IMPRIMA TUR
Quebeci, die lOâ Mail 1921.
t J^.-N. Card. BEGIN,
Archiep. Quebecen.
PS
Préspntattnn
A mnn faga
Notre littérature est-elle encore en herbe i
Elle a besoin de tous ses biens :
De mes humbles travaux j'apporte ici la gerbe:
Que chacun présente les siens.
Dans cette «rerbe. hélas ! malgré peines nombreuses,
L'ivraie exista? assurément; Quelques épis, peut-être, aux couleurs plus heureuses,
Passeront pour du pur froment.
J'espère, sur un point, qu'on me rendra justice :
De mots je ne me paye pas.
Sans doute il n'est point bon que la forme pâtisse,
Mais je trouve au fond p'ius d'appas.
Dans le monde, souvent, pourquoi la poésie
Est-elle suspecte au lecteur ?
C'est qu'on estime peu la parole choisie
Lorsque le sens manque à l'auteur.
Je suis bien le premier à flétrir la licence
De la belle écorce sans fruit :
J'ai voulu, dans mes vers, couler de la substance
Pour nourrir le cœur et l'esprit.
Il ne faut pas voir dans cet Avant-propos de la page précédente un programme relâché, un idéal facile, qui permettrait de mettre sous forme de vers une prose quelconque et de la qualifier de poésie. L'auteur proteste avec véhémence contre une si fausse et si absurde interprétation.
Il faut y voir plutôt un étendard de la vieille et vénérable école classique — école substantielle avant tout — qui met la perfection de la j^ensée au-dessus des beautés de la forme; en opposition non équivoque à l'école moderne, dite romantique — école su|)erficielle avant tout — qui met les prétentieuses l)eautés de la forme au-dessus des perfections de la pensée.
J'ai dû être bien compris par tous les esprits philosophiques, penseurs judicieux, non inféodés au fétichisme du mot, qui, en lisant prose ou vers, demandent pour première satisfaction — principal avant l'accessoire — le plaisir d'apprendre quelque chose, de savourer des idées valant la peine d'être lues; et pour deuxième satisfaction — accessoire après le principal — le plaisir de goûter les agréments de la forme, si l^ar bonheur ils s'y trouvent.
Mais de la part des esprits moins sérieux qui font consister le mérite littéraire plutôt dans la préciosité de l'expression que dans la valeur de la pensée, j'ai pu, j'ai dû même, ne pas être si bien compris. Ceux-là sont les hommes entichés de la jîoésie dite moderne, au détriment et en distinction de la bonne vieille poésie classique, prétendue démodée.
Au risque de passer pour retardataire, même réactionnaire, je sens le besoin, en honneur et en conscience, d'affirmer que si j'appartiens à une école plutôt qu'à
une autre, je me réclame franchement de l'école classique, forte et substantielle, plutôt que de Técole moderne, légère et superficielle.
■ Cette école moderne est à la fois romantique et fantaisiste. Romantique, elle est personnelle et exploite beaucoup la mise en scène du "moi". Sous ce rapport, elle ne paraît pas absolument répréhensible ; car pour éviter le reproche cVégoïsme et d'ennui pour le prochain. Fauteur n"a qu'à parler de lui-même, de ses joies et de ses douleurs, de façon à représenter Thumanité en général, toute personne identiquement située, qui sera toujours heureuse de trouver des expressions adaptées à ses propres besoins. C'est en tant que fantaisiste, c'est-à-dire émancipée des règles et abandonnée à ses caprices, que l'école moderne est sujette à être diversement appréciée, selon la diversité des tempéraments intellectuels.
Victor Hugo est regardé à bon droit comme le créateur de la poésie contemporaine. Il est vrai que ses plus belles pièces, incontestablement, sont celles oii il s'est montré le plus classique sous le rapport de la forme; mais d'un autre côté, dans une partie considérable de ses oeuvres, il s'est éloigné de la noble grandeur et simplicité des anci-ens, pour verser dans plusieurs sortes d'innovations, et prendre les allures d'un coursier fougueux, impatient du joug et du frein, courant de façon désordonnée dans l'arène, faisant avec bonheur des bonds prodigieux et des cabrioles superbes.
C'est donc lui qui a fait tomber les entraves classiques et brisé les moules de Boileau. Une fois lancés dans cette direction, les poètes modernes n'ont pas manqué de s'emballer. Ils ont renchéri et renchéri encore sur le maître. A quoi ont-ils abouti ? Aux aberrations de la poécje décadente et de la poésie à vers libres, ces deux abominables parodies de l'art du Parnasse. Dans les arts comme dans la politique, l'anarchie vient vite après la révolution. Les tenants actuels de l'école moderne sont ceux qui, tout en répudiant les extra va-
gances du vers décadent et du vers libre, se pâment d'admiration devant les méthodes contemporaines réputées par eux bien supérieures aux méthodes surannées du ffrand siècle.
Si Ton essaye à préciser la différence essentielle entre l'école classique et l'école moderne, on voit que cette différence consiste en deux caractères bien tranchés du côté de l'école moderne, caractères qui sont des défauts suivant les uns et des qualités suivant les autres : 1" une liberté singulière de faire rimer des mots qui, autrefois, ne rimaient pas, de faire choquer voyelles contre consonnes et de supprimer la césure médiane, choses qui. autrefois, étaient des crimes: 2" une tendance excessive à l'exagération dans le choix des mots, de telle sorte que plus les mots seront rares, affectés, étranges, hyperboliques, dépassant la nature, plus ils seront de "bon goût'*. On pourrait ajouter un troisième caractère : la profusion des épithètes. au point d'en faire une débauche, une orgie: un quatrième: l'abondance des chevilles dont on se sert pour le remplissage et pour la rime : un cinquième : l'obscurité du sens qui, de vague et nuageux, va jusqu'à être inintelligible pour le pauvre commun, ceux-là seuls qui sont piqués de la tarentule prétendant s'y reconnaître: quoique chacun de ces messieurs, pour dire vrai, comprenne mieux et admire plus sa propre poésie que celle des autres.
On dit que là Faculté, pour se venger du rhume qu'elle ne pouvait pas guérir, l'a appelé coriza^ puis influença, et finalement grippe. De même, les poètes modernes, ne se sentant plus capables de rivaliser avec les anciens, ont, par dépit, supprimé toutes les plus difficiles d'entre les règles de bon ton. et de bon goût que ceux-ci nous avaient léguées. La fameuse bibliothèque d'Alexandrie a. jadis, été supprimée pour des
raisons à jDeii près analogues; seulement cette suppression était une œuvre de barbabes !
Eh ! bien, me rangeant sans réserve du côté des esprits sérieux et conservateurs qui tiennent toujours mordicus à l'ancienne pureté et simplicité de la poésie française, je n'hésite pas à dire que les caractères susdits de l'école moderne sont d'impardonnables défauts, et que c'est là qu'il faut aller chercher la cause de l'impopularité de la poésie contemporaine, non seulement parmi le peuple, mais parmi les amateurs ordinaires de littérature.
Donner ici des preuves me serait la chose la plus facile du monde. Je n'aurais qu'à prendre au hasard dans la multitude des pièces de poésie que les journaux servent continuellement à notre atlmiration. Qui les admire? Personne, excepté les dUettanti ! C'est presque toujours du moderne. C'est pompeux; mais c'est raide. empesé, ampoulé, guindé, vague, pléthorique, boufré d'épithètes, plein de licences; on n'y attrape les rimes, les césures, les hémistiches, que tant bien que mal, les chevilles aidant, par des contorsions et des tours de force clignes des meilleurs acrobates de la barre et du trapèze. L'effort acrobatique a tué la chaleur, comme l'empesage a tué la souplesse, comme l'afféterie a tué le naturel. Il y a plus de mots que de pensées, plus de ténèbres que de lumière. On voit rarement ce que l'auteur a voulu dire, quelle leçon morale il a voulu inculquer.
Je parle, ici, beaucoup de la poésie française, (en exceptant toutefois l0s poètes conservateurs de l'antique idéal\ et un peu beaucoup de la poésie canadienne, (excepté celle qui ne s'est pas trop modernisée, en se calquant sur la française moderne).
Je pourrais nommer tel et tel de nos poètes canadiens qui, s'imaginant prendre du ruban, font quelquefois des chevilles avec des hémistiches entières, ou qui n'arrivent à leur nombre de pieds qu'à force d'épithètes inutiles: d'autres qui sont tellement obscurs que
c'est douteux s'ils savent eux-mêmes ce-qu'ils disent ou ce qu'ils ont voulu dire,
Nos journaux nous servent ces pièces de confiance, parce qu'étant à la mode, ils les croient bonnes. Pour moi, comme pour le bon gros public, un tel genre de* poésie est insipide. Pour les adeptes, au contraire, c'est beau, c'est gentil, c'est admirable.
Chacun son ffoût.
Veut-on des autorités pour justifier notre point de vue ? En voici en quantité, et non , pas, certes, des plus banales.
Un poète des Etats-Unis, James Whitcomb Riley, surnommé ""^The Iloosier Poet^\ et reconnu par les critiques comme le poète le plus distinctement original que l'Ouest américain ait produit, s'exprime en ces termes', en parlant de ses propres ouvrages :
''Le public ne désire que ce qui est absolument naturel ; et de fait si naturel que l'art n'y apparaisse point. Il ne peut tolérer l'affectation. Il s'intéresse peu aux productions artificielles. Il ne goûte que des sentiments simples venus du cœur. . . C'est ainsi que j'ai appris à juger mon œuvre et à l'apprécier."
Voilà notre propre doctrine à l'égard du simple et du naturel devant l'emporter sur l'artifice et l'affectation.
Poursuivons l'examen de nos preuves.
L'abbé Barthes, dans une pièce intitulée : "Veillée de Xoël", se moque finement de l'école moderne, quand il dit :
"La mode
Regarde avec dédain le poète ingénu •
Qui veut, pieusement, sur un thème connu. Faire passer Fâme croyante d'un rhapsode.
D'après elle, le vers n'est plus qu'un objet d'art, Un jo^'au florentin serti de rime rare; Et chaque strophe est une infante qui se pare Des mobiles reflets d'un manteau de brocart.''
Louis Veuillot lui-même s'en moque avec amertume, quand il écrit, en parlant de Molière: "J'aimais cette grâce de style, cette originalité saine, cette liberté si supérieure à la platitude lahorieuse ou à Venflure et à V amidon des modernes;'' et en parlant du siècle de Louis XIV : "Certes, les écrivains du siècle, religieux ou profanes, n'étaient pas tous comme Bossuet, comme Fénélon, Racine, Pascal, de ces esprits tout à fait hors ligne, dont les facultés supérieures éclatent pour lainsi dire, à chaque mot; mais partout, mais chez tous, et même chez les gens qui n'en faisaient pas métier, quel ordre, quelle élégance, quel choix et quelle noblesse dans l'expression ! Quel talent, on dirait aujourd'hui presque miraculeux, de rendre avec concision les pensées les plus délicates et les plus profondes, de relever par la diction les choses les plus communes ! Lisez à haute voix une page écrite alors; lisez ensuite une de celles qu'on écrit maintenant, (et choisissez cette dernière parmi les plus brillantes) ; vous comprendrez, mieux qu'on ne peut l'exprimer, la décadence ejf rayante de la pensée et de Part.''''
Monseigneur Baunard, dans son magnifique ouvrage "Z^ vieillard ou La vie montante''\ s'exprime comme suit, d'un air attristé, en faisant la comparaison entre le classique et le moderne :
"La prédilection de la vieillesse est pour l'antiquité classique. Xotre littérature, à nous, est une littérature, j'alhus dire une muse, à cheveux blancs. Lr Grè<;e, Roiïie, la France au XVIIe siècle, demeurent toujours à nos yeux les trois plus hauts sommets que l'évolution, intellectuelle ait fait surgir dans la pensée humaine."
Il rend hommage cependant à ce que la littérature, dans une nouvelle Renaissance, produisit de meilleur au XIXe siècle. Puis il continue :
"Lorsque des lectures de ces teni})s-là nous passons à celle des ouvrages d'aujouixFhui, quelle déception nous attend ! Ce n'est plus la même langue. Et disons-le tout bas. à cette langue de nos jours je trouve moins de dignité, de sobriété, de plénitude, d'élévation, de distinction, de grâce,. . . moins de beauté en somme."
"Le veillard fera ses délices de la poésie (écrite), à condition qu'elle soit la représentation de Fâme dans ce qu'elle a de plus intime : ses passions ou ses douleurs: dans ce qu'elle a de plus élevé: son idéal et ses espoirs. Les vrais poètes sont ceux qui savent faire vibrer en nous la fibre humaine et surhumaine, non mortale sr.nans Mais rares, très rares, il fiut le dire, sont les maîtres inspirés dont le coup d'orchet fait jaillir du luth ces sons divins."
"Aimez- vous les vers d'aujourti'hui, mon frère? J'ai le sentiment attristé que, depuis cinquante ans, la France n'a pas produit de poètes, de vrais poètes. Le matérialisme des doctrines, père du réalisme dans les lettres, n'en serait-il pas une des causes ?''...
"Pour qu'un livre me plaise, j'y veux le vrai, le bien; mais j'}^ veux aussi le beau. Or, pour moi, le beau signifie moins l'éclat que la clarté, avec la décence, l'a gravité et la simplicité."
Mr Henri Lavedan, de l'Académie française, ne s'en moque-t-il pas. à son tour, avec le plus parfait sansgêne, quand il écrit au sujet de "La Mesure": "Nous sommes en train de perdre complètement le sens de la mesure, cette qualité discrète, aimable et fine qui fait que l'on dit ce que l'on a à dire et rien de plus, et qui fut, en d'autres siècles, comme la fleur assidûment cultivée du goût français. Aujourd'hui, nous nous jetons
par mode, au devant du biscornu et du contourné. Les belles lignes, les formes harmonieuses, ont cessé de plaire ; et en même temps que les laborieux caprices et les impitoyables tentacules des arts nouveaux se déroulent sur les étoffes et attaquent le meulîle. nous avons une façon de parler, d'écrire et de penser infectée de "'modem ^tyleP II suffit que le mot simple paraisse essentiellement attaché à la désignation de l'objet pour qu'aussitôt il soit écarté comme banal. Toute expression consacrée par des campagnes de loyaux services, est mise au rebut. Du fait même, j'allais dire du crime, d'êtore courant. — bien qu'il soit le seul juste, — le terme propre devient impropre ; et c'est le mot défectueux qui usurpe la place du nécessaire, pour l'unique et mauvaise raison qu'il est nouveau^ hizarre^ inintelligible ou sonore. Le sens est sacri-flé au hruit. On va plus loin. Dans une espèce de furie systématique où l'émulation se donne carrière, on s'ingénie à ne choisir et ne préférer, entre tous, que le jpiot extrême poussé à son dernier degré de paroxisme et d'intensité. Nous avons, d'une façon générale, le microbe de l'intense. De là, cette inondation de termes immodérés et ridicules dispensés à tort et à travers et dont l'excès à tout prix semble être la seule et souveraine règle . . . C'est à croire, en vérité, que les bons vieux mots familiers, si sûrs et solides, les expressions probes, fermes et sincères n'aient plus de signification ... La frénésie est l'accompagnement requis, le passe-port exigé pour tout : pour l'pdmiration, l'amour, la haine, la douleur, etc. Pour qu'une pensée quelconque soit rendue exactement et en complè-te beauté (?), il est indispensable que le mot la dépasse, aille beaucoup plus loin qu'elle, et qu'un peloton d'épithètes pittoresques, imagées, truculentes, inouïes, la pousse encore, la fouette, l'exaspère, l'amplifie, quitte à la dénaturer jusqu'à ce qu'elle n'en puisse plus. Alors seulement l'honneur de bien écrire ou de bien parler commence à être satisfait."
Pour un tableau fidèle et vigoureusement brossé, on avouera qu'en voilà un bon. un fameux. Et comme il est triste de penser que ce tableau est surtout vrai de la poésie qui, au lieu de s'illuminer comme autrefois de la chaude clarté du soleil, ne s'éclaire plus qu'aux fantastiques lueurs des feux de bengale. et au lieu de se complaire dans la société des étoiles, se crée avec des mots, .lans Fobscurité, de vains feux d'artifice qui peuvent bien éblouir un instant, mais qui ne laissent jamais des impressions durables et agréables dans l'esprit !
On avouera, en même t^mps. que l'influence délétère de Victor Hugo, en fait d'exagérations, de métaphores, d'hyperboles, d'antithèses, de boursoufflures, dans la poésie, nous saute aux yeux en lisant une telle page. Combien de fois le maître n'a-t-il pas été grotesque en faisant du sublime raté ! Et que dire de ses imitateurs qui, sans avoir son génie, l'ont dépassé encore dans cette voie ? L'antique marivaudage est revenu parmi nous avec un surcroît d'emphase et de mégalomanie. Il faut que tout soit grand et grandiose, comme les continents, comme les mers, comme les montagnes, comme les espaces. Il faut que tout soit brillant et éclatant. Aimez-vous l'or, le cristal, le diamant, le soleil ? On en met absolument en tout et partout ! X'est-ce pas là un dévergondage littéraire, où vous voyez le sens entièrement sacri^é à l'expression, le fond entièrement sacrifié à la forme, le principal à l'accessoire, la substance à l'accident ? Où est la vérité pure qui A'oudrait se faire connaître telle qu'elle est ? Où est la déesse de la poésie qui voudrait déployer ses propres charmes? Elle a disparu, hélas ! sous les oripeaux dont elle a été affublée des pieds jusqu'à la tête !
Le grand arguement des modernistes est que, disentils, "la poésie est une déesse à qui il faut un vêtement
brillant, ime ceinture de pierreries et un diadème; car il ferait peine de la voir aller pieds nus avec des haillons sur ses épaules et des défroques usées collées à ses flancs.""
Un tel argument serait irréprochable s'il s'agissait d'une déesse en chair et en os. Mais la déesse de la poésie, ridée, est une déesse tout-à-fuit spirituelle qui ne demande qu'à paraître dans tous ses charmes, et qui sera d'autant plus glorieuse que l'éclat de son expression sera éclipsé par celui de son essence. D'où il faut conclure que la grande préoccupation du poète, à l'inverse de ce qui se pratique, devrait être de rendre sa pensée aussi charmante que possible par elle-même, et de ne lui donner pour expression que des termes appropriés, sans doute, ni^ais non pas des termes criards.
Soit en vers soit en prose, les mots qu'on emploie sont comme un corps dans lequel s'incarne l'idée ; • et cette incarnation est une œuvre tellement difficile qu'elle ne peut jamais être adéquate et qu'on n'en est presque jamais satisfait. Les meilleurs écrivains souffrent de ce dualisme, ou plutôt de cette disparité inéluctable entre la pensée et l'expression. N'est-<'e pas Sully Prudhomme qui disait que ses plus belles poésies étaient et resteraient, toujours en lui-même ? Xotre poète Orémazie n'en était-il pas là également, lui qui disait: "Les poèmes les plus beaux sont ceux que l'on rêve, mais que Ton n'écrit pas" ?
Cela étant, puisque les mots sont comme des nuages qui obscurcissent l'idée, n'est-il pas évident que plus ridée sera dégagée et indépendante des mots, plus son expression sera nette, radieuse et intelligible ? Cette considération semble décisive contre l'erreur de ceux qui font consister la poésie dans les mots plus que dans les idées, comme si les mots pouvaient être autre chose que le véhicule ou le corps, ou Thabillement de la pensée. On ne lit pas pour les mots, mais pour la pensée contenue dans les mots. Ainsi en doit-il être de celui qui écrit. De même que la vraie beauté d'une personne
consiste plus dans ses charmes naturels que dans les agréments de sa toilette, de même la vraie beauté de la poésie consistera toujours plus dans For pur de la pensée que dans le clinquant des mots.
Pourquoi écrire en vers? Précisément parce que le vers, par sa concision et son harmonie, par sa légèreté et sa délicatesse, par sa limpidité et sa transparence, est le nuage le plus ténu qu'il y ait entre l'esprit de Fauteur et Fesprit du lecteur, par conséquent l'expression la plus convenable qu'il y ait pour une belle et noble pensée. Le vers est, de tous les langages, celui (jui nous met en communication plus prompte et plus directe et plus saisissante avec l'idée. Mais il manque son but complètement s'il est fait de manière à obscurcir l'idée, ou seulement de manière à concentrer sur les mots l'attention de l'esprit, au détriment de l'idée plus ou moins défigurée et reléguée au deuxième plan.
La communication entre Dieu et les anges, entre les anges eux-mêmes, ne se fait-elle pas sans paroles ? C'est l'idée seule qui est exprimée et perçue directement. Xe serait-ce pas la perfection absolue, même pai-rni les liumains. si la communication directe d'âme à âme était une chose réalisable ? On la réalise d'autant mieux que les mots apparaissent moins. Les mots sont donc une gêne, un embarras dont il faut subir la nécessité et tirer le meilleur parti possible, mais dont il faut se garder d'exagérer l'importance- et de subir l'esclavage.
-Subordonner l'expression à la pensée, donner à celleci un corps, un vêtement, aussi léger, aussi délicat, aussi diaphane que possible, afin que l'on oublie, en quelque sorte, la forme pour le fond, le corps pour l'âme, le vêtement pour la chose; voilà donc, philosophiquement, Fidéal qui paraît le mieux correspondre à l'incarnation de l'idée dans les mots.
Cet idéal me paraît bien avoir été celui de notre poète national, Octave Crémazie; car c'est ime chose connue de tous que sa poésie est d'autant plus sobre d'ornementations du côté des mots qu'elle est plus imposante par la force et la grandeur du côté de la pensée. Crémazie a dû regarder comme frivoles toutes les préciosités d'e l'expression, en face des splendeurs qui brillaient en son esprit. Mais puisqu'il dédaigna les artifices des mots par principe, par magnanimité, ce doit être une erreur de crier, là dessus, à la négligence et au manque de goût. Ce doit être lui faire une grosse injure, que d'oser dire comme on Ta dit, de façon prétendue spirituelle, que sa poésie était "de la prose où les vers s'étaient mis"; de même que ce doit être lui" faire une grave injustice que d'oser le, mettre, comme on Fa fait, à cause de ^cette prétendue pauvreté de forme, au-dessous de quelques jeunes poètes dont le style a tout au plus le mérite d'être à la mode, c'est-àdire attiffé de clinquants, mais peu riche en substance. "On ne fait des poètes, a dit Benjamin Suite, qu'avec des savants, des penseurs et des gens mûrs." Le goût de la pensée est autrement noble que celui des mots; — tellement noble, en effet, qu'il échappe à rappréciation de plusieurs, pour qui les mots sont chose plus délectable.
^ En tout cas, cet idéal est le mien. On comprendra maintenant ce que j'ai voulu dire quand j'ai déclaré que je trouve plus d'appas dans le' fond que dans la forme. Il est clair aussi que j'attache plus d'importance au fond qu'à la forme, parce que c'est le fond seul, après tout, qui instruit, quelles que soient les délectations de la forme.
Si donc quelqu'un, me traitant d'arriéré, voulait me condamner et condamner mes ouvrages pour la raison que je ne suis pas moderne, je lui dirais, de mon ton le plus bénévole: Cher maître, vous êtes le bienvenu;
votre, censure m'est une gloire: loin de moi l'idée de m.e défendre: je confesse juc:ement; car, en vérité, si vous voulez du modernisme, c'est-à-dire des phrases empesées et tirées à quatre épingles, des vers montés sur des échasses. des rimes prétentieuses, des mots baroques, des pelotons d'épithètes. toujours du grand, toujours du brillant, des métaphores, des antithèses, des boursouflures à phime que veux-tu, des contorsions d'acrobate et des licences à faire frémir : si vous voulez de tout cela: eh! bien, tant pis, j'ai le regret de vous dire que je n'ai pas écrit pour les hommes de votre goût; car de ce clinquant, de ces oripeaux, j'en ai mis le moins possible* dans mes ouvrages: et certes, je ne m'en repens pas; je n'en ai pas honte non plus.
Pour tout résumer en un mot, j'estime qu'il ne doit pas être nécessaire d'être bizarre, énergumène. épileptique ou sybille de Cumes, pour être poète. Il doit suffire de pouvoir mettre de nobles pensées en nobles vers. Et par nobles vers, j'entends ceux qui, avec des mots naturels, bien appropriés, et en respectant toutes les règles de la belle versification, font ressortir la pensée avec le plus de relief, sans nulle prétention de se substituer à elle.
D'un autre côté, je suis exposé, je le sais bien, à m'entendre dire : '"Cher Monsieur, décidément, vous ne paraissez pas avoir une estime suffisante de la forme: sachez que le vers est une oeuvre d'art qu'on est tenu de soigner, quand on l'a choisi pour exprimer sa pensée."
Là-dessus, je réponds : A Dieu ne plaise que je n'estime pas la forme suffisamment ! Je fais deux réserves: 1" la forme ne doit pas l'emporter sur le fond: 2" la forme ne doit pas être frivole: mais ces deux réserves faites, je n'hésite pas à dire qu'il faut de toute nécessité, rendre la forme aussi attrayante que posai-
ble; car on ne doit rien négliger de tout' ce qui peut inciter le lecteuf à prendre et à lire, totte., lege; et en réalité, sous ce rapport, je crois que je puis me rendre le témoignage que telle a été toujours ma règle de conduite.
Que personne donc n'insinue que je ne tiens guère à la fomie, et que si le fond est bon, je serai satisfait, dût la forme en souffrir, puisque je n'y tiens pas. En effet, ce n'est pas là du tout ce que j'ai voulu dire. J'ai voulu dire que, dans le travail de la confection du vers , et de l'agencement des vers, je ferai, de préférence, ressortir l'idée claire, limpide, saisie de prime-abord, plutôt que de la sacrifier, comme on le fait, hélas ! trop souvent, dans la poésie dite moderne, oii l'on n'arrive au dilettantisme, au raffinement des mots et des tournures que par la mutilation plus ou moins complète de la pensée.
La pensée à exprimer hic et nunc : voilà le fond
dont je parle et qui, pour moi, s'il est net et clair, offre
I plus d'appas que des vers bien empesés, bien raides, où
le sens, s'il y en a, est tellement nuageux qu'il faut faire
un grand effort d'esprit pour le dégager.
D'où vient l'impopularité bien connue de la poésie moderne ? — impopularité si grande qu'on se moque des poètes, aussi bien que de leurs vers, et qu'on croit, en les raillant, faire acte très spirituel. Xe vient -elle pas précisément de ce qu'elle constitue, au moins pour le commun des lecteurs, un jargon, une espèce de lecture énigmatique, plus ou moins fatigante et rebutante ? Les excentricités des poètes décadents et des poètes à vers libres n'ont-elles pas contribué à discréditer la poésie contemporaine, en la faisant diverger, plus qu'elle n'avait divergé auparavant, de la noble poésie classique et en laissant le monde sous l'impression que toute poésie de nos jours est entachée des mêmes tares?
Il faut bien dire, en effet, qu'une littérature, pour être populaire, doit être sage avec sobriété, sapere ad sohrletatem, comme l'enseigne saint Paul, aussi grand
maître es arts que grand maître es sciences, et ne pas, trop verser tlans les aveuglements, dans les obscurités de la recherche, de l'affectation et de la mignardise.
Point de superAuités.
Point de frivolités.
Point de sabottages.
Point d'efforts pénibles. Rien de filandreux et ({ui sente le travail.
La poésie, à la fois substantielle et naturelle, coulant sans effort, comme une belle eau de source, n'est-elle pas préférable à une i^oésie artificielle, creuse de fond et prét<?ntieuse de forme, qui ne coule pas. ou ne coule que péniblement ? Ne vaut-il pas mieux faire oublier, autant que possible, les difficultés de la rime, de la césure, de l'hémistiche, du rythme lui-même, que de laisser voir un sens tortueux, plus où moins victime de ces embarras de k versification ? Bref, dans une impasse, oi^i il faut aj^solument sacrifier quelque chose, ne vaut-il pas mieux sacrifier l'expression à l'idée que sacrifier l'idée à l'expression ? Encore une fois, voilà ce que j'ai voulu dire en mettant le fond au-dessus de . la forme.
Direz-vous (pi'à force de faire des vers simples, faciles, les lecteurs oublient que ce sont des vers, et s'imaginent lire de la prose i Entendons-nous bien. Je ne préconise nullement la prose dans la poésie, mais un style clair et net, souple, aisé, qui vise plutôt à illimiiner l'esprit qu'à éblouir les sens. Le style i>eut être orné, imagé, tant que l'on voudra, à la seule condition de ne pas l'être à l'excès 'et de ne pas cesser d'être aussi ndble que naturel. Alors, je n'hésite pas à dire que dans ce genre de poésie, d'ailleurs plus approprié et de lecture plus agréable que l'autre à la grande majorité des lecteurs, on trouvera toujours plus, et beaucoup plus, que dans la prose ordinaire, la concision, la
clarté, l'harmonie, la délicatesse de pensée et d'expression, — toutes choses qui font le charme particulier du langage des muses.
Non seulement je suis en faveur de toutes les ornementations dont le vers est susceptible dans toute la mesure de la sobriété, c'est-à-dire en autant que l'éclat des mots n'est pas contraire à l'éclat des idées ; n^ais en pratique, — voilà encore un témoignage que je puis me rendre, — je me suis efforcé, en proportion de mes humbles talents, à atteindre cet idéal chms toutes mes compositions.
Trouvant, d'une part, comme je l'ai dit plus haut, dans la poésie moderne, des tournures embarrassées pour arriver à la césure ou à la rime, des mots prétentieux, d'affreuses licences, des vers ampoulés, des masses d'épithètes, des métaphores, des hyperboles, des antithèses, employées à profusion comme du lyrisme; et remarquant, d'autre part, que cette poésie moderne, trop pompeuse en paroles et pas assez claire, surtout pas assez riche en idées, est fort peu goûtée du commun des lecteurs, je me suis proposé un double but : 1" éviter les défauts en question ; 2" prendre pour modèle et objectif le seul genre de poésie à la fois de nature sobre et d'intelligence facile, alliant la grandeur classique à l'élégance moderne.
Voilà pourquoi, en écartant l'emi)hase inutile, en visant toujours à l'ampleur de l'idée et à la sobriété de l'expression je puis dire sincèrement que j'ai fait de ' mon mieux, pour tout ce qui regarde la perfection artistique de la forme, c'est-à-dire la rime, la césure, l'hémistiche, la cadence, le rythme, la dignité de l'expression, l'harmonie générale du style et même l'harmonie imitative des mots, comme on peut le voir en une foule d'endroits.
Naturellement j'ai dirigé mes efforts dans le sens classique plutôt que dans le sens moderne. On peut m'accuser d'avoir manqué de sens moderne; on ne peut pas m'accuser d'avoir manqué d'idéal, de courage et
de travail. C'est bieti volontairement et par principe que j'ai fait mes vers tels qu'ils sont.
Je dirai même que la poésie classique, telle que je la comprends, ne demande pas moins de travail que 'la poésie raffinée de nos jours. Elle en demande même davantage: car il ne faut pas que le travail s'y fasse remarquer. On veut qu'elle coule sans effort comme de l'eau de source, imposant au lecteur l'illusion d'une étonnante facilité de composition. Tandis que la poésie moderne, à force d'être tiraillée pour les besoins de la magique et fatidique ciselure prétendue indispensable, sent le travail dix lieues à la ronde, se traîne lourdement et péniblement, même chez des poètes de la plus haute encolure.
Ah ! qu'on est loin de la simplicité, et par conséquent de la grâce de Lafontaine s'exprim'ant comme suit :
Perrette sur sa tête ayant un pot au lait.
Bien posé sur un coussinet.
Prétendait arriver sans encombre à la ville. Légère et court vêtue, elle allait à grands pas, Ayant mis, ce jour-là, pour être plus agile.
Cotillon simple et souliers plats.
Ou d'un Lamartine s'écriant :
O Père qu'adore mon père.
Toi qu'on ne nomme qu'à genoux, Toi dont le nom terrible et doux Fait courber le front de ma mère.
Ou d'un Jean Eeboul écrivant :
Un ange au radieux visage.
Penché sur le bord d'un berceau, Semblait contempler son image Comme dans l'onde d'un ruisseau.
Il ne m'appartient pas de dire si j'ai atteint, où jusqu'à quel degré j'ai pu atteindre mon idéal, que je crois être l'idéal populaire. J'ai pu avoir travaillé en vain: mes efforts ont pu n'être pas couronnés de succès; mais alors, c'est mon hiunble talent, seul, qui serait responsable et coupable : ce n'est ni ma volonté ni mon esprit : car je le répète, j'ai soigné mes vers autant que j'ai pu. pour la bonne raison que, dans toute la mesure oiî la perfection de la forme est compatible avec l'intégrité de l'idée, je tiens à l'une autant qu'à l'autre, et ce avec toute la force de mon âme.
Ceux qui ont avant tout le culte des mots regardent comme une peccadille de sacrifier l'idée aux exigences du raffinement dans le choix de la rime, dans la tournure de la phrase, dans la coupe du vers: mais ceci est un crime, ni jdIus ni moins, pour ceux qui ont, avant tout, le culte des idées.
Au surplus, ne faut-il pas oublier que ceux-là sont bien rares qui écrivent de la poésie parfaite, et que les grands maîtres seuls ont assez de génie pour allier, dans leurs vers, la splendeur de l'idée et la splendeur de l'expression. L'auteur qui réussit en cela ne produit rien moins que des chefs-d'oeuvre. Je n'ai pas fait de chefs-d'oeuvre sans doute. Je me console de mon insuccès à la pensée que je me trouve dans le mê- , me pétrin, avec une foule d'auteurs de 2e ou 3e ou 4e classe, fort vénérables d'ailleurs, qui ont apporté ingénument leur contribution telle quelle au trésor artistique de leur patrie, et qu'on n'a pas bnllés sur le bûcher, qu'on n'a pas même cloués au pilori pour le crime d'avoir fait de la littérature plus ou moins inférieure à celle des grands maîtres. A en croire certains critiqués, de tels écrivains seraient une honte et une disgrâce jDOur le pays. Il doit y avoir, dans une. telle idée, beaucoup d'exagération et fort peu de patriotisme.
Quel est le résultat le plus net de vos coups de boutoir ? Admettons que les labeurs, les larmes, les sacrifices de temps et d'argent d\m pauvre poète ne disent rien à votre coeur, il en résulte néanmoins ceci qui est fort graA'e: 1" vous tuez peut-être un bon livre; 2" vous tuez peut-être un autre .talent qui aurait fait mieux.
Vous tuez peut-être un bon livre. Car ce doit être un bon livre celui qui se tient à un diapason très élevé de philosophie, de religion, de patriotisme et de morale et qui ne ferait que du bien s'il était lu, quand même il ne répondrait pas tout à fait à votre idéal douteux de raffinement dans la forme. Vous le stigmatisez par votre critique : c'en est fait de lui. Un soupir de soulagement s'exhale du cœur de tous ceux qui sont préjugés d'avance contre toute poésie du jour. Bon ! se disentils, encore un livre qu'on n'aura pas besoin d'examiner. Et en effet nul iie Tacheté. On est fixé.
Vous découragez i^eut-être un autre talent qui aurait fait mieux. C'est une des vérités les plus banales eii Canada qu'il n'}' a rien de si rebutant que le métier de littérateur. Si, à défaut d'encouragement matériel, on pouvait au moins encourager moralement nos jeunes écrivains, est-se qu'on n'aurait pas la chance de voir éclore, quelque bon jour, un génie qui mettrait le comble à toutes les tentatives, à toutes les aspirations du passé ? Quand les jeunes, qui sont d'ailleurs forcés de gagner leur pain quotidien, voient la poésie tellement bafouée autour d'eux, comment voulez-vous qu'ils ressentent une forte attraction vers Pégase? En vérité, c'est miracle que quelques débutants persévèrent malgré toutes les rebuffades.
Pas n'est besoin d'emboucher la trompette et d'exalter ridiculement jusqu'aux nues des écrivains de second ordre ; — on peut laisser cette comédie aux sociétés d'admiration mutuelle. qui^e recrutent beaucoup parmi les adeptes du "modem style"; — mais rien n'empêche de reconnaître loyaiement leur humi)le mérite et de les encourager au moins pour qe qu'ils valent. Entre dire
avec dédain: ça de la poésie ! et s'écrier a\'ec transport: Dieu ! quelle poésie ! la marge est très grande. S'il est assez plaisant de jeter la pierre à des auteurs prétentieux qui veulent, à tout prix, voir leur ours mis sur le trône, il ne doit pas l'être autant 'd'être rigide à outrance envers ceux qui écrivent des choses utiles, sinon très admirables, et ne demandent qu'à faire du bien dans la mesure de leur faible caj)acité.
Certes, je ne parle pas ainsi par lâcheté et par bassesse, comme si j'avais peur de la critique, et comme si je voulais, par avance, demander grâce. Xul plus que moi n'est convaincu des services qu'une critique autorisée peut rendre 'au monde littéraire; nul plus que moi ne se sentirait honoré d'en être l'objet; nul plus (jue moi ne s'en montrerait reconnaissant.
Mais la critique, pour faire autorité, ne doit-elle pas être sérieuse, honnête et impartiale autant que savante? Elle ne doit être ni mesquine, ni étroite, ni pédantefique, ni dédaigneuse, ni injustement acerbe; elle ne doit pas condamner sans preuves ; elle ne doit pas faire d'insinuations déloyales ; elle ne doit pas s'abaisser au persifflage; elle ne doit pas s'imaginer qu'elle seule, avec son entourage, a du goût, du savoir et de l'esprit; elle ne doit pas légèrement stigmatiser le goût des autres ; e'ile ne doit pas poser en maxime, à priori, que rien n'est bon que ce qui vient de France, et que tout rimeur, non moderne, enfant de notre terroir, qui apparaît sur le théâtre canadien, quelque original qu'il soit, est un pauvre im])écile. propre à amuser la galerie.
Et encore serait-il nécessaire de dire clairement sous quel drapeau l'on combat, de quelle dame, c'est-à-dire de quel type de poésie l'on s'est fait le champion. Est-ce telle ou telle école en particulier ? Ou est-ce un idéal éclectique renfermant le bien commun à toutes les écoles ? Ceci est essentiel. Car telle chose est défec-
tueuse dans une école, excellente, au contraire, dans une autre; et Terreur est fatale, évidemment, si le public est sous rimpression que le censeur est au-dessus de tous 'les préjugés, de toutes les singularités des écoles, alors qu'il n'est que le simple partisan de l'une d'elles — une école défectueuse !
Voulez- vous porter des jugements susceptibles d'être ratifiés par des autorités incontestables, telles que Louis Veuillot, Henri Lavedan, etc., établissez votre indépendance et donnez des preuves de votre supériorité. Alors seulement vous pourrez prétendre à une adhésion universelle dans les hautes sphères; et pour ce qui regarde le gros du public, vous mériterez au moins la confiance implicite avec laquelle vous êtes lu.
A ces conditions^à, je désire la critique plus que je ne la redoute; parceque alors, me fût-elle défavorable, elle ne laisserait pas que d'êtTe l'expression de la vérité et de la justice. J'ai voulu uniquement, par une sincère confession de principes, dissiper les malentendus, afin qu'au moins, l'on ne m'attribue pas des idées et des intentions qui ne sont pas les miennes.
Car si je n'ai pas brillé par les mots rares et épatants, à la façon des modernes, j'ai pu faire mieux par la pensée, à la façon des classiques. Il faut voir si la clarté et la sobriété, la noblesse et l'élévation de mes vers, toujours exempts jusqu'au scrupule de chevilles, de boursoufi'lage, d'obscurité, de mignardise et d'afféteries, ne compensent pas amplement, par le fond, la prétendue inélégance de forme (unique effet du naturel et de la candeur dans l'express-ion) que pourraient peut-être y relever certaines gens, dont l'idéal extraraffiné, puriste et délicat matériellement, n'est pas du tout celui des plus grandes autorités littéraires, ni celui du public, ni celui de