LE SAGAMO DU KAPSKOUC
l'aurore ; ou l'évangile prêché
{Robe noire et le Sagamo)
Quatre-vingts plus tard, les saints missionnaires Propageaient l'Evangile en cet agreste lieu ; Courses lointaines, faim, privations, misères, Ne faisant qu'exalter les ouvriers de Dieu.
Que d'enfants baptisés, du milieu des Sauvages, Au ciel étaient montés recueillir le bonheur; En attendant que Dieu dissipât les nuages, Les ombres de la mort, du vice et de l'erreur !
Deux Jésuites zélés parcouraient l'Acadie ;
Mais voyant s'agrandir le champ de leurs travaux,
Un, le Père Biard, dépensa là sa vie ;
L'autre, Masse, émigra vers des peuples nouveaux.
Sur les bords enchanteurs d'une belle rivière, Aujourd'hui la Saint- Jean, autrefois YAloustouc, Existait en ces jours un village prospère, A l'endroit du Grand Saut dit : le saut du Kapskouc.
Dans ce riche canton vivent les Maléchites, Sous un vieux Sagamo redouté, respecté, Tenant à sa croyance autant qu'à ses limites, Commandant à son peuple avec autorité.
Par Henri Membertou, grand chef à l'embouchure De la dite Aloustouc, les bons Pères Biard Et Masse avaient connu cette forte nature Et du nouveau pays et du fameux vieillard.
Quittant les Souriquois, frères des eaux salées, Avec guides portant recommandations, Père Masse trouva les tribus rassemblées Au Kapskouc, centre ami des blanches nations.
Du Sagamo surtout l'accueil si favorable Encouragea le Père à séjourner ici ... . Après quatre ou cinq jours de connaissance aimable, Il se mit à prêcher, à baptiser aussi ;
Priant à haute voix pour le salut des âmes Leur révélant enfin les grâces du vrai Dieu, Et leur faisant connaître, en p iroles de flammes, Les mystères cachés au delà du ciel bleu.
Il leur enseignait Dieu, le Créateur du monde ; Le genre humain perdu, couvert d'iniquité ; Puis le Verbe fait chair d'une vierge féconde, Pour apaiser le cœur de son Père irrité ;
La crèche à Bethléem, les présents des Rois Mages, Les miracles du Christ, le crime de Judas, Du Calvaire la Croix, des bourreaux les outrages, Un Dieu mourant pour nous en ouvrant ses deux bras,
Pierre, le premier Pape, ou grand chef de l'Eglise, Les sacrements d'amour, le baptême aux enfants, L'Enfer, le Purgatoire et la Terre promise, Le Ciel, séjour divin des Elus triomphants.
Tout le peuple écoutait, d'une oreille ravie, Et le cœur palpitant d'une nouvelle ardeur : On n'avait jamais su le pourquoi de la vie Sa fin, son origine, avec tant de splendeur !
Tous les braves guerriers, d'apparence stoïque, Rembrunissaient leur front au seul mot de l'Enfer : Un ciel en haut, très bien ; mais un lieu satanique, Eu bas, pour les méchants, leur semblait trop amer!
N'importe, à Robe noire on accourt, on s'attache. . . . Quel nom faut-il donner à cet ange du Ciel ?. . . . Le nom le plus sacré : celui de Patliache : C est un pontife, un roi, plein d'amour paternel i
En préparant ces gens aux grâces du baptême, Le Père leur disait: " A toute vérité Il faudra vous soumettre et croire ; il faudra même Y conformer vos mœurs et votre volonté.
Il faut purifier les coutumes impures; Il faut dompter l'orgueil; aimer notre prochain, Même nos ennemis; pardonner les injures ; Confesser les péchés ; se montrer plus humain."
C'était bien là, pour eux, le côté difficile. , . . Scandale pour les Juifs et folie aux Gentils, Quand la Croix apparaît, la nature vacille : Nos instincts sont si bas et nos cœurs si petits !
Le sauvage est semblable aux pécheurs ordinaires : Il a noble origine et viles passions : Il connaît ces deux lois l'une à l'autre contraires : Ou les sens ou l'esprit dictant nos actions.
Tout le monde croirait s'il ne fallait que croire*; Mais on craint la pratique et les commandements : Car la morale est dure et paraît illusoire A tous les faibles cœurs pleins d'avilissements.
Aimer nos ennemis !. . . . Pardonner les injures !. . . Le sauvage, à ces mots, ne se contenait point : Chose impossible, absurde, à de telles natures ! . . . . Us en grinçaient des dents et se crispaient le poing !
Il se faisait en eux une lutte terrible. . . .
Au fond, ils comprenaient la grandeur du conseil ;
Mais la haine, l'orgueil, l'habitude invincible,
Le diable et le vieil homme empêchaient le réveil.
Le Sagamo, surtout, était inabordable
Sur ce point délicat qui révoltait son cœur. . . .
Le Père le pressait ; car si considérable
Son exemple eût paru, s'il eût changé d'humeur !
Maussade, il regardait fixement la rivière ; Puis tourné vers le Nord, d'un air mystérieux, Il parlait de combats, de prouesse guerrière, Des exploits de jadis, du sang de ses aïeux.
Son agitation était grande, excessive. . . . Il bouillonnait alors, aux bords de YAloustouc, Comme bouillent les flots, comprimés par la rive, Quand ils tombent au fond du noirâtre Kapskouc !
Un jour, assis tous deux en face de la chute, Le Père exhortant l'autre à savoir pardonner, Le Sagamo, soudain, arrête la dispute .... Il se lève et s'écrie : " A quoi bon raisonner ?. . . .
Car tu ne connais pas, homme aux faibles tendresses, Tout ce que la vengeance a d'attraits pour l'esprit ; Tu ne sais pas la haine et ses douces caresses .... Je vais donc te l'apprendre. . . . Ecoute mon récit.
(Une vengeance célèbre)
J'ai soixante-six ans. ... Or avant ma naissance, Treize ans étaient passés depuis que les Micmacs Etaient /venus vers nous, dans leur désespérance, Attaqués et traqués par les chiens des grands lacs.
Mon père était alors le chef de la bourgade Au pied du Petit Saut ; puis il avait trois fils Qui faisaient son orgueil ; car sans nulle bravade, Ils étaient vigoureux et guerriers accomplis.
Les Micmacs s'en venaient demander à mon père Un renfort de salut contre les Iroquois : Mon père, avec ses fils, partit pour cette guerre, Espérant s'illustrer par de brillants exploits.
La campagne fut courte. . En moins de deux semaines, Avec trois prisonniers et des scalpes nombreux, Mon père est de retour ; niais non pas sans des peines * Il manquait trois guerriers dans les rangs de ses preux.
Un de ces trois était son cher fils le plus jeune. . . . Il en vengea la mort sur deux des prisonniers : Epuisés tous les deux de fatigue et de jeûne, Leur âme émigra vite au district des Agniers.
Le troisième, plus lâche, ayant demandé grâce, Dit de ses frères : " chiens ! " — fut par nous adopté Il servit comme esclave à la besogne basse, Comme un vil animal sans cesse maltraité.
Or, au printemps suivant, des messagers, des frères, Au nom du Sagamo du grand Stadacona, S'en vinrent demander secours à leurs misères, Sur les bords bien connus de la Madawaska.
On voulait entreprendre une grande campagne Contre les Iroquois, dans leur propre pays : De forêt en forêt, de montagne en montagne, On requérait partout des combattants amis.
Mon père tint conseil : l'assemblée unanime Fut d'avis qu'il fallait envoyer le secours. . . . Pour la première fois, quelqu'un commit le crime De blâmer le Conseil, et cela sans détours !
Père, le croirais-tu ?. . . . Ce furent mes deux frères Qui poussèrent le cri de la sédition, Disant : " De l'an dernier, nos peines trop amères, Doivent nous exempter de l'expédition."
Chacun fut étonné d'une telle bassesse. . . .
Avec sang-froid mon père écouta ce discours. . . .
Se levant avec calme et d'un air de tristesse,
Il dit à tout le peuple : " Honte à moi pour toujours
J'ai perdu, l'an dernier, mon jeune fils, ma gloire ; Je perds, en ce moment, les deux autres plus vieux .... Non, je n'ai plus de fils ! . . . . Leur cri blasphématoire Me les fait mettre au rang des lâches, des peureux ! »*
Les jeunes gens, confus et frémissants de rage, Se sauvent, poursuivis de honteux quolibets : Les femmes, les enfants, leur adressent l'outrage. . . . Leur couche fut avec l'esclave et les roquets !
Le lendemain matin, regardant vers la plage, On vit avec stupeur qu'il manquait un canot : L'esclave et les deux fous, ayant plié bagage, S'étaient enfuis, la nuit, sans en dire un seul mot.
On vit alors mon père observer le silence, Et s'en aller souvent, rêveur, au fond des bois ; Et le peuple disait : " Son chagrin est immense : Il ne reverra plus les beaux jours d'autrefois."
Le temps rapide fuit. . . . Vingt lunes écoulées ; Et voilà qu'un canot arrive aux Iroquois ; Trois hommes sont dedans, figures désolées, Voyageurs éperdus .... fugitifs aux abois !
C'était là notre esclave et nos deux Maléchites : Ils avaient comploté le projet infernal D'aller quérir au loin ces peuplades maudites Pour venger par un coup leur déshonneur fatal.
Aux Iroquois joyeux ils tinrent ce langage :
" Nous voulons nous venger ; venez donc avec nous !
Oui, venez avec nous assouvir notre rage :
Et nous vous le jurons, notre peuple est à vous "
Le temps rapide fuit .... Après quarante lunes, Trente immenses canots, cent quatre-vingts guerriers, Viennent descendre, un jour, sur les mouvantes dunes Du lac Témiscouata, comme des carnassiers.
Ils sont conduits par qui ?. . . . Par nos deux Malé-
[chites 1 . . . .
Où vont-ils ?. . . . Ruiner tout le Madawaska ! . . . .
Ils vont donc se venger ! . . . . Ils vont donc être
[quittes ! . . . .
Car ils ont sur le cœur le Bic et Cacouina !
Quel terrible réveil ! Quelle horrible surprise
Ils vont faire bientôt aux gens de ces districts !
Ils s'en frottent le« mains, brûlants de convoitise, Et se croyant déjà les maîtres du pays !
Mais en frappant les eaux de notre Acheberache, Ils ne voulurent plus naviguer que de nuit. . . . Le jour, on est caché : puis, le soir, on détache La flotte des canots qui descendent sans bruit.
La lune, au firmament, était alors absente : Tout favorise donc leur sinistre dessein. . , . Non loin du Petit Saut, une halte est urgente, Pour observer les lieux, connaître le terrain.
Les wigwams sont-ils là ? Tous les gens du village Ont-ils plutôt rejoint leurs frères du Grand Saut ?. . . .
Déserte est la bourgade ! Aussitôt avec rage
Les deux guides s'écrient : " Regardez comme il faut ! . .
Ici, l'on nous chassa comme des chiens immondes ; Là, sur l'affreux poteau, furent scalpés, brûlés Vos frères malheureux ! " . . Puis en quelques secondes Voilà tous les esprits enflammés, affolés !
A cause des soupçons, des mille bruits de guerre, Tous les gens de ce lieu s'étaient réfugiés Au village plus gros d'en bas de la rivière, Où se trouvent unis tous nos braves guerriers.
Les deux guides disaient : " Allons avec adresse, Et nous les tuerons tous en une seule nuit. . . . Allons, volons, glissons, filons avec vitesse !. . . .
Car le Grand Manitou lui-même nous conduit ! "
Voilà qu'au Petit Saut il faut faire un portage ; Et les précautions doivent alors doubler. . . . Car si l'on était vu, quel immense dommage !. . . . Il importe que rien ne les puisse troubler.
Père, si tu savais l'émotion poignante Qui s'empare du cœur, quand la vengeance est là, Toute prête à saisir, et que l'âme tremblante A peur d'être surprise et trompée en cela !
Un arbre qui s'agite, un ruisseau qui murmure, Un oiseau qui s'envole, un animal qui fuit, Le son le plus léger, épouvante et torture, Quand on marche, inquiet, dans l'ombre de la nuit.
Tous les sons, à la fois, viennent frapper l'oreille : On les entend grossir ; c'est un bourdonnement ; On retient notre souffle ; on écoute ; on surveille ; Jusqu'au succès final, quel terrible moment !
On usa donc alors. d'une extrême prudence. . . . La nuit troisième après .la nuit du Petit Saut, On comptait arriver. ... Or la veille, en silence, On s'était préparé tout près d'un gros ruisseau.
Les canots, cinq par cinq, étaient liés ensemble ; Ils allaient cinq de front par six de profondeur, Tous remplis de démons que la haine rassemble Pour opérer un coup d'infernale noirceur.
Les deux guides disaient : " Allons avec adresse, Et nous les tuerons tous en une seule nuit. . . . Allons, volons, glissons, filons avec vitesse ! . . . . Car le Grand Manitou lui-même nous conduit ! "
Là bas, dans un détour subit de la rivière,
On devait débarquer à quelques trois cents pas ....
Tout était calculé, mis en pleine lumière,
En dépit de la nuit et d'un ciel sans éclats.
Trois heures tout au plus intervenaient encore
Entre l'heure fatale et le moment présent. . . .
Tout va bien .... Le vent souffle et l'eau n'est pas
[sonore :
On va donc voir bientôt un peuple agonisant !
Les deux guides disaient : " Allons avec adresse, Et nous les tuerons tous en une seule uuit. . . . Allons, volons, glissons, filons avec vitesse ! . . . . Car le Grand Manitou lui-même nous conduit !
L'onde est comme un coursier échappant à la bride.. . . Mais nul, dans les canots, n'y prête attention,. . . . Les guides savent bien que l'endroit est perfide ; Mais ils n'en soufflent mot, par bonne intention.
La flottille, eh dansant, tombe dans le rapide. . . . Les Iroquois, enfin, devenus soucieux, Disent: "N'allons-nous point choir, en bas, dans le
[vide ?. . . .
N'est-ce pas un grand saut qui mugit en ces lieux ? ". .
Les guides, tout à coup, se dressent dans la foule, Et poussent, vers les bords, un long cri déchirant,. . Infâmes ennemis, votre projet s'écroule"! .... Car voici du Kapskouc le gouffre dévorant!. . . .
Vous ne connaissiez pas cette chute perfide, Ce superbe Grand Saut de sept fois douze pieds ! Vous ne connaissiez pas ce torrent homicide Qui va vous engloutir, barbares meurtriers !
Le torrent est le maître. ... Il est irrésistible. . . . Glissez, glissez, glissez, filez, filez, filez !. . . . Vous n'arrêterez plus, la chose est impossible !. . . . Tombez, tombez, tombez, allez, allez, allez !. . . .
Sur l'une et l'autre plage, — ô spectacle féerique ! — On voit soudain briller d'innombrables flambeaux. . . . Ce n'est pas, chez nos gens, une terreur panique ! Ils se dressent, joyeux, agitant leurs drapeaux !
Notre peuple, Iroquois, n'est pas votre victime : Le voilà sain et sauf : les rôles sont changés ; Et c'est vous, maintenant, qui roulez dans l'abîme Où courent en sursaut vos canots submergés !
Sur l'une et l'autre plage, une joyeuse foule Fait entendre, à son tour, un long cri déchirant. . . . Barbares ennemis, votre projet s'écroule !. . . . Car voici du Kapskouc le gouffre dévorant !. . . .
Vous ne connaissiez pis cette chute perfide, Ce superbe Grand Saut de sept fois douze pieds 1 Vous ne connaissiez pas ce torrent homicide Qui va vous eugioutir, infâmes meurtriers l
Le torrent est le maître .... Il est irrésistible .... Glissez, glissez, glissez, filez, filez, filez ! . . . . Vous n'arrêterez plus, la chose est impossible ! . . . . Tombez, tombez, tombez, allez, allez, allez !. . . .
Il règne, tout-à-coup, un moment de silence .... Iroquois et nos gens, tout le monde a compris. . . . Un instant, sur le bord, la flottille balance. . . . Et puis, les voilà tous dans le gouffre engloutis ! ! !
A l'immense clameur que poussent les victimes Répondent aussitôt les clameurs de nos gens ! . . . . Nous voilà donc vengés par les sombres abîmes !. . . . Mourez comme des chiens, Iroquois outrageants ! ! !
Père, as-tu bien compris l'enivrante vengeance ?. . . . La voilà tout entière en de pareils exploits ! . . . . As-tu compris ce tour, cet artifice immense, Tous ces pièges tendus aux maudits Iroquois ?. . . .
Mes frères s'opposant aux besoins de la guerre, Mon père se livrant à l'indignation, Les deux " fous" s'en allant dans la terre étrangère Offrir aux ennemis notre perdition,
Enflammant leur fureur par leur propre colère, Les conduisant si bien vers le but convoité, Les leurrant jusqu'au bout. . . tous ces moyens, mon
[Père, Voilà ce qu'ils avaient finement comploté ! ! !
Ne m'as-tu pas parlé d'un Samson formidable Dont la mort fut la mort de nombreux ennemis ? . . . . Mes frères, en mourant, — est-ce moins admirable ? — Ont fait périr, du coup, cent quatre-vingts bandits !
Sans compter que chez eux, quand la puissante armée Pu grand Stadacona vint pour combattre, après, Elle trouva d'autant leur troupe décimée, Et la campagne fut un éclatant succès.
Mon père, soucieux, dissimulé dans l'ombre, Avait guetté, de loin, les canots attendus.,. . . Une certaine nuit, sur la rivière sombre, Son œil de ïynx, entin, les avait aperçus.
Courant, comme l'éclair, avertir le village, Il avait, tout d'un coup, divulgué son secret. . . . Tressaillant de bonheur, blotti sur le rivage, Pour le fatal plongeon, tout le peuple était prêt.
Père, as-tu bien compris l'enivrante vengeance ?. . . . La voilà tout entière en de pareils exploits !. . . . As-tu compris ce tour, cet artifice immense, Tous ces pièges tendus aux maudits Iroquois ?" —
(7 n flexibilité.)
" O vision d'enfer! " — dit le Père, mains jointes, Quand le chef eut fini son terrible récit. . . , " Tu né comprends donc pas ! . . . Ah ! tu me désappointes " — Reprit le Sagamo. — Mais le Père lui dit: •
" Mon frère Sagamo ne doit pas prendre peine ; Car c'est bien plutôt moi qui suis désappointé : Je ne comprends que trop ta vengeance et ta haine ; Toi, tu ne comprends pas ma douce charité.
Notre manière, à nous, d'exercer la vengeance Surpasse infiniment votre mode brutal :
C'est de toujours, toujours, pratiquer la clémence, De rendre à l'ennemi notre bien pour son mal.
Quand il veut nous tuer, nous lui sauvons la Vie ; S'il vole une tunique, on lui cède un manteau ; A la main qui nous frappe, on dira : sois bénie : Voilà de se venger le moyen le plus beau ! "
Le Sagamo reprit, après un long silence : " Quand mon père mourut, il me fit approcher : " Jure-moi, me dit-il, haine, fureur, vengeance, Contre tes ennemis, jusqu'au feu du bûcher;
Jure-moi que tu veux, à ton heure dernière, Transmettre mon esprit à ta postérité " . . . . Je le jurai. . . . Comment oserais-je, ô mon Père, Pratiquer maintenant pardon et charité ?
Ne vois-je pas sans cesse, au-dessus de l'abîme, Les mânes des héros, mes frères généreux ? . . . . Autour de mon wigivam, ou là-haut sur la cime, Ne vois-je pas planer celles de mes aïeux ?
Et n'ai-je pas toujours au fond de mon oreille, Au fond de mon esprit, comme au fond de mon cœur, Cette voix, cet instinct, qui jamais ne sommeille, Plaçant dans la vengeance un suprême bonheur ?
Est-ce que je pourrais oublier tant de choses ? " — " Oh ! oui, tu le pourrais, si tu voulais bien fort ! . . . A la grâce de Dieu sans cesse tu t'opposes ! . . . . Pour que Dieu nous bénisse, il faut faire un effort !
Ne faut-il pas plutôt oublier ces misères Qu'oublier Jésus-Christ expirant sur la croix ; Ce grand Dieu qui, sensible à nos humbles prières, Pardonne des milliers, des millions de fois ? " —
" Mon Père, ton discours est vraiment admirable ; Que ne l'est-il autant sur le séjour des morts ! Car le vrai Ciel, pour moi, c'est la chasse agréable Où vont tous les esprits dégagés de leur corps !
Ton Ciel n'est pas le mien : il ne saurait me plaire : Je veux à mes aïeux être uni pour toujours ! " — " Oui, mon Ciel est le tien : il peut te satisfaire : Tous les bonheurs sont là, dans nos vastes séjours !
Eux-mêmes, tes aïeux, sont déjà là sans doute : Tu les retrouveras dans cet unique Ciel : Désir et bonne foi, pour eux, furent la route Qui les fit parvenir au royaume éternel." —
Alors, le Sagamo réfléchit et soupire. . . . " Père, dit-il, tu peux prêcher, faire le bien : Chacun doit se soumettre à la voix qui l'inspire : Moi, je ne suis pas prêt à me faire chrétien."
(Réflexion)
Sur des rocs durs tombait la divine semence. . . . Mais le Père zélé poursuivit ses travaux. . . . Le grand jour était proche où, pour la renaissance, Allaient tomber des yeux les funestes bandeaux.