‹ Elévations poétiques (volume 2)Chapitre 21 sur 80 · L'OUTIKOU DES MECHINS LE JOUR, OU L'ÉVANGILE ACCEPTÉ · texte numérisé non relu

L'OUTIKOU DES MECHINS LE JOUR, OU L'ÉVANGILE ACCEPTÉ

{Epoque dont il s''agit)

Depuis que l'Evangile, au sein des Maléchites, Comme un astre, a jeté ses rayons liunineux. On a vu cinquante ans s'écouler; et les suites Sont chose belle à voir chez ces peuples heureux.

On a semé le sang, les travaux, les souffrances; On cueille enfin des fleurs, et même de beaux fruits; On s'applique partout, redoublant d'espérance, A policer les cœurs qu'on a d'abord instruits.

On avait triomphé des plus rudes épreuves:

En vain les Iroquois, ouragans menaçants

Sans cesse déchaînés dans les bois, sur les fleuves,

Pourchassaient-ils à mort tous les chrétiens naissants.

Jogues, Brébeuf, Garnier, Lalemand et Lala.nde, Et vous aussi, Goupil, Chabanel, Daniel, C'est alors, saints martyrs, que vous fîtes l'offrande De votre noble sang répandu pour le Ciel.

L'Huranne nation, la fidèle alliée, Succombant à la fin, n'existait presque plus; On avait vu cent fois: mission balayée, Massacre universel, villages disparus.

Que de fois, en dépit de la moisson bien grande, Des postes promettants restaient sans moissonneur f . . . On voyait des tribus, sublime propagande, Se faire les hérauts de la Croix du Sauveur.

Les peuples baptisés, en fervente prière. Demandaient le salut des peuples ennemis, Et cessaient d'infliger aux prisonniers de guerre Les supplices cruels par l'usage permis.

Ces jours de nos aïeux sont nos temps héroïques :

La foi se propageait en dépit de l'enfer;

On voyait éclater les vertus angéliques;

Le dévoûment, partout, brillait comme l'éclair.

Laval, en ce temps-là, cet apôtre sublime. Venait se dévouer au royaume nouA'eau; On voyait arriver, superbe et magnanime, La troupe Carignan à l'illustre drapeau.

Les Iroquois, devant les armes de la P'rance,

Reculèrent vaincus en demandant la foi :

Epoque de bonheur et de reconnaissance.

Où tout vivait "pour Dieu, pour FEglise et le Eoi !"

Autre accomplissement de la grande promesse : "Les portes de l'Enfer ne prévaudront jamais !".... L'Eglise, en liberté, se prodigne et s'empresse De répandre partout son amour et sa paix.

La nation Micmac, aussi la Maléchite,

Faisaient dans la vertu de rapides progrès; \

Le prêtre leur faisait rare et courte visite,

Mais la Croix les guidait à travers les forêts.

(Les Méchina)

Or, de Québec on voit deux braves missionnaires, Croix, Evangile en mains, partir pour Tadoussac Un, vers les Montagnais aux figures austères. L'autre, vers le canton Maléchit-e-Micmac.

Le but de ce dernier étant la Ga^pésie, Il se fait, tout d'abord, conduire à Cacouina; A ce poste, il engage une équipe choisie Capable de guider au bout du Canada.

Un des rameurs était chrétien; l'autre infidèle; En canot maléchite on était transporté; Car ce village était de la race immortelle Dont l'exploit au Kapskouc sera toujours chanté.

L'infidèle avait peur d'accepter le baptême. . . . Il connaissait fort bien les grandes vérités ; Il ne s'y rendait pas ; il y croyait quand même, Le cœur toujours rempli d'embarras prétextés.

Il écoutait le Père en respect, en silence, Et priait avec lui, matin, soir, près du feu ; Mais quand on le pressait avec plus d'insistance, Il demandait toujours d'attendre encore un peu.

On voyagea cinq jours par un temps magnifique; Sur le soir du cinquième, on vit le ciel brunir, Annonçant, pour la nuit, un orage électrique Aussi prompt à passer que rapide à venir.

Déjà l'on traversait, en serrant le rivage. Cet endroit de terreur: le passage aux crapauds^ Où de sombres rochers représentent l'image. Les traits bien dessinés de ces vils animaux.

On arrive aux îlets redoutés du sauvage, Délicieux pourtant: les îlets des Méchins /. . . . Que sont-ils ? . . . Deux rochers, assez près du rivage Laissant, en eau profonde, un chenal aux marins.

La plage, droit en face, est belle, sablonneuse; ' La montagne s'élève en gradins réguliers; Un ruisseau qui descend, de fraîcheur merveilleuse, Fournit une eau limpide aux passants fatigués.

{Outikou)

C'est là, que pour la nuit, on fit halte au voyage. . . .• Nonobstant la beauté de ce poste enchanteur, On entendit gémir l'infidèle sauvage.

Comme devant la mort gémit un malfaiteur.

Le Père, affectueux, demande avec surprise

Au chrétien: "Qu'a-t-il donc ?" — "Il a peur

[à'Outikou,'' — Lui répond celui-ci, dans sa verte franchise. Ayant l'air de penser que l'autre est un peu fou.

"Mais qu'est-ce qu''Outikou ? . . . . Dis-le moi, je t'en

[prie" — "Père, c'est le Géant, la terreur de ces lieux .... Car il semble toujours menacer notre vie, Quand il sort appuyé sur son gros pin noueux." —

"Sauvage maladroit, dit le Père en lui-même : Ce monstre imaginaire, il tremble devant lui; Tandis que le vrai monstre, à la malice extrême, Le Géant de l'enfer, il n'en a nul souci ! . . . .

C'est bien lui, le Démon, a^Outikou représente : Un horrible génie, un principe de mal. . . . Tout peuple de la terre, en effet, nous présente Satan, l'ange déchu, comme un être fatal." —

"Père, dit le chrétien, quiconque a le baptême

N'a rien à redouter de ce Roi des Géants :

Le Bon Dieu nous protège ; oui, le Bon Dieu lui-même

Repousse loin de nous le "Méchant des Méchants."

{Pendant Vorage)

Sur ses pinces planté, le canot au rivage Reposait pour la nuit, près d'un feu pétillant; Il était retenu par des bois à^itterrage. Pour ne pas donner jjrise à la force du vent.

On voyait de ce feu les flammes jaillissantes Projeter tout autour leurs sinistres lueurs, Donnant plus de relief aux ombres menaçantes. Aux grondements du ciel, aux funèbres noirceurs.

Assis autour du feu, le Père et les sauvages Tranchaient en clair-obscur sur la sombre forêt : On suivait, d'œil hagard, ces blafardes images; Le cœur devenait triste et l'esprit inquiet.

On mangea ; puis l'on fit à genoux la prière .... Voilà qu'une bourrasque, une saute de vent. Soulève les tisons en gerbes de lumière .... Puis le feu s'éparpille et s'éteint brusquement !

Cet accident rendit les cœurs encor plus tristes. . . . L'orage allait tomber: on s'empresse aussitôt, — Voyageurs en danger sont vite réalistes, — De se blottir au mieux sous le toit du canot.

Enfin l'orage éclate à grands coups de tonnerre .... Les éclairs jouent au ciel; et la pluie en torrents S'abat comme du plomb;. . . l'eau coule sur la terre; Nos hommes sont mouillés de filets pénétrants.

(Zé moment décisif)

Par un enchantement subit de la nature, Bientôt finit l'orage et la foudre et l'éclair .... On se sèche, on répare un peu la couverture. . . . C'est le temps de dormir au parfum du bon air.

Un d'eux ne dormait pas: le sauvage infidèle ! Son cœur bouleversé n'avait pas de repos.... L'angoisse, la terreur, de son âme rebelle Faisait trembler encore et sa chair et ses os !

Un cri se fait entendre; et le missionnaire, Attiré par un bras, se lève avec effroi : C'était notre payen criant d'une voix claire : ''Père ! Père ! Au secours ! Vite, baptise-moi !"—

"Que s'est-il donc passé, cher ami V — dit le Père. — "C'est le cri d'Outikou, le cri qui fait. . . périr !. . . . Je l'entends, le Méchin ! il gronde avec colère : Et même je l'ai vu !. . . . Père, je vais mourir '. . . .

Oui, je l'ai vu descendre à travers la montagne : Il a senti sauvage, ici, non baptisé. . . . Le voilà ! . . . Le voilà ! . . . Son bâton l'accompagne ! . . . Baptise-moi !.... Sinon, je vais être écrasé !" —

"Oh ! tranquilise-toi. lui répondit le Père :

Ne crains pas Outikou: je suis plus fort que lui :

Je te protégerai, moi, le missionnaire.

Et puis tu recevras le baptême aujourd'hui.

Mais dors en attendant: et par la pénitence, Prépare enfin ton âme à ce grand sacrement: Demande à Dieu pardon pour tant de résistance Que tu fis à ma voix jusqu'au dernier moment."

{La conversion)

Le sauvage, calmé, sommeille près du Père .... Mais au petit matin, encore tout ému.

Aussitôt que fut faite, en commun, la prière, "Robe-noire, dit-il, viens voir ce que j"ai vu.

Vois ce gros pin noueux, penché sur les abîmes : Cîfest le pin d'Outikoi/, formidable bâton. Avec lequel il marche, en quêt* de victimes. . . . Fuj'ons, Père, fuyons, cet horrible canton !''

"Ce bâton d^^yfîkoiu dit bravement le Père, Oh ! nous allons l'abattre et le changer en croix : La Croix, bâton du Dieu qui sauve et régénère, Va chasser loin d'ici le Méchant que tu vois."

Le Père baptisa le fervent néophyte Qui n'aurait pu jamais se calmer autrement. Et qui pleurait enfin de n'avoir pas plus vite , Profité du bonheur de ce doux sacrement.

Le pin fut renversé. Là-haut, sur la montagne, Une croix se dressa, les deux bras étendus. Protcgeant la forêt, le fleuve, la campagne. Et pointant vers le Ciel, vers Dieu, vers les élus.

(Epilogite)

Oncques, depuis ce jour, le géant de malice Ne reparut aux yeux des voyageurs en paix : La croix est toujours là. salutaire et propice. Répandant sur ces lieux les célestes bienfaits.

Dès la conversion du sauvage infidèle.

Au lieu d^Anse aux Méchhis, ce fut l'Anse à la Croix,

Immortel souvenir de l'histoire si belle

De5 travaux, des combats, des vertus d'autrefois. "

^"UOtttikou malfaisant, nous disent les sauvages, Expulsé comme un chien, s'est enfui vers le Nord : Là seulement il peut exercer ses ravages, Où l'on adore point le Dieu suprême et fort."

Puisse-t-il être enfin de ces froides limites, Et de tous lieux, chassé jusqu'au fond des Enfers ! Puisse enfin l'Evangile, aux infinis mérites. Faire régner partout le Dieu de l'univers !

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