PRODUIRE UN DOUTE
« Pourquoi le Seigneur vous a-t-il défendu de manger de cet arbre? » Et un peu après : « Vous ne mourrez pas *. » La suite de ces paroles fait voir qu'il voulait induire Eve à erreur; mais s'il lui avait proposé d'abord l'erreur où il voulait la conduire, et une contradiction manifeste au commandement et à la parole de Dieu, il lui aurait inspiré d'abord plus d'horreur que de volonté de l'écouter : mais avant que de proposer l'erreur, il commence par le doute : « Pourquoi le Seigneur vous a-t-il défendu? » Il n'ose pas dire : Il vous a trompés : son précepte n'est pas juste : sa parole n'est pas véritable; il demande, il interroge, comme pour être instruit lui-même plutôt que pour instruire celle qu'il voulait surprendre. Il ne pouvait commencer par un endroit plus insinuant ni plus délicat.
La première faute d'Eve, c'est de l'avoir écouté et d'être entrée avec lui en raisonnement. Dès qu'on a voulu la faire douter de la vérité et de la justice de Dieu, elle devait fermer l'oreille et se retirer. Mais la subtilité de la demande l'ayant rendue curieuse, elle entra en conversation et elle y périt. La première faute de ceux qui errent, ou par l'erreur de l'esprit, ou par la séduction et l'égarement de leurs sens, c'est de douter. Satan dit tous les jours, et aux hérétiques, et à tous ceux qui sont entraînés dans leurs voluptés et leurs passions, ce malheureux pourquoi ; et s'il lui a réussi contre Eve avant la concupiscence et les passions, faut-il s'étonner qu'il ait des succès si prodigieux avec ce secours? Fuyons, fuyons : et dès le premier pourquoi, dès le premier doute qui commence à se former dans notre esprit, bouchons l'oreille ; car pour peu que nous chancellions, nous périrons.
« Gènes. t lu, /, 2, 3, 4.
IV^ ÉLÉVATION
RÉPONSE d'Eve ET réplique nE SATAN QUI SE DKCOUVRE.
« Nous mangeons de tous les fruits du paradis; mais pour l'arbre qui est au milieu, le Seigneur nous a défendu d'en manger le fruit et d'y toucher, sous peine de mort *. » Telle fut la réponse d'Eve, où il n'y a rien que de véritable, puisqu'elle ne fait que répéter le commandement et les paroles du Seigneur, il ne s'agit donc pas de bien répondre, ni de dire de bonnes choses, mais de les dire à propos. Eve eût dû ne point parler du tout au tentateur, qui lui venait demander des raisons d'un commandement suprême, où il n'y avait qu'à obéir, et non point à raisonner. Combien de fois y est-on trompé? Tout en disant de bonnes choses, on s'entretient avec la tentation ; mais il faut rompre commerce à l'instant. Et c'était le cas, non de réciter, mais de pratiquer le commandement de Dieu, et se bien garder, sous prétexte de rendre raison au séducteur, de faire durer le temps de la séduction. Le Fils de Dieu nous a bien donné un autre exemple dans le temps de sa tentation. Les paroles de l'Écriture qu'il allègue ne sont pas un entretien pour raisonner avec le tentateur, mais un refus précis avec cette exécration : « Va-t-en, Satan 2. » Au lieu qu'Eve curieuse veut raisonner, et entendre les raisonnements du serpent.
Aussi voit-il insensiblement augmenter ses forces. Comme il vit qu'Eve était éblouie de la nouveauté, et que déjà elle entrait dans le doute qu'il lui voulait suggérer, il ne garde plus démesures et lui dit sans ménagement : « Vous ne mourrez pas : car Dieu sait qu'au jour que vous mangerez de ce fruit, vos yeux seront ouverts et vous serez comme des dieux, sachant le bien et le mal ^. » 11 insinuait par ces paroles que Dieu avait attaché au fruit de cet arbre une divine vertu, par où l'homme serait éclaire sur toutes les choses qui pouvaient le rendre bon ou mauvais, heureux ou malheureux. « Et alors, )> dit-il, par une si belle connaissance vous deviendrez si parfaits, que « vous serez comme des dieux. » De cette sorte il flatte l'orgueil, il pique et excite la
* Gènes., m, 2.-2 Matth., v, 10. — s Gènes,, m, 4, 5.