PREMIÈRE LÉGENDE
l'ilet au massacre
la nuit, ou l'évangile ignoré (Théâtre et principaux acteurs.)
Jacques- Cartier n'avait, dans son fameux voyage, Pas encor découvert le fleuve Saint-Laurent. . . . Tout le vallon compris entre le fleuve grand Et le Témiscouata, — formait le beau partage Des fortunés Micmacs, intelligents et forts.
On aurait pu compter alors, Dans ces localités gentilles, Cinquante ou soixante familles Vivant dans la prospérité, Trouvant partout en quantité, Et souvent même en abondance, Le nécessaire à l'existence.
D'orignaux, de chevreuils, de lièvres, de perdrix, D'ours et de caribous les bois étaient remplis ;
On péchait dans les lacs et les douces rivières Achigans, truites, bars, anguilles, touladis, Brochets, maskinongés, sandres dorés ou gris, Tandis qu'au Saint-Laurent les ondes plus amères Fournissaient loup-marin, morue et capelan, Le superbe saumon, le hareng, l'éperlan.
L'écorce de bouleau pour les canots agiles, Pour cabanes, cassots, instruments, ustensiles ; Le sapin, cet antique édredon des chasseurs ; L'érable, ce Pactole à belle oncle sucrée, Etaient là, devant eux, prodiguant leurs faveurs, , Dans la forêt riche et sacrée, — Orgueil, amour de tous les cœurs, Et source de tous les bonheurs.
Semblable était le sort des braves Maléchites Vivant comme des rois dans les vastes limites
Du fertile Madawaska,
Qui s'étend du Témiscouata
Jusqu'à la gorge meurtrière
Du fameux Grand Saut ou Kapskouc,
Sur la magnifique rivière
Dite: la rivière Aloustouc.
(Prodrome}
L'hiver était fini ; la chasse terminée Avec amples monceaux de viande boucanée. . . . Au village du Bic, les Micmacs en repos, Refaisant leurs wigwams, réparant leurs canots, Passaient joyeusemeut la saison printannière.
Bassin majestueux, avec double rivière,
Avec arrière-plan de caps et de coteaux,
D'une haute montagne et de jolis plateaux ;
Avec plage en dentelle et deux petites îles,
Sur le fleuve, tout près, dans les ondes tranquilles ;
Avec bois enchanteurs sur la rive du Sud ;
Et sur la rive Nord un horizon splendide;
Le Bic paraissait bien comme un port de salut ;
Et c'est là que ce peuple industrieux, candide,
Etait venu passer l'été. . . .
Alors, comme à l'heure actuelle,
L'œil, le cœur était enchanté
Par cette nature si belle
Si féconde en variété.
Le beau soleil de Mai réchauffait la nature ; On voyait scintiller la surface des eaux ; On entendait partout gazouiller les oiseaux ; Et le village entier, gorgé de nourriture, Se livrait à la joie, au travail, au bonheur. . . . Les enfants s'ébattaient sur la mousse et l'herbage ; Les squaivs, raclant dos peaux, faisaient, pleines
[d'ardeur Mitasses, mocassins, articles de ménage ; Les jeunes gens levaient l'écorce des bouleaux ; Plus d'une mère, enfin, balançait aux ormeaux La nâgane où. dormait le nourrisson robuste ; Et de tous les côtés, en détournant l'arbuste, Des chemins s'étendaient vers les fourrés obscurs Où des collets à lièvre étaient mis en lieux sûrs.
(L'alarme)
Le peuple était au Bic depuis deux mois à peine, En parfaite sécurité,
Lorsqu'émergeant soudain de la forêt sereine,
Brisant toute félicité, Deux hommes, l'œil hagard, apprirent la nouvelle
Qu'une colonne d'Iroquois, A la marche rusée, à la mine cruelle,
Venait d'apparaître en ces bois ! . . . .
Enfants, femmes, vieillards, cédant à la faiblesse,
Echappent des cris de terreur; Mais les braves guerriers, remplis de hardiesse, Les yeux emflammés de fureur, S'écrient : " Almouts ! — les chiens! " — Et réunis ensemblej Ils tiennent conseil aussitôt.
Ils gardent leur sang-froid ; pas un homme ne tremble,
N'exhale une plainte, un sanglot ! . . . . Dans huit heures au plus, hormis qu'on ne s'en fuie,
Les ennemis seront sur eux !. . k .
On ne pourra sauver qu'une faible partie
Dans cinq canots petits et vieux ! . . . . On y met à la hâte enfants, vieillards et femmes;
Puis on leur dit : " Vite, filez !
Prenez provisions, faites force de rames ;
Là bas, en bas du fleuve, allez !. . . .
Surtout pas de cris, pas de flammes!"
{Plan de défense)
C'est maintenant qu'on voit la valeur des guerriers. . . .
D'un consentement unanime, Saisissant tomahawks, arcs, flèches, boucliers,
Par serment terrible et sublime, Ils jurent de se battre et de vendre leur sans:
Aussi chèrement que possible,
Pour décimer au moins cet ennemi puissant Qui leur parait bien invincible.
Au loin, dans la forêt, de légers éclaireurs Vont faire une course rapide ....
C'est bien vrai : les voilà, ces démons agresseurs Au cœur féroce, à l'âme avide
De meurtre, de pillage et de scalpes sanglants ! . . . . Ils semblaient être une centaine,
Comme un groupe isolé de bandits insolents Dans une excursion lointaine. . . .
On sait que les Agniers, dans tout le Canada, Faisaient de ces courses terribles,
Allant porter au loin, par de là Cacouina, Massacre et terreurs indicibles.
Ils avaient remonté jusqu'aux derniers abords
La rivière Bouabouscache ; Et là, les éclaireurs .virent avec transports
Jous les canots dans une cache, A l'abri d'un rocher et d'un gros arrachis,
Derrière un amas de branchage ; Le tout dissimulé sous forme d'éboulis
Pêle-mêle avec des feuillages ; Puis dans une autre cache, au plus épais du bois,
Les provisions, le bagage.
Que recouvrait un lit d'herbage.
Les brigands, aux aguets, s'avançaient en sournois. . . .
Fi de leur vigilance extrême !
Ils furent surpassés, en ruse, en stratagème, Par leurs victimes, cette fois.
Tout cela vu, connu, les éclaireurs en joie S'en retournèrent promptement,
Faisant connaître à tous et le nombre et la voie Des maraudeurs en ce moment.
Le conseil détacha trois guerriers intrépides Chargés de ravir à tout prix
Le butin découvert dans les caches splendides : Canots et vivres des bandits ;
Deux autres pour voler, en canot de capture, Chez le Maléchite, au plus près,
Implorer du secours contre la race impure Dont on connaît tous les excès.
Or les autres guerriers restent là pour combattre Les ennemis jusqu'à la mort,
Dans l'espoir qu'à la fin ils pourront les abattre Avec le secours du renfort.
Ce programme brillant s'accomplit à la lettre. . . , Trois envoyés, avec grand soin
De ne pas se trahir, ne pas se compromettre, — Faisant d'autres caches plus loin,
Transportèrent canots, provisions, bagage, Sans rien laisser aux lroquois.
Deux autres délégués* laissant là le pillage,
Filèrent vite à travers bois, Par le Témiscouata, vers les fiers Maléchites,
Au village du Petit Saut, — Village bien connu par fréquentes visites, —
Course de deux jours en canot.
Ce peuple de voisins était peuple de frères,
Ayant comme tous les Micmacs,
Une profonde horreur, des haines, des colères, Contre les brigands des grands lacs.
On avait avec eux des ententes parfaites
Et pour la guerre et pour la paix :
On était donc bien sûr, en telles entrefaites, Qu'il ne recaleraient jamais.
Quant aux autres guerriers, héros de la bourgade, Voyons maintenant leurs exploits.
(Village déserté)
Se tenant à couvert, sans cesse en embuscade,
Se faufilaient les Iroquois, Certains, dans leur orgueil, que leurs sottes victimes
Ne les avaient pas aperçus, Et supputant déjà les dépouilles opimes
A prélever sur les vaincus.
Marchant à pas de lonp, retenant leur haleine,
Et le casse-tête à la main, Ils s'avançaient en rond, comme en forme de chaîne,
Interceptant chaque chemin ....
Corps penché, cou tendu, leurs yeux de chat sauvage
Plongeant dans la sombre forêt, Ils voulaient capturer tous les gens du village, '
En faire un massacre complet.
0 surprise !. . . . Nul bruit ne frappe leurs oreilles ;
Nul vivant ne frappe leurs yeux ! . . . . Les Micmacs auraient-ils, à l'instar des corneilles,
Evacué déjà l'es lieux ?. . . .
Pas un seul être humain ! . . . . Les cabanes sont vides,
Le campement est déserté !. . . .
La rage rend alors leurs visages livides. . . ,
Le massacre est donc avorté ! . . . .
C'est le soir ! c'est la nuit ! Au milieu des té-
[nèbres
Impossible daller plus loin !. . . .
Ils sont mêmes irrités par les notes funèbres
Du hibou, l'unique témoin !. . . .
Honteux et furieux, mais pleins de méfiance,
Le cœur serré, désappointé, Ils s'asseyent enfin, dans un morne silence,
Pour manger la sagamité.
{Micmacs découverts)
Pour le commun repos veillent des sentinelles, Autour du camp, toute la nuit ....
Un chef surexcité par des transes cruelles, Vers la plage s'en va sans bruit ....
L'aurore boréale et ses marionnettes
Jouaient au Nord dans le ciel pur ;
Pas un souffle de vent dans les forêts muettes, Pas un nuage dans l'azur !
Le bassin était sec et la mer était basse ....
A la pâle clarté du ciel, Son œil croit distinguer une espèce de trace ;
Il dit : " Est-bien naturel ?"
Il attend, il observe. . . . Aux lueurs de l'aurore, Tous les signes sont plus marqués ....
Il n'a pas fait erreur : sur les fonds qu'il explore, Voilà des empreintes de pieds !
Un soupçon lui sourit : il se couche à plat ventre, Suit des pieds la direction :
Là bas sur un îlet son regard se concentre. . . . O l'agréable vision ! . . . .
Grâce au froid du matin, une vapeur s'élève :
Donc cet îlet est babité ! . . . .
Le cœur tout palpitant, le sauvage se lève. . . .
Malheur au peuple dépisté!. . . .
Ce n'était que trop vrai : les pistes sur le sable,
La vapeur tranchant sur l'azur, Tout cela trahissait le peuple misérable
Caché dans cette île, bien sûr.
Les Micmacs, à la hâte, à la basse marée,
passant à gué le bras de mer, S'étaient retirés là; puis en masse serrée,
Ils attendaient leur sort amer.
{Cri de guerre)
Aussitôt le bandit va réveiller ses frères
Et les met au courant de tout ....
Un hurlement affreux s'élève des clairières : Tous les Iroquois sont debout 1
C'était le cri de guerre ' . . . . Et du fond des montagnes
L'écho fort le répercutait, Faisant frémir déjà Micmacs et leurs compagnes,
L'îlot même qui les portait !
" Nous les tenons enfin ! " — crioient dans leur délire Les Iroquois prêts au combat. . . .
" Qu'ils viennent donc enfin" ! — disait avec sourire Dans l'autre camp chique soldat.
Dernière ces héros respirant la bataille,
Se tenaient tout effarouchés Les femmes, les enfants, à travers la broussaille,
Dans les réduits les plus cachés.
Or ces êtres craintifs, en proie à tant d'alarmes, Redoublent l'ardeur des guerriers,
Qui sont par les sanglots, les soupirs et les larmes, De plus en plus fortifiés !
{La bataille)
Enfin les Iroquois s'avancent en bon ordre
Et vivement vers les îlots, Enragés comme chiens qui s'élancent pour mordre
Une victime jusqu'aux os !
Les arcs peuvent porter. . . . Mille flèches aiguës En sifflant se croisent dans l'air :
On les voit s'enfoncer dans les poitrines nues Et faire des trous dans la chair !
Bientôt les Iroquois, renonçant à leurs flèches, Le tomahawk au bout du bras,
S'élancent à l'assaut, espérant par des brèches, Tuer avec moins d'embarras.
Eux-mêmes les Micmacs, armés du casse-tête, Se dressent comme des remparts ;
Le choc est formidable ; affreuse est la tempête ; Le sang coule de toutes parts !
Les crânes sont fendus ; larges sont les blessures ;
On entend éclater les os ; On entend retentir de sanglantes injures ;
On voit des corps rougir les flots !
Mais l'ennemi ne peut entamer la phalange
Des invincibles défenseurs. . . .
Et la mer va bientôt, par sa marée étrange,
Se boucler sur les agresseurs !
Ceux-ci lâchent donc pied ; ils battent en retraite, Emportant nombre de blessés. . . .
Et dans leur fuite, après cette ignoble défaite, Plusieurs sont encor terrassés !
Car ils sont poursuivis de flèches meurtrières, De cris moqueurs et triomphants.
{Préparatifs "pour une nouvelle attaque)
Les femmes, à leur tour, vont se montrer guerrières; Ainsi vont faire les enfants.
Car il faut bien s'attendre au retour des Barbares,
A leurs plus terribles assauts :
Micmacs, jusqu'au dernier, ne seront pas avares
De sang, de coups et de travaux.
On a compris qu'il faut, par double palissade,
Construire un solide rempart : Il y va du salut de l'entière bourgade :
Chacun doit y mettre sa part.
Tout le monde s'applique, en tonte diligence,
A fixer en terre des pieux ; On en met double rang ; on fait servir d'urgence
Des rochers, des arbres rugueux.
Les perches des wigwams, les peaux, les ustensiles,
Petits sapins, sable, cailloux, Provisions, bagage, objets les plus utiles,
Tout passe d'un zè'e jaloux.
Tous ces matériaux comblent enfin l'espace Entre les deux lignes de pieux ....
On est prêt. . . . Car bientôt, quand la mer sera basse, L'ennemi reviendra contre eux.
(Nouvelle bataille)
Quand le jusant revint, on vit sur la batture
Accourir tous les Iroquois :
Ils s'en venaient chercher une victoire sûre
Et bien facile, cette fois !
Mais cette fois encor, leur attaque fut vaine :
Ils se heurtèrent au rempart :
Ils n'avaient pas songé que cette œuvre soudaine
Fût un solide boulevard.
Nouveaux morts et blessés ; puis nouvelle retraite . . .
On maudit l'affreux casse-cou ; Et l'on se promet bien de changer la défaite
En victoire le prochain coup !
De peur que les Micmacs, à la faveur de l'ombre, Ne s'esquivent pendant la nuit,
Des gardes sont postés sur le rivage sombre. . . . Au ciel pas un astre ne luit.
{Massacre complet)
Le lendemain nouveau jusant: nouvelle attaque :
On voit bondir, dans leur élan, Les Iroquois, remplis d'ardeur démoniaque,
Ayant cette fois le bon plan.
Bientôt à mi-chemin, ils arrêtent leur course ;
Ils allument force flambeaux :
Le feu ! . . . Le feu ! . . . Voilà leur dernière ressource
Dans le dernier de leurs assauts.
Assaut désespéré !. . . . Le rempart enfin brûle,
Réduit en horribles brasiers ....
Devant famée et flamme il faut bien qu'on recule : C'est la fin de tous nos guerriers.
Avec des cris de mort, des hurlements féroces, Ils se voient partout enserrés ;
Accablés par le nombre et par des coups atroces, Ils sont enfin tous massacrés!
Les femmes, les enfants, furent tués sur place : Pas une âme ne survécut ! ....
Tout crâne fut scalpé ; puis le corbeau vorace Eut les restes pour son tribut !
(Iroquois vainqueurs)
Les Iroquois chantent victoire. . . .
Mais bien médiocre est leur gloire :
Ils s'en montrent fort peu joyeux :
Blessés et morts sont si nombreux !
Vingt morts ont mordu la poussière ; Et parmi la troupe guerrière Vingt-cinq ou trente sont blessés, Crânes ouverts, membres cassés, Tant le carnage fut prodigue ! . . . .
On est accablé de fatigue ; On a grand besoin de repos ....
Ils vont retrouver leurs canots
Aux bords de la Bouabouscache, Et leurs vivres dans l'autre cache. . . . Visage triste et soucieux, Ils vont, d'un pas silencieux, Au sein de la forêt tranquille. . . . On détache un parti plus agile :
Trente guerriers plus vigoureux, Chargés d'aller, droit devant eux, Préparer choses nécessaires ....
Tous les autres, ne marchant guères, Plus lentement chemineront, Pour arriver quand ils pourront.
(Activité des Micmacs survivants)
Cependant cinq Micmacs étaient encore en vie :
Les deux, partis pour le renfort, Et les trois ravisseurs, dont l'œuvre est accomplie
Au gré parf lit de leur effort.
Et même ces derniers, non contents du pillage
Des canots, des provisions, Avaient, de tous côtés, par stratagème sage,
Préparé mille obstructions :
Des embûches, des trous, des sentiers de retraite, Parfaitement dissimulés, Où leurs frères seraient, en cas d'une défaite, Sûrs de ne pas être accablés.
Puis ils avaient tout vu : le massacre dans l'île,
Le nombre des Iroquois morts, Le nombre des blessés, et la troupe débile
Qui se traîne avec des efforts.
Les deux autres, partis pour voir les Maléchites
Et leur demander du secours, Vont avec même ardeur et semblables mérites,
Naviguant les nuits et les jours.
A peine leurs amis connaissent la requête
Qu'ils donnent leur assentiment :
Ils ne rêvent déjà que vengeance et conquête,
Massacre, mêlée, hurlement.
On en choisit vingt-cinq parmi tous les plus braves,
Les plus forts, les plus acharnés, A qui le sang est doux, les tortures suaves,
Et qui sont à la guerre entraînés.
(Arrivée du secours)
Quatre jours n'étaient plus. . . . Arrive le cinquième. . .
Les messagers sont de retour ! . . . . Pour les trois survivants, dans leur angoisse extrême,
Quel doux renfort !. . . . Quel heureux jour !. . .
Jour de fête et de joie et d'horrible vengeance Pour tous ces farouches guerriers ! . . . .
Ils ont bien vite fait une reconnaissance. . . . Malheur aux infâmes Agniers !
Les dispositions, déjà, sont toutes prises,
Les endroits. d'attaque choisis:
C'est à leur tour, enfin, de causer des surprises. . . .
Malheur aux Iroquois maudits ! . . . .
La bourgade détruite et les traces sanglantes
De tous les massacrés d'hier. . . .
Fut-il jamais pour eux choses plus révoltantes !. . . .
Malheur à ces monstres d'enfer !
(Iroquois stupéfaits)
Déjà les Iroquois, avec insouciance,
Atteignent la cache aux canots :
Pour les sortir de place, il faut que l'on s'avance,
Qu'on se baisse en ployant le dos.
Ils ont à peine vu le vide en cette cache
Qu'ils sont tout-à-coup assaillis :
Des deux bords, à la fois, de la Bouabouscache,
Traits volent de tous les taillis!
Horreur ! il sont perdus : les voilà découverts,
Attaqués de tous les côtés ! . . . .
Ils tremblent iriaintenant : c'est l'heure des revers:
Plusieurs sont déjà culbutés !
Plus de canots pour fuir ! . . . Ils en perdent la tête. . .
On les voit rebrousser chemin ....
Ils s'enfuient en hurlant . . Quel est ce trouble-fête ?. .
Quel est ce piège si soudain ?. . . .
Victoire aux alliés! .... Dix belles chevelures Couronnent ce premier exploit. . . .
Ils ne poursuivent point ; car dans ces conjonctures, Il faut jouer au plus adroit.
Honte aux envahisseurs !. . . Leur misère est affreuse : Canots, vivres, leur font défaut !. . . .
O cruelle infortune ! . . . . O course désastreuse ! . . . O l'effroyable soubresaut ! . . . .
Un conseil est tenu .... Dans cette heure tragique,
Il reste une lueur d'espoir :
La cache aux aliments: cette ressource unique
Pourra-t-elle encor leur échoir ?
Peut être, comme l'autre, elle est aussi pillée ;
Mais il faut nécessairement Aller y voir quand même .... Et la bande, effrayée,
S'élance désespérément.
Ils s'attendent bien tous qu'il va falloir combattre
Les pillards encore embusqués : Ils sont bien résolus en tout cas, de se battre
A mort, comme des loups traqués !
Les valides guerriers, seuls, se sont mis en route
Pour jouer ce dernier enjeu, Disant aux blessés : " Tard nous reviendrons sans doute :
Vous nous allumerez du feu."
{Nouvelle stupéfaction)
On arrive à la cache. . . . Elle est vicie et déserte ! . . . .
Pas de vivres ! . . . . Pas d'ennemis ! . . . . Vont-ils mourir de faim ?.. . . Horrible découverte ! , . . .
Comment regagner leur pays ?. . . .
Us regardent partout : ils voient une embuscade
Que l'ennemi dressa pour eux. . . .
On en fit l'abandon !.. . . . signe de reculade. . . . Us se sentent plus courageux.
Or, l'embuscade vide, un chef-d'œuvre de feinte,
N'est là que pour les aveugler :
Une autre, un peu plus loin, n'inspirant nulle crainte,
Va de nouveau les harceler.
Que faire ?. . . . Au. campement où sont les invalides, Us n'ont donc plus qu'à retourner. . . .
C'est la nuit : de grands feux qui leur servent de guides, Leur disent par où cheminer.
Voilà que tout à coup, d'un embarras de chasse
Qu'ils n'avaient pas considéré, S'élève un cri de mort, et la flèche terrasse
Plus d'un Iroquois effaré !
Les autres continuent leur marche difficile
Dans la direction des feux ....
Mais l'horreur les attend dans ce dernier asile
Où l'ennemi fut avant eux ! . . . .
Car pendant qu'une troupe, aux Iroquois valides
Livrait les assauts qu'on a vus, Une autre a dirigé ses pas, ses coups rapides
Vers les blessés, faibles, perclus.
Vaine fut la défense ! impossible la fuite ;
Les blessés, en quelques instants, Furent tués, scalpés ; on avait fait ensuite
Des signaux de feux éclatants.
Or l'ennemi s'avance, — erreur épouvantable, —
Vers cet appel qui le séduit. . . .
Malheur aux insensés : car le feu secourable
Est encore un piège maudit.
Ils arrivent, bien sûrs de retrouver leurs frères ....
A peine ont-ils compris l'erreur, Qu'ils se sentent frappés de flèches meurtrières
Pleines de mort et de terreur !
{Rage et désespoir)
Nul jamais ne dira le désespoir, la rage,
Qui s'empare des Iroquois. . . . Plus de vivres ! . . . . Plus rien ! . . . . Plus le moindre
[bagage ! . . . .
C'est l'horreur aux derniers abois ! . . . .
Pourront-ils échapper au Micmac implacable ? . . . , Pourront-ils faire des canots ?...-.
Le poisson, le gibier, sera-t-il abordable ?. . . . Us en frissonnent jusqu'aux os !. . . .
L'objet des alliés était irrévocable :
Chasser, traquer les mécréants :
Décimer en détail, à chance favorable,
La troupe infâme des brigands.
Dès la première nuit, brisés de lassitude,
Tombant à terre pour dormir, Les bandits harcelés, — c'est déjà l'habitude, —
Vont encor souffrir et gémir !
Agités par le vent, dans la forêt épaisse,
Les arbres choquent leurs rameaux. . . •
Une flèche est lancée .... Un Iroquois s'affaisse . . . Il gardait la troupe au repos.
En tombant sur le coup, la sentinelle atteinte Pousse un cri d'alarme effrayant. . . .
On se lève en désordre. . . On regarde avec crainte. Plus d'un tombe encore en criant ! . . . .
(La fuite)
Le jour venu, quelle tristesse !. . . . On veut au plus vite s'enfuir. . . .
Douze blessés, dans leur détresse, Veulent qu'on les fasse mourir !. . . . Us sont, disent-ils, incapables De courir à travers les bois. . . .
Acte criminel, effroyable, On les assomme. ... en Iroquois !. . . . On fait bi ûler leur chevelure ; Et l'on se perd dans la foret. . . .
On espère que la nature, — Il pleut, — aidera leur projet. . . .
D'autres blessés, moins invalides, Avaient cru suivre les fuyards ; Malheur ! . . . . Des flèches homicides Abattent bientôt ces traînards !
Au départ, ils étaient quarante ; Leur nombre va diminuant :
Passé trois jours, à peine trente Marchent encor clopin-clopant. . . .
Ils vivent de chasse et de pêche, Tout juste pour ne pas mourir. . . .
Que n'ont-ils donc la viancîe fraîche D'un bel orignal à s'offrir ?. . . .
O ciel ! . . . . O trace favorable ! . . . . Voici l'animal présagé :
Voici la marque indubitable :
Du bois fraîchement ravagé ! . . . .
{Funeste chasse)
Dans les cœurs renait l'espérance; On voit la planche de salut :
On aura viande en abondance ; Et l'on atteindra l'autre but :
Construire des canots d'écorce Pour s'envoler rapidement. . . .
Chacun d'eux redouble de force ; Et l'on s'en va résolument Sur les traces capricieuses Dont le regard est délecté. . . . Bientôt, démarches précieuses,
On touche à l'objet convoité. : . .
Avec petit, une femelle
Se cachait au fond d'un taillis ....
Pour une capture si belle,
Il faut les soins les plus exquis !
Cœurs et yeux fixés vers la proie,
On se divise en deux partis :
Les meilleurs traqueurs on envoie
Auprès des animaux blottis :
Pendant que suivent en arrière
Lss autres chasseurs assistants.
On va depuis une heure entière,
En silence, cœurs palpitants. . . .
L'oreille fine et vigilante
Des affûteurs, — entend au loin
De la jeune bête indolente
Le cri de joie ou de besoin :
" Tiame ! . . . . Tiame ! . . . . Tiame ! ".
C'est comme un appel plus pressant
Et plus doux au fond de leur âme. . . .
Mais l'on s'arrête en frémissant. . . .
Il ne faut pas gâter l'approche ! . . . .
Les affûteurs mettent un frein,
Par signaux, à toute anicroche
Pouvant se produire en' chemin.
Avec une peine infinie, Ils se tiennent contre le vent, Afin que la brise étourdie N'aille pas souffler en avant. . . .
Ils s'abritent sous la fougère ; Ils se traînent sur les genoux ; Ils rampent parfois sur la terre,
Comme font chats, renards et loups. . . .
Ils s'avancent, dans leur adresse ;
Un pas, ou deux pas, à la fois,
Déployant la fine souplesse
Des animaux les plus adroits. . . .
Là, devant eux, sont les victimes :
On les aperçoit clairement. . . .
O joie ! . . . . O délice sublime ! . . . .
Il faut s'arrêter un moment
Pour admirer si beau spectacle :
Le petit sur l'herbe couché,
La mère dans son habitacle,
Immobile et le cou penché !. . . .
Elle dort. . . . L'heure est donc propice.
Les affûteurs font un signal,
Pour indiquer, — heureux auspice, —
Qu'ils vont abattre l'orignal. . . .
Ils sont à la juste portée,
Genoux en terre et l'arc tendu ....
A travers la brousse écartée,
Le trait part, frappe. . . . inattendu !. . .
Ils ont tiré leur flèche emsemble ; D'un bond, ils s'élancent tous deux. . . . Mais qu'est-ce donc qui se rassemble De si fatidique en ces lieux ? . . . . Au même instant, percés de flèches, Sans proférer même un seul cri, Les tireurs sur les herbes sèches S'affaissent morts ! . . . . Ils ont péri ! . . . Les Micmacs et les Maléchites, Les premiers, avaient abattu Ces belles pièces favorites ; Et le piège était là tendu !. . . .
Ils avaient donc, par leurs conquêtes, Appâté les chiens d'Iroquois, Tout comme on appâte les bêtes :
Les ours, les renards, les putois ! . . . .
Et c'est l'un d'eux, par ruse infâme, Qui criait dans un porte-voix :
" Tiame ! . . . . Tiame ! . . . . Tiame ! " . . Comme un virtuose des bois !
Pour couronner si belle chasse, Deux prennent la place des morts ....
Montrant l'une et l'autre carcasse, Us donnent cours à leurs transports.
Les appelés, ivres de joie, Ne pouvant rien voir d'anormal, Se précipitent vers la proie, Dans un aveuglement fatal ! . . . .
Us croient que c'est la voix stridente De leurs frères qui retentit :
Ils courent. . . . Quelle soif ardente !. . . . Et quel formidable appétit ! . . . .
Voilà que des flèches cruelles Volant du bois, des alentours, Leur font des blessures mortelles !. . . . C'en est fini d'eux pour toujours !
Neuf, du coup, mordent la poussière. . . . Us sont, dans un instant, scalpés !. . . . Les autres gagnent la rivière. . . r Mais ils sont bientôt rattrappés !
Ils ne sont plus que dix-huit hommes,
Tout juste en face de l'îlet,
Où cadavres, sang et fantômes
Rappellent leur propre forfait !
Le voilà, Yllet au massacre /.,...
Eux-mêmes seront massacrés ! . . . .
Tel est le sort qu'on leur consacre .... Ils s'arrêtent désespérés.
(Extermination)
Dans leur fureur épouvantable, Les alliés, la hache en main, S'en vont, d'un cœur inexorable, Faire ce sacrifice humain ! . . . .
On frappe, on frappe avec furie ....
Les malheureux sont écrasés ! . . . .
On en fait une boucherie, Les vainqueurs en sont épuisés !
Mais l'on se garde bien, sur l'heure, De les tuer jusqu'aux derniers :
Il faut qu'un trophée en demeure :
On garde donc six prisonniers.
On les tuera dans une fête, Dans un formidable banquet, Pour donner vengeance complète Aux mânes chères de l'îlet.
Us périront dans les tortures, Dans les plus cruelles douleurs :
On se rira de leurs figures, Et l'on dévorera leurs cœurs !
Les condamnés sont mis aux chaînes, Et tous les tués sont scalpés ; Pais les cadavres, par douzaines, Sont laissés là, broyés, crispés !
(Triomphe et vengeance)
Or dès le lendemain, ce fat grand jour de fête ;
Car avant de se séparer, Il fallait aux amis célébrer leur conquête
Et de cmautés s'enivrer.
Des tendres orignaux la viande précieuse
Fut le gros régal du festin ; Un autre fut de voir, en fête si joyeuse,
Les prisonniers mourants de faim !
On leur criait : " Venez admirer votre chasse
Et vous régaler de sa chair, Vous qui tuez si bien l'orignal en carcasse,
Et possédez un si grand flair ! "
Un de ces chiens fut pris et devint la pâture
Des sauvages victorieux :
Par la danse et le chant, l'insulte et la torture,
On tourmenta le malheureux 1
On prolongea longtemps ses horribles souffrances.
A peine mort, on le scalpa !
Les autres, réservés pour les mêmes vengeances,
Tremblaient et gémissaient déjà.
Le plus riche butin était les chevelures
Au nombre de soixante-trois :
Le partage opéré, l'on s'en fit des parures,
En se moquant des Iroquois 1
Enfin l'on partagea les prisonniers eux-mêmes :
Aux bons frères du Petit-Saut Il en fut donné trois ; puis les adieux suprêmes
Se firent d'amour lé plus chaud.
On se jura, pour lors, alliance éternelle, Traité pour la guerre et la paix ;
Les Micmacs promettant une amitié fidèle Et reconnaissance à jamais !
Le bonheur, cependant, n'était pas sans nuage ;
Intacts n'étaient pas les lauriers :
Le Grand Chef Maléchite avait, dans le carnage,
Perdu trois illustres guerriers.
Le plus vaillant des trois, le plus digne d'estime,
Etait bien son plus jeune fils ; Il l'avait vu tomber, héroïque victime,
Accablé par quatre bandits !
(Fin du récit)
Tous les fuyards d'en bas du fleuve Se hâtèrent de revenir, Heureux encor, dans leur épreuve, De voir leurs misères finir.
Ils visitèrent tout en larmes, Ces lieux si tristes maintenant ....
Mais naguères si pleins de charmes !
Dans un bel endroit dominant, On mit deux poteaux en mémoire De ces deux massacres fameux, Comme un monument à la gloire Des deux peuples victorieux.
Les deux prisonniers, tout en vie, Eurent le scalpe détaché L . . .
On prolongea leur agonie ....
Leur corps pantelant, écorché, Fut enfin jeté dans les flammes !
Telle est la fin de ce récit.
{Epilogue)
Toujours, depuis, les pauvres âmes Des victimes de ce conflit, Mêlent leurs sanglots et leurs plaintes Aux bruits de la mer et des vents, Remplissant d'horreur et de craintes Les a\nes de tous les vivants Assez forts pour aller entendre Les voix qui s'élèvent la nuit, Alors que du fond de la cendre Le feu follet brille et s'enfuit !
{Réflexion)
Les nations aborigènes
Vivant jadis au Canada
Nous offrent donc d'horribles scènes ! .
Mais l'Evangile, en ce temps-là,
Ne projetait pas sa lumière
Sur les forêts et leurs enfants
A la peau rouge, à l'âme altière. . . .
Ils se promenaient triomphants,
Pleins de vengeance et de furie,
Comme le tigre rugissant,
Dans une interminable orgie
D'horreur, de carnage et de sang ;
Ne cherchant qu'à s'entre-détruire,
Qu'à se dresser des guet-à-pens,
Qu'à torturer par le martyre
Tous les ennemis succombants !
Aussi, pour le missionnaire
Oh ! quel spectacle douloureux !. . . .
Et combien vive est la prière
Qui, de son cœur, s'élance aux Cieux
" Ô Jésus ! . . . . que votre Evangile Illumine un pays si beau, Rende ce peuple humain, docile, Pour en faire un peuple nouveau ! "
Déjà contre tant de carnages On entendait crier des voix ; Car enfin Cartier, sur ces plages, Etait venu planter la Croix.
Et Champlain, non moins héroique, Allait bâtir cette cité, — Québec, — dont l'œuvre apostolique Fut tout un monde racheté.