AU RANG D'ARGENTEUIL, A ST-DAMAS, COMTE DE ST-HYACINTHE
Je me fais vieux, (*) j'incline vers la tombe,
• Je redeviens enfant . ; Je veux chanter, avant que je succombe, Mon jeune âge attrayant.
Je vous revois, ô lieux de mon enfance,
Noble rang d'Argenteuil, Ormes géants dont le dôme s'élance
Dans l'air avec orgueil;
Jardins fleuris où tous les fruits possibles
Rivalisent d'ardeur Pour me causer des plaisirs indicibles
Par leur fraîche saveur.
C'est la cerise et la pomme odorante.
Le raisin succulent; C'est la gadelle et la prune fondante,
La noix longue et le gland.
(*) Voir la note (a)
C'est la framboise et la fraise vermeille,
Le concombre juteux, C'est le radis, le cassis, la groseille,
Le melon savoureux.
C'est la rhubarbe et la tendre laitue," Les petits oignons doux,
Le pimbina, la carotte pointue,
Les navets et les choux. ,
O lieux bénis, séjour de mon enfance,
O le roi des séjours !
Où j'ai passé tous mes temps 'de vacance.
Coulé mes plus beaux jours.
Salut, pelouse abondante et soyeuse.
Lit champêtre et moelleux.
Où le zéphir, de son aile amoureuse.
Caressait mes cheveux.
Où je lisais, pendant de longues heures. Mes beaux livres de prix;
Où vers Dieu, vers les célestes demeures. Tout portait mes esprits.
Je voyais, là, d'aurores boréales
Tout le ciel se couvrir; Le soir, la nuit, aux heures matinales,
Je les voyais courir.
Et j'écoutais, dans l'ombre des bocages.
Gazouiller les oiseaux.
Pendant que fleurs et papillons volages
Ornaient les arbrisseaux.
Salut, maison, toi qu'un superbe chêne
Met à l'abri du vent; De quel bon pain je vois ta huche pleine ! . . .
Le four est là devant.
Un hanc de siaux, avec siaux pleins d'eau pure, Nous accueille en entrant ....
Entendez- vous le rouet qui murmure Et le métier frappant ?
De ci de là, je voyais ma grand'mère
Toujours en mouvement; Dans son fauteuil, je voyais mon grand'père
Fiunant tranquillement.
C'était à qui, de ces deux personnages. Me gâterait le plus.
. Mes tantes donc . . . étaient-elles plus sages Dans leurs soins superflus ?
La laiterie était riche de crème,
De fromage et de lait; A ces douceurs, avec largesse extrême
Chacun me conviait.
On me donnait des tartines sucrées,
Des gâteaux excellents :
On me faisait des galettes dorées.
Des beignets croustillants.
Qui dira, dans ma reconnaissance.
Combien je les aimais, Ces chers parents dont la tendresse immense
Ne s'épuisa jamais !
Dans leur souci, ma grand'mère et mes tantes,
Me faisaient des leçons; Aussi toujours étaient-elles contentes;
J'écoutais leurs sermons.
On voulait tant que je devinsse un prêtre !
On m'aimait pour cela; A tels propos, je leur disais: peut-être;
Et nous en restions là.
Que fit un jour ma trop bonne grand'mère ?..
Qui peut deviner ça ? . . . .
Pour me vêtir à la mode écolière
Sa jupe elle coupa ! ! !
Oui, jupe bleue et belle et précieuse,
Et du plus fin droguet.
Que devins-tu? Redingote pieuse
Et de classique aspect.
Chaque dimanche, on voyait souriantes
Des foules s'assembler, Pour écouter les lectures touchantes
Du savant écolier. .
Mon vrai bonheur et le charme des charmes,
Près de grand'père assis. Etait d'entendre, ému, versant des larmes,
Ses merveilleux récits.
Qu'il en savait de ces belles histoires, De ces traits du vieux temps,
Faisant revivre et combats et victoires En accents tremblottants !
Il avait vu guerre en mil-huit-cent douze,
Et guerre en trente-sept; Il m'en faisait, d'âme fière et jalouse
Un rapport clair et net.
Il avait vu des chasse-galeries,
Des revenants tout frais, Des loups-garous .... Arrière vanteries
Dont je le soupçonnais !
N'avait-il pas tué la poule noire Pour conjurer des sorts ?
La délivrance était.... chose notoire
Dfe fruit de ses efforts !
Il était grand et droit comme une flèche,
Comme un chêne planté, Et fort, si fort que rien n'était revêche
A son bras redouté.
Un de ses doigts, enfoncé dans la gueule,
Soulevait un fusil; Entre ses doigts pas de pipe, une seule
Qu'il ne mit en frâsil ! (*)
N'était-il pas un chasseur émérite
Et friand de gibier ?
Patiemment n'eût-il pas le mérite
De m'apprendre à tirer ?
Et quel plaisir de le satisfaire,
En remportant du bois Tourte ou perdrix, un écureuil vulgaire,
Un lièvre quelquefois !
(*) Voir la note (b)
Le pauvre vieux, qui ne mangeait qu'à peine.
Se ranimait alors, Et redonnait, sans craindre la migraine,
De la force à son corps.
O mes bonheurs, gloires de ma jeunesse,
Vous êtes disparus !
Parents chéris, objet de ma tendresse.
Hélas ! vous n'êtes plus !
Mais je vous chante et vous bénis encore
Avant de m'endormir; ^
Car vous au moins, souvenirs que j'adore. Ne devez pas mourir ! ^
Qui me lira connaîtra la famille ,
Où je fus adopté.
Où mon jeune âge, en maison si gentille.
Fut si bien abrité !
Je vous rends grâce, anges de mon enfance,
Mes sauveurs autrefois; Si' je fus prêtre, oh! j'en ai Fassurance,
Merci, je vous le dois. . . .
Note (a) — Pièce écrite en 1916, l'auteur ayant alors 65 ans.
Note (b) — Quand le père Joseph Jacques, de St Damas, le grand'père en question, le père de ma mère, venait à St Hyacinthe, au marché ou dans les magasins, il se faisait autour de lui des rassemblements provoqués par ceux qui le connaissaient. On lui. faisait casser des pipes de plâtre. Il les prenait par le fourneau entre le pouce et l'index et les faisait voler en éclats, au grand ébahissement de la foule. On avait beau choisir les plus dures dans une caisse entière, on n'en trouvait pas une 'seule qui pût lui résister.
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Dans vos rêves comme en vos veilles, Voyez-vous fuir des papillons ?
Que disent-ils à vos oreilles En fendant Tair de leurs sillons ?
Dans vos rêves comme en vos veilles,' Voyez-vous voler des oiseaux ?
Que disent-ils à vos oreilles En faisant vibrer les roseaux ?
Dans vos rêves comme en vos veilles, Voyez-vous des anges passer ?
Que disent-ils à vos oreiUes En accourant vous embrasser ?
Eh ! bien, ces papillons, ces anges, Et ces oiseaux mélodieux, Qui font résonner vos louanges Dans leurs accords les plus pieux,
Oh ! ce sont les mille pensées Qui s'envolent de mon efsprit.
Abondantes, vives, pressées, Vers vous, ma mère, jour et nuit.
Je francMs, d'un bond, la distance; Comme l'éclair j'arrive à vous; Je m'incline en votre présence; Je me prosterne à vos genoux.
N'ai- je pas, au fond de mon âme, L'impression de vos boîités.
Que je garde comme un dictame.
Un trésor de suavités ?
Xe suis-je pas, par tant de charmes, Un tel bonheur, un si doux miel.
Emu jusqu'à verser des larmes, Ravi jusqu'au troisième ciel ?
Quand je pense à vous, ô ma mère.
Mon coeur palpite avec transport; Vers Dieu j 'élève ma prière ; Je me sens meilleur et plus fort.
PRIEKES ET FLEURS
Poésie la plus ancienne de ce recueil (les deux volumes) ; composée en 1866, l'auteur aj'ant quinze ans.
Le soleil, plus brillant, ranime la nature Et nous donne ses plus beaux jours;
La forêt reverdit et le ruisseau murmure, Et l'oiseau chante ses amours.
Mais là-bas, dans ce champ où gémit le zéphire, Où penchent des saules pleureurs;
Dans le vieux cimetière où tout âme soupire, Autre chose attire nos cœurs.
La croix nous dit : priez ; les tertres funéraires,
Les tapis de sombre gazon.
Les monuments pieux, les tombeaux solitaires,
Tout nous invite à Foraison.
Là, dans le sol glacé, reposent pères, mères. Dont les orp^helins sont errants:
Là reposent nos sœurs; là reposent nos frères, Nos amis, nos plus chers parents.
Allons donc sur leur tombe y semer la verdure,
Y fixer nos plus belles fleurs;
Et pour les arroser, prenons l'eau la plus pure : Que nos yeux y versent des pleurs.
Allons donc sur leur tombe y prier pour les âmes,
Y redire dans nos sanglots :
"Seigneur, délivrez-les de leur prison de flammes; Donnez-leur l'éternel repos."
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