‹ Elévations poétiques (volume 2)Chapitre 58 sur 80 · BASSESSE DE LA FOURBERIE · texte numérisé non relu

BASSESSE DE LA FOURBERIE

Au siècle du bon Lafontaine, Bêtes et gens montraient, certes, beaucoup d'esprit

Mais ce temps^à paraît petit, Près du règne actuel, tout à l'américaine,

Et dont l'ingéniosité

Eclipse de l'antiquité Les plus fameux exploits, les plus belles victoires, Que chanta le poète en savantes histoires.

Jean le lièvre, autrefois, s'engageant à courir Avec Dame Tortue, y trouva sa défaite.

On n'en est pas surpris: l'on voit souvent périr Un sot dans la sottise ; et nul ne le regrette. Mais pour gagner la course, il fallut bel et bien, Suivant l'honnêteté de ce temps très chrétien, Que la Dame courût vraiment dans la carrière, Et mît dans cet effort son âme tout entière. Aujourd'hui, point du tout; c'est siècle de progrès, Et sans la moindre peine arrivent les succès. Il n'y faut que du truc ! — ^Madame la Tortue

Ne court plus à bride abattue.

Pour confondre son lièvre et gagner son pari.

Elle prend pour adjoint son frère ou son mari, Et lui dit: "Comprends bien: là. dans ces deux

[tranchées, Jean et moi nous courrons. — Les deux bornes touchées,-

L'exercice continuera

Tant que l'idiot soufflera.

Je reste ici; j'attends le lièvre;

Toi, va te cacher près du but.

Sitôt que le coureur arrive tout en fièvre, Tu te montres criant, lui faisant le salut.

Et ma victoire est assurée.

Il croira que c'est moi ! — Jamais couple ne fut Plus semblable que nous, en grosseur, en livrée. — Propose, par revanche, à la bête effarée. De courir par ici. — Ne cours point; reste-là;

Et moi je me charge du reste."

Or, le lièvre bondit, de son pied le plus leste ....

Il se pense vainqueur. . . . Mais le cri: "Me voilà !"

L'accueille au bout de la carrière.

s" Je suis battu", dit-il. — "Encor!" dit la commère.

A l'autre bout, le même cri Accueille encor le pauvre hère

Tout confus, tout absourdi.

Il court ainsi la prétentaine

Tant qu'il lui reste un brin d'haleine ....

Il fait des efforts inouïs ....

Chaque fois son ardeur est vaine. . . .

La gueuse est toujours là qui redouble ses cris ! A la fin, il succombe ; il en meurt à la peine ! Les honneurs du triomphe et l'enjeu du vaincu,

Tout revint aux traîtres reptiles.

O siècle, te voilà ! — Pour toi, les imbécilea Sont ceux qui croient à la vertu, A l'honneur, à la conscience.

Et par honnêteté veulent gagner leur pain.

On les trompe, on les vole, au nom de la science.

Et ce qui vaut le mieux, parmi le genre humain, C'est la ruse et la perfidie.

C'est l'audace et la fourberie ....

Tout s'arrange avec un copain I

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