grec du mot, avec un rituel complexe qui implique une initiation sacramentelle, et ce caractère s'accentue surtout dans les communautés qui sont le plus en contact avec la culture alexandrine. D'où proviennent ces éléments nouveaux?
Emprunts chrétiens à la terminologie des Mystères.
Déjà saint Paul emploie les termes de [Jiiîonrjpiov et de tiXewç pour désigner respectivement la révélation divine et le parfait chrétien3. Les chrétiens néo-platonisants d'Alexandrie, et, en général, les écrivains ecclésiastiques du 111e au vc siècle, renchérissent fortement sur cette phraséologie, en appliquant au nouveau culte le vocabulaire éleusinien :
1) L. Duchesne, Origines du culte chrétien, 2« éd., Paris, 1898.
2) Notamment Emile Burnouf, dans sa Science des Religions. Paris, 1876, pp. 92 et suiv.
3) 1 Corinth., II, 6 ei 7. — Voir aussi i'Bp. aux Hébreux, vi, 1.
« 0 mystères éternellement sacrés ! écrit Clément d'Alexandrie... je deviens saint par l'initiation. Le Seigneur est l'hiérophante ; il a marqué le mysle de son sceau en l'illuminant ' ; il remet entre les mains du Père celui qui a eu foi et qui est éternellement sous sa garde. Voici les transports de nos mystères, si tu veux. Fais-toi initier et tu danseras, dans le chœur des Anges, autour du Dieu incréé, impérissable, seul véritablement existant; tandis que le Logos divin chantera avec nous les saints hymnes ».
L'évêque qui dirige la cérémonie assume le nom de mystagogue et le néophyte, une fois baptisé, celui d'initié, de téleios, de myste (téXetoç, u.uy)8siç, ^(rzarftùyoû^oq), ou encore d'illuminé (cpio-^Osî;) et de scellé (isopxy.7[j.vr^2 . Les profanes, les non-baptisés sont désignés par le même terme qu'au temps où se rédigeait l'hymne à Déméter, à;j.jr("'.3. Le prêtre est un illuminateur (<pamonx6ç). La cène devient un sacrifice (Qjjia)4; elle est donnée pour le Mystère par excellence. La Messe est une mystagogie (\j.^-y.yorr.7.)'\ cette expression s'est même perpétuée dans l'Église grecque pour désigner la partie de la cérémonie où est figurée lapassion du Christ6. C'est bien la langue des Mystères, plus que celle de l'Évangile.
On pourrait croire qu'il s'agit de simples métaphores, et telle est sans doute la portée des termes employés par l'Apôtre Paul. Son «Mystère » est la Révélation ouvertement prêchée à tous; son « initié » désigne tous les chrétiens. Toutefois il n'en est plus de même, quand nous arrivons aux documents du me et du rv° siècle, où nous allons voir que le culte a inconsciemment adopté les idées avec les mots'.
1) "Ayioç yivo|J.ai (i'joû|ji£vo;, !.£po?xv:ïï Sa o x-jpio; xaî tbv jj.u<tctiv ffcppayiSïTa'. wMTaYwywv. Pr otrep tique , XII, 120.
2) Voir, pour cette terminologie, les références données dans les ouvrages précit's et surtout Hatch (Greek Influence, pp. 295 à 298).
3) Basile, De spirit. sanct., XXVII. Pans, 1730, t. III, p. 55. — Sozomène, Uist. eccles., I, 20 éd. de Cambridge, p. 39.
i) Apostol. Constit. (dans Mansi, Concilia, éd. 1759, t. I), lib. II, c. lvii.
5) Cyril. Hierosol., Catech. mystag., I. Oxford, 1703, p. 277.
6) Riluale graecum dans Maury, Rel. de la Grèce antique, t. II, p. 301.
7) Pour les termes, nçpays;, («ppaylseiv, ;w:'.7ao;, cpunl^iv, cf. spécialement
128 DE QUELQUES PROBLÈMES RELATIFS AUX MYSTÈRES d'ÉLEUSIS
Distinction des catéchumènes et des fldèles.
Il est superflu de faire observer qu'aucune distinction de ce genre n'existait aux temps apostoliques. Les Actes établissent surabondamment que juifs ou païens n'avaient aucun stage à faire, une fois qu'ils se déclaraient convertis par la prédication de l'Évangile. Aussitôt convertis, aussitôt baptisés1. Mais dès la fin du 11e siècle, les chrétiens euxmêmes sont partagés en deux Ordres ou classes, séparées par le baptême. « Les chrétiens, écrit Origène, avant de recevoir dans leurs assemblées ceux qui veulent être leurs disciples, leur font diverses exhortations pour les fortifier dans le dessein de bien vivre; enfin ils les admettent, quand ils les voient dans l'état où ils les désirent et ils en font un Ordre à part (©toi t«yjmc) ; car ils en ont deux parmi eux; composés, l'un, des initiés qui le sont depuis peu et qui n'ont pas reçu le symbole de leur purification; l'autre, de ceux qui ont donné toutes les preuves possibles de leur résolution de ne jamais abandonner la profession du christianisme*. » Terlullien signale même comme une marque d'hérésie l'absence de cette distinction parmi les adeptes de certaines sectes : « On ne sait chez eux qui est catéchumène, qui est fidèle. Ils ne sont pas plus tôt auditeurs qu'ils se joignent aux prières, et leurs catéchumènes sont parfaits avant d'avoir terminé leur instruction »3. Nous avons ici la triple classification : auditeurs; catéchumènes et fidèles. Elle n'est pas moins marquée dans divers passages des Constitutions Apostoliques''.
Wobbermin, pp. 143-145. — M. Wobbermin retrace également dans l'orphisme les antécédents des termes ôtioo-jffio; et (lovoyev^ç.
1) Actes, n, 38, 41; vm, 12, 13,36-38; x, ±7-48; xvi, 15, 33 ; xvm, 8; xix, 5.
2) Origène, Contra Celsum, lib. III, 481 (Migne).
3) « Ante sunt perfecti quam edocti ». Tertullien, De prxscr. hseret., xli. Opéra, Paris, 1630, t. II, p. 95.
4) Apostol. Constit., lib. VIII, cap. vi-xm.
On passait d'auditeur catéchumène, en se soumettant aux prescriptions d'un rituel spécial. Il y avait là comme un premier degré d'initiation qui comprenait: 1° une exsufflation accompagnée ou suivie de formules d'exorcisme; 2° le tracé du signe de la croix sur le front1. — C'est ainsi qu'à Eleusis les aspirants à la plénitude de l'initiation devaient d'abord passer par les petits Mystères, qui se composaient surtout de cérémonies purificatrices. J'ai exposé précédemment que ces cérémonies formaient invariablement dans l'antiquité le préliminaire des initiations2. Le rapprochement a dû se présenter de lui-même à l'esprit des Pères grecs, car nous les voyons décerner aux diacres chargés d'accomplir les exorcismes le titre de Cathartistes (xa9aprixo{), qui rappelle directement le terme xaBapciç appliqué à cette partie des Mystères. — Un passage des Catéchèses de Cyrille implique que le néophyte se tient la tête voilée, pendant qu'on prononce les formules de conjuration 3. N'est-ce pas la scène peinte sur un vase antique, où on voit le néophyte assis sur un siège, la tête voilée, tandis qu'une prêtresse agite sur sa tête le van mystique*?
Les catéchumènes occupaient une place spéciale à l'entrée de l'église et assistaient à la célébration de la partie de l'office dénommée « messe des catéchumènes »; elle se composait de chants, de prières, d'homélies et de lec-
1) Duchesne, Origines du culte chrétien, p. 285 et suiv. — Mgr Duchesne, qui intitule son chap. ix: « L'initiation chrétienne », s'y exprime en ces termes : « Les catéchumènes étaient considérés comme appartenant à la société chrétienne, comme chrétiens; les rituels qui consacrent l'entrée des catéchumènes dans cette catégorie inférieure portent dans les vieux livres liturgiques la rubrique : Ad Christianos faciendum ou une autre du même sens. »
2) Cf. l'article Lustratio de M. Bouché-Leclercq dans le Dictionnaire de MM. Daremberg et Saglio : « Les cultes mystiques étaient de véritables officines de purifications, d'où l'on sortait tout prêt à affronter le voyage d'outretombe, allégé de ses fautes, marqué du sceau (crsoay:;) des élus et assuré de la bienveillance des divinités souterraines » (fascic. 3i, p. 1424, col. 1).
3) 'Ea-xénai-ai <7o-j tô ^pô(7W7îov. Cyril. Hierosol., Praefat. catech., V (éd. d'Oxford, 1703, p. 7).
4) Voir plus haut, p. 4.
130 DE QUELQUES PROBLÈMES RELATIFS AUX MYSTÈRES d'ÉLEUSIS
tures1. On pouvait rester catéchumène toute la vie. Ceux qui voulaient prendre place parmi les fidèles avaient à subir une nouvelle initiation. — C'est ainsi que les initiés des petits Mystères, s'ils voulaient être admis aux grands, devaient tout d'abord se soumettre à une nouvelle série d'épreuves et de lustrations. Le parallélisme a frappé même les Pères qui ont attaqué les Mystères païens avec le plus d'énergie, tels que Clément d'Alexandrie».