‹ Elévations poétiques (volume 2)Chapitre 57 sur 80 · DEMENCE DE LA JALOUSIE · texte numérisé non relu

DEMENCE DE LA JALOUSIE

Un renard, pieux personnage,

Tout au service du Seigneur,

Faisant ouvrage sur ouvrage

Avec une indicible ardeur, Un jour, parmi les siens, fut en grande détresse Car il fallait bâtir temple, autel et maison; , Et lui, voyi^it avec tristesse

Que les lièfes de son canton Ne pouvaient aussitôt lui fournir la richesse. L'argent indispensable en telle occasion.

Que faire? se dit-il; car ma vocation Me défend toute œuvre servile.

Eh! bien, j'irai d'un pas agile.

J'irai résolument parcourir tous ces bois, Oii paysans et villageois, Connaissant la terre fertile.

Sont venus fixer domicile, Par centaines, de tous les lieux.

Et s'engraisser à qui mieux mieux.

J'irai leur demander Tobole d'assistance. Leur ferai mettre dans ma main La pieuse part de leur gain Qu'un motif de reconnaissance

Doit réclamer pour Dieu, le maître souverain î

Aussitôt fait que ^it, et renard en campagne. Un autre renard l'accompagne :

Tous deux fort adroits et prudents, Rusés, subtils, insinuants, Ayant manières engageantes Et discours des plus éloquents, Racontant histoires plaisantes.

Chantant des chansons ravissantes, Bref, ayant toutes qualités Pour réussir en cette affaire.

Avec un tel talent pour charmer et pour plaire, Ce fut fête, succès, gloire de tous côtés.

Pour le renard et son compère.

Léopards, éléphants, lions, loups, cerfs et daims.

Emerveillés de tant d'adresse.

Riaient, se j^âmaient d'allégresse.

Et venaient à l'envi déposer dans leurs mains

Des offrandes de toute espèce. . . .

Ils remportèrent donc un immense butin !

Or. dans le même temps, on vit maître Martin,

Nécessiteux d'une autre sorte.

Ours des plus mal léchés, comme chacun rapporte.

Se mettre aussi sur le chemin Il s'en allait sentir, gratter de porte en porte,

Croyant, dans sa simplicité.

Ou mieux, dans sa stupidité,

Qu'il aurait le même avantage-

Que le précédent personnage, Sans en avoir, hélas ! la moindre qualité. Il était lourd, badaud, sans esprit, sans ressource,

Allait tête basse en sa course,

Ne savait rime pour chanter.

Aucune histoire à raconter,, - Bref, rien pour amuser et plaire.

Et que dire de son compère ?

Un autre ours était avec lui, Pareille horreur, pareil ennui.

Il arriva ce qu'on en pense :

Le couple hargneux fut éconduit.

"Arrière cett€ affreuse engeance !

Haro sur les oursons !".fut le cri général. On se crut en plein carnaval !

Nos deux penauds, alors, d'une allure comique, Saisis d'une frayeur panique, Plus vite qu'ils n'étaient venus.

Se sauvèrent, tout dépourvus; Et, pour exercer sa vengeance, Maître Martin, fort irrité De cette impardonnable offense Faite à l'oursonne majesté.

Tint ce discours : "Non pas si bête !

On ne me verra plus en telle mission .... Mourir plutôt que je ne quête En si détestable canton !

Ils veulent histoire et chanson.

Que ce soit jour de grande fête.

Eh! bien, j'en jure par ma tête, — Ce serait trop indigne, — non, Je ne veux pas, je le répète, M'abaisser de telle façon.

Moi donc ! entreprendre de plaire !

Quelle besogne ! quelle affaire !

C'est une abomination.

Il faut vraiment être sordide.

Comme cet indigne renard, Flatteur, filou, traître, bavard.

Pour remplir escarcelle vide A force d'esprit et d'égard.

Poli, dit-on .... Quelle disgrâce !

C'est bien plutôt se dégrader. ■* Aller, traînant une besace, Au milieu de la populace, Et rire, chanter, gambader.

Quelle épouvantable bassesse !"

L'ours, en besoin de s'excuser Sur son manque de gentilesse.

Préférait blâmer la sagesse Dont il ne pouvait point user, N'en ayant pas à proposer.

C'est ainsi qu'à travers le monde, Les jaloux et les malotrus.

Dans leur ignorance profonde Et leur malice furibonde, Maudissent l'esprit, les vertus.

Dont ils se savent dépourvus.

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