‹ Elévations poétiques (volume 2)Chapitre 19 sur 80 · Acte criminel, effroyable · texte numérisé non relu

Acte criminel, effroyable

On les assomme . . . . ' en Iroquois ! . On fait brûler leur chevelure; Et l'on se perd dans la forêt. ...

On espère que la nature, — Il pleut, — aidera leur projet. . . .

D'autres blessés, moins invalides, Avaient cru suivre les fuyards; Malheur !.. . Des flèches homicides Abattent bientôt ces traînards !

Au départ, ils étaient quarante; Leur nombre va diminuant :

Passé trois jours, à peine ttente Marchent encor clopin-clopant. . .

Us vivent de chasse et de pêche.

Tout juste pour ne pas mourir. . . .

Que n'ont-ils donc là viande fraîche D'un bel original à s'offrir ? . . . .

O ciel !.. O trace favorable ! .

Voici l'animal présagé :

Voici la marque indubitable :

Du bois fraîchement ravagré !.

(Funeste chasse)

Dans les cœurs renait l'espérance; On voit la planche de salut :

Chair d'orignal en abondance; Et l'on atteindra l'autre but :

Construire des canots d'écorce Pour s'envoler rapidement ....

Chacun d'eux redouble de force; Et l'on s'en va résolument- Sur les traces capricieuses Dont le regard est délecté ....

Bientôt, démarches précieuses, On touche à l'objet convoité....

Avec petit, une femelle

Se cachait au fond d'un taillis. . . .

Pour une capture si belle,

Il faut les soins les plus exquis !

Cœurs et yeux fixés vers la proie.

Ou se divise en deux partis :

Les meilleurs traqueurs on envoie

Auprès des animaux blottis :

Pendant que suivent en arrière

Les autres chasseurs assistants.

On va depuis une heure entière, En silence, cœurs palpitants. ...

L'oreille fine et vigilante Des affûteurs^ — entend au loin De la jeune bête indolente Le cri de joie ou de besoin :

''Tiame !... Tiame /... Tîame /". . .

C'est comme un appel plus pressant Et plus doux au fond de leur âme. . .

Mais l'on s'arrête en frémissant. . . .

Il ne faut pas gâter l'approche ! . . . . Les affûteurs mettent un frein, Par signaux, à toute anicroche Pouvant se produire en chemin.

Avec une peine infinie,

Ils se tiennent contre le vent,

Afin que la brise étourdie

N'aille pas souffler en avant ....

Ils s'abritent sous la fougère:

Ils se traînent sur les genoux;

Ils rampent parfois sur la terre,

Conmie font chats, renards et loups. . .

Ils s'avancent, dans leur adresse ;

tJn pas, ou deux pas, à la fois.

Déployant la fine souplesse

Des animaux les plus adroits. . . .

Là, devant eux, sont les victimes :

On les aperçoit clairement .^^ .

O joie!... O délicê^sublime ! . < .

H faut s'arrêter un moment

Pour admirer si beau spectacle :

Le petit sur l'herbe couché,

La mère dans son habitacle,

Immobile et le cou penché ! . . . .

Elle dort. . . L'heure est donc propice. . .

Les ajfûteurs font un signal,

Pour indiquer, — heureux auspice, —

Qu'ils vont abattre l'orignal

Ils sont à la juste portée,

Genoux en terre et l'arc tendu

A travers la brousse écartée,

Le trait part, frappe. . . inattendu ! . . .

Ils ont tiré leur flèche ensemble; D'un bond, ils s'élancent tous deux . . . Mais qu'est-ce donc qui se rassemble De si fatidique en ces lieux ? . . .

Au même instant, percés de flèches, Sans proférer même un seul cri, Les tireurs sur les herbes sèches S'affaissent morts ! . . . Ils ont péri ! . . . Les Micmacs et les Maléchites, Les premiers, avaient abattu Ces belles pièces favorites; Et le piège était là tendu !. . . .

Ils avaient donc, par leurs conquêtes.

Appâté les chiens d'Iroquois, Tout comme on appâte les bêtes:

Les ours, les renards, les putois ! . . .

Et c'est l'un d'eux, par ruse infâme, Qui criait dans un porte-voix :

''''Tiame !... Tiame !... Timne /"...

Comme un virtuose des bois !

Pour couronner si belle chasse.

Deux prennent la place des morts ....

Montrant l'une et l'autre carcasse, Ils donnent cours à leurs transports.

Les appelés, ivres de joie, Ne pouvant rien voir d'anormal, Se précipitent vers la proie.

Dans un aveuglement fatal ! . . . .

Ils croient que c'est la voix stridente De leurs frères qui retentit :

Ils courent . . . Quelle soif ardente ! . . Et quel formidable appétit ! . . . .

Voilà que des flèches cruelles Volant du bois, des alentours, Leur font des blessures mortelles !

C'en est fini d'eux pour toujours !

Neuf, du coup, mordent la poussière. .

Ils sont, dans un instant, scalpés ! . . . Les autres gagnent la rivière....

Mais ils sont bientôt rattrapés !

Ils ne sont plus que dix-huit hommes, Tout juste en face de Fîlet, Oii cadavres, sang et fantômes Rappellent leur propre forfait !

Le voilà. Vllet au massacre /•. . .

Eux-mêmes seront massacrés ! . . . .

Tel est le sort qu'on leur consacre. . . . Ils s'arrêtent désespérés.

{Extermination)

Dans leur fureur épouA^antable.

Les alliés, la hache en "hiain.

S'en vont, d'un cœur inexorable. .

Faire ce sacrifice humain ! . . . .

On frappe, on frappe avec furie. . . Les malheureux sont écrasés ! . . . . On en fait une boucherie.

Les vainqueurs en sont épuisés !

Mais l'on se garde bien, sur l'heure.

De les tuer jusqu'aux derniers :

Il faut qu'un trophée en demeure :

On garde donc six prisonniers.

On les tuera dans une fête, Dans un formidable banquet, Pour donner vengeance complète Aux mânes chères de l'îlet.

Ils périront dans les tortures, ^ Dans les plus cruelles douleurs :

On se rira de leurs figures, Et l'on dévorera leurs cœurs !

Les condamnés sont mis aux chaînes, Et tous les tués sont scalpés; Puis les cadavres, par douzaines, Sont laissés là, broyés, crispés !

{T riomphe et vengeance)

Or, dès le lendemain, ce fut grand jour de fête;

Car avant de se séparer.

Il fallait aux amis célébrer leur conquête

Et de cruautés s'enivrer.

Des tendres orignaux la viande précieuse

Fut le gros régal du festin; Un autre fut de voir, en fête si joyeuse.

Les prisonniers mourants de faim !

On leur criait: "^'enez admirer votre chasse

Et vous régaler de sa chair.

Vous qui tuez si bien l'orignal en carcasse,

Et i)ossédez un si grand flair !"'

Un de ces chiens fut pris et devint la pâture

Des sauvages victorieux :

Par la danse et le chant, l'insulte et la torture.

On tourmenta le malheureux !

On prolongea longtemps ses horribles souffrances.

A peine mort, on le scalpa !

Les autres, réservés pour les mêmes vengeances,

Tremblaient et gémissaient déjà.

Le plus riche» butin était les chevelures

Au nombre de soixante-trois :

Le partage opéré, l'on s'en fit des parures.

En se moquant des Iroquois !

Enfin l'on partagea les prisonniers eux-mêmes :

Aux bons frères du Petit-Saut Il en fut donné trois; puis les adieux suprêmes

Se firent d'amour le plus chaud.

On se jura, pour lors, alliance éternelle, Traité pour la guerre et la paix;

Les Micmacs promettant une amitié fidèle Et reconnaissance à jamais !

Le bonheur, cependant, n'était pas sans nuage;

Intacts n'étaient pas les lauriers :

Le Grand Chef Maléchite avait, dans le carnage,

Perdu trois illustres guerriers.

Le plus vaillant des trois, le plus digne d'estime,

Etait bien son plus jeune fils; Il l'avait vu tomber, héroïque victime,

Accablé par quatre bandits !

{Fin du récit)

Tous les fuyards d'en bas du fleuve Se hâtèrent de revenir.

Heureux encor, dans leur épreuve, De voir leurs misères finir.

Ils visitèrent tout en larmes, Ces lieux si tristes maintenant. . . .

Mais naguères si pleins de charmes !

Dans un bel endroit dominant, On mit deux poteaux en mémoire De ces deux massacres fameux, Comme un moniraient à la gloire Des deux peuples victorieux.

Deux des prisonniers, tout en vie, Eurent le scalpe détaché ! . . . .

On prolongea leur agonie ....

Leur corps pantelant, écorché, Fut enfin jeté dans les flammes !

Telle est la fin de ce récit.

{Epilogue^

Toujours, depuis, les pauvres âmes Des victimes de ce conflit.

Mêlent leurs sanglots et leurs plaintes Aux bruits de la mer et des vents, Remplissant d'horreur et de craintes Les âmes de tous les vivants Assez forts pour aller entendre Les voix qui s'élèvent la nuit.

Alors que du fond de la cendre Le feu follet brille et s'enfuit !

{Réflexion)

Les nations aborigènes

Vivant jadis au Canada

Nous offrent donc d'horribles scènes ! . .

Mais l'Evangile, en ce temps-là.

Ne projetait ^as sa lumière

Sur -les forêts et leurs enfants

A la peau rouge, à l'âme altière. . . .

Ils se promenaient triomphants.

Pleins de vengeance et de furie, Comme le tigre rugissant, Dans une interminable orgie D'horreur, de, carnage et de sang; Ne cherchant qu'à s'entre-détruire, Qu'à se dresser des guet-à-pens.

Qu'à torturer par le martyre Tous les ennemis succombants !

Aussi, pour le missionnaire ,

Oh ! quel spectacle douloureux ! . . . .

Et combien vive est la prière

Qui, de son cœur, s'élance aux Cieux

'"O Jésus ! . . . que votre Evangile Illumine un pays si beau, Rende ce peuplé humain, docile, Pour en faire un peuple nouveau !"

Déjà contre tant de carnages On entendait crier des voix; Car enfin Cartier, sur ces plages.

Etait venu planter la Croix.

Et Champlain, non moins héroique, Allait bâtir cette cité, — Québec,— dont l'œuvre apostolique Fut tout un monde racheté.

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