‹ Élévations poétiques (volume 3)Chapitre 95 sur 114 · LA · texte numérisé non relu

LA

Quid fecist%s

Adam, père sublime ; Eve, mère admirable ;

Où donc sont les transports de joie inénarrable

Qui, naguères, faisaient tressaillir vos esprits,

Alors que, souverains de votre paradis,

Vous voyiez devant vous tant de magnificences,

Des charmes infinis, des richesses immenses ?

Pourquoi donc, en pleurant, abandonner ces lieux,

Laisser là vos trésors, vos fruits délicieux ?

N'apercevez-vous point, hors de votre domaine,

Les ronces, les buissons dont cette terre est pleine ?

Je vois déjà le sang ruisseler sur vos pieds,

La sueur inonder, vos fronts humiliés ....

Quel effroi ! Quel chagrin ! Quelle fuite émouvante !. . .

Qui donc vous traite ainsi ? Quoi donc vous épouvante ?

Les regards effarés et les pas chancelants,

Où courez-vous ainsi, malheureux et tremblants ?

Ergo erravimus.

" Nous fuyons en pleurant les vengeances divines Pires que les épines !

O lamentable erreur ! — nous nous sommes trompés, Et nous voilà frappés !

Le serpent infernal ne fit que nous séduire, Prétendant nous instruire !

Hélas ! tout est fini ; nous avons tout perdu Par le fruit défendu !

Fallait-il écouter l'ennemi de nos âmes Et ses discours infâmes ?

Fallait-il oublier notre Dieu ?. . . . le trahir ? Et lui désobéir ?

Comment avons-nous pu jusque-là méconnaître Notre souverain Maître ?

Il nous est apparu justement irrité De notre iniquité.

Il nous a dit : " Fuyez, rebelles que vous êtes, Ma foudre est sur vos têtes ! "

Nous nous sommes enfuis, accablés de douleur Et frappés de terreur.

Un ange, armé d'un glaive, à l'endroit de la porte, Nous a dit, de voix forte :

" En ce jardin rempli des célestes bienfaits Ne venez plus jamais ! "

Hœc dicit Dominus.

La sentence de Dieu, comme un écho sonore, Du fond de l'univers retentissait encore :

" Que le péché vous soit de l'absinthe et du fiel ; Je vous chasse d'ici, je vous ferme le ciel ; Je vous retire, ingrats, tous les dons de ma grâce ; Les misères viendront sillonner votre face ; Vous ne me verrez plus prévenir votre faim ; Les sueurs et les pleurs tremperont votre pain ; Les champ3 ne seront plus spontanément fertiles ; Les bêtes à vos voix ne seront plus dociles .... Homme, tu gémiras dans les plus durs labeurs, Femme, tu seras mère au milieu des douleurs. . . . Je retire à votre âme et lumière et puissance ; Votre corps maladif séchera de souffrance ; Vos membres se tordront dans les infirmités ; L'extrême profondeur de vos calamités Sera : mourir de mort et rentrer dans la terre ! Votre poussière, alors, redeviendra poussière ! . . . . Allez donc, maintenant, vous revêtir de peaux Pour cacher votre honte et commencer vos maux."

L'ange cria : " Seigneur, votre juste colère Frappe-t-elle d'Adam la race tout entière ? " Le Seigneur répondit : "Les prévaricateurs Transmettent les péchés dont ils sont les auteurs : Tous les ruisseaux coulant de source empoisonnée Portent jusqu'à la mer leur eau contaminée : La disgrâce d'un père affecte ses enfants, Les enfants de ses fils : et tous leurs descendants.

Consummatum est

Depuis l'Eden jusqu'aux jours du déluge,

Depuis Noé jusqu'à l'Emmanuel ;

Depuis le Christ jusqu'au temps actuel,

Jusqu'au retour du redoutable Juge,

Le genre humain, tout entier malheureux,

Est un spectacle, horrible et douloureux,

D'iniquité, de honte et de misère ....

On ne voit plus de paradis sur terre,

Comme une image, un avant-goût du Ciel ;

Nous ne vivons que d'absinthe et de fiel ;

Tout est souillé du péché d'origine;

L'enfant paraît, sans la grâce divine,

Impur jusqu'à la moelle des os ;

On ne connait ni trêve ni repos

Dans les combats entre la conscience

Et les écarts de la concupiscence ;

Dieu ne vient plus prévenir notre faim ;

Sueurs et pleurs détrempent notre pain ;

Le sol n'est plus spontanément fertile ;

La bête, aux bois, n'est plus humble et docile ;

L'homme gémit dans d'arides labeurs ;

La pauvre mère enfante avec douleurs. . . .

Que sommes-nous ? — Maladive impuissance ! . . . Nos pauvres corps sèchent dans la souffrance ; Nous nous tordons dans les infirmités ; Et pour finir tant de calamités, La mort arrive, et nous rentrons sous terre. . . . Notre poussière est encore poussière .... La pourpre, enfin, pas plus que les haillons, Ne peut cacher l'opprobre de nos fronts !

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